Le
lac Mono est un lac pour le moins curieux que l'on découvre en
descendant de Tioga Pass en venant de Yosemite. D'une taille de deux
fois la ville de San Francisco, il tire sa particularité du fait que
c'est un lac clos bien qu'alimenté par des cours d'eau et des
sources souterraines. Marc Twain décrivit le lac comme la Mer Morte
de Californie. Le lac est né il y a à peu près un million d'années
et n'a jamais connu d'issue. C'est l'un des plus vieux lacs
d'Amérique du Nord. Pendant la dernière aire glaciaire il a
seulement débordé une fois. Son niveau à l'époque était 200
mètres plus haut que celui actuel.
Pendant des milliers d'années,
des minéraux et des sédiments provenant des cours d'eau de la
Sierra Nevada ont été déposés dans le lac et l'eau fraîche s’est
évaporée à la surface. L'évaporation a été de telle envergure
qu'elle a créé un lac très alcalin et très salin qui ne permet
pas aux poissons d'y vivre. Chaque année, c'est une hauteur de 115
centimètres d'eau qui s'évapore. L'eau du lac est deux fois et
demie plus salée et mille fois plus alcaline que l'océan. Par
contre le lac regorge de vie. Des crevettes d'eau salée et des
mouches alcalines se reproduisent par milliard chaque été,
permettant de fournir la nourriture de millions d'oiseaux migrateurs
qui visitent le lac chaque année.
L'une
de ces espèces, le Wilson's Phalarope, est un oiseau qui n'aime que
les eaux salées. Il se reproduit au Canada et descend passer l'hiver
au lac Laguna Mar Chiquita en Argentine, avant de remonter pondre au
Canada. Il ne s'arrête qu'une fois au cours de son marathon :
ici ou au lac salé de Salt Lake City, avant de s'envoler pour un
périple de 8000 kilomètres qui lui demandera 3 jours et 2 nuits de
vol ininterrompu. En faisant ses provisions au lac, il mange
l'équivalent de 15% de son poids chaque jour, faisant son festin des
crevettes ou des mouches qu'il a juste à avaler en avançant le bec
ouvert. Quelle est la force qui pousse ces délicates créatures à
faire un tel chemin, d'une traite en plus ? La nature est
vraiment fascinante quand on apprend à a connaître.
L'attrait
du lac pour un touriste lambada comme moi est que le lac possède de
drôles de formations qui forment un anneau blanc tout autour du bord
du lac. De loin on dirait de la neige. Mais de plus près, ce sont
des espèces de tours, de flèches et protubérances biscornues qui
émergent de la surface du lac dans des formes surprenantes. Ces
tours de tuf calcaire (« tufas », tiré du latin
« tofus » qui signifie pierre poreuse) prennent naissance
dans les profondeurs du lac, lorsque les sources d'eau fraîche
contenant du calcium sourdent à travers l'eau du lac riche en
carbonate. Le mélange de ces eaux produit du calcium carbonate, un
dépôt calcaire qui forme les structures de tuf calcaire, un peu à
la façon d'un stalagmite.
Par la suite, le niveau du lac se
réduisant, ces structures ont émergées de l'eau, découvrant un
drôle de paysage. Il existe trois formes différentes de tufa. Le
lithoid tufa est le plus répandu et apparaît sous la forme de fines
aiguilles, de bulbes ou de rochers. Une autre forme présente des
cristaux imbriqués les uns dans les autres, produite uniquement
pendant l'age de glace il y a 13.000 ans. Enfin on trouve le sand
tufa qui peut se rencontrer au sud du lac. Il ressemble à du sable
pétrifié en des châteaux à la Gaudi et est très friable. Quand
les tufas se sont formées à cet endroit, elles ont intégré des
grains de sable du fond du lac, provoquant des tubes et des orgues
que l'érosion a ciselé en détachant les grains de sable à la
surface.
Le
lac Mono tire son nom de la langue des Yokuts, des indiens qui
habitaient au sud de cette région. Il signifie « mouche »,
en raison de l'invasion de cette espèce de mouches qu'une autre
tribu qui vivait autour du lac récoltait afin d'en faire l'un des
aliments de base de leur nourriture. Cette tribu troquait leurs
mouches avec les Yokuts en échange de glands. C'est par les
éclaireurs Yokuts de la cavalerie américaine que le nom du lac fut
ainsi donné.
Autour
du lac on trouve des collines d'origine volcanique, âgées de 29
millions d'années ou de seulement 600 ans, avec le cratère Panum au
sud du lac et ses voisins qui forment la chaîne de montagne la plus
jeune d'Amérique du Nord.
Le lac possède deux îles en pleine
expansion dont l'une d'elle, l'île Paoha, vieille de seulement 230
ans, possède un cône volcanique noir en son centre. Des sources
d'eau chaude et des cheminées sous le lac attestent que le bassin
est toujours volcaniquement actif.
En
1941, Los Angeles décida d'agrandir son système d'aqueduc jusque
dans la région du lac, faisant diversion de 4 des 6 rivières qui
alimentent le lac. Le niveau ne tarda pas à décliner, l'évaporation
n'étant plus compensée par un apport suffisant en eau douce. Comme
si cela ne suffisait pas, en 1970 la ville décida de doubler la
productivité de ses aqueducs et ce fut l'intégralité du débit des
quatre rivières qui fut détourné.
Le lac perdit alors la moitié
de son volume et doubla sa salinité. Un vrai désastre écologique
pour ce fragile écosystème, menaçant la survie des mouches et
crevettes dans une eau devenue trop salée et, de ce fait,
l'équilibre des oiseaux migrateurs. La mouette californienne que
l'on rencontre par exemple sur les côtes vient se reproduire ici,
profitant des cavités des tufas pour nidifier. Avec la baisse du
niveau du lac, des endroits qui formaient auparavant des rochers
entourés d'eau se sont retrouvés à ne plus être que des
presqu’îles, favorisant l'arrivée des prédateurs à la recherche
de leurs œufs.
En 1978, un groupe d'habitants mené par David Gaines
décida de réagir, en attaquant en justice la légalité de la
diversion des eaux du lac au travers d'une loi qui garantit la
protection des cours d'eau pour tous les citoyens. Ils gagnèrent en
1983 et en 1984 le lac et ses environs furent désignés « Mono
Basin National Forest Scenic Area ». Mais il fallu
attendre les années 1990 et le terme d'une étude pour qu'un plan de
gestion du lac ne voit le jour. En 1994 il fut ainsi décidé que le
niveau du lac devait être relevé de 6 mètres au cours d'un
processus sur 20 ans. Le plan fut adopté bien que cette surélévation
ne compense pas la perte des 13,5 mètres depuis 1941.
Le lac est
ainsi sauvé mais la restauration de son écosystème n’est pas
assurée ; lorsque la vie disparaît elle ne revient jamais
comme elle était avant. Depuis, des campagnes de sensibilisation de
la population aux questions de l'eau voient le jour, pour que les
gens réfléchissent d'où vient l'eau qu'ils consomment en ouvrant
leur robinet et l’impact que cela a sur l'environnement. Il n'y a
que par la réduction de la consommation que l'on pourra préserver
la nature en Californie. Cela vaut aussi dans le reste du monde où
l'eau n'est plus une ressource inépuisable...










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