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samedi 9 décembre 2023

Koh Adang

L'arrivée à Koh Lipe ça en jette, il y a pas à dire! L'eau d'abord bleu marine devient subitement d'un bleu turquoise à rendre aveugle avec un petit confetti qui semble flotter dessus. J'ai des Français à bord, des jeunes qui s'exclament : on va être bien ici! Pour eux c'est sûr, il y a tout ce qu'il faut en terme d'animation, de convivialité et de bars qui font une ambiance que certains affectionnent et recherchent pour passer des vacances de fête dans des paradis plus ou moins artificiels. En ce qui me concerne cette ambiance mondialisée tropicalisée tatouée post hippie, même si elle a son charme, ne me convient pas. Le covid n'a pas changé les règles, je crois que même dans 20 ans on verra les mêmes looks de jeunes loups de mer chemise ouverte claquettes plein de bracelets et de colliers qui ont l'air dans leur monde mais comme un poisson dans l'eau.
J'ai juste deux nuits dans le secteur et même si c'est peu je préfère les passer sur l'île en face, à Koh Adang. Cette fois ça n'est pas au camp du parc national. Déjà parce que je n'y ai plus mes affaires, ils n'ont pas pu les garder avec le covid et tout a été donné aux campeurs qui étaient restés là et à qui ça a fait le bonheur. Ensuite parce que pour un bungalow on ne peut pas réserver en direct, le site de réservation du parc n'est pas habilité à recevoir des paiements, du coup on ne peut que remplir un formulaire et après il faut aller payer à certains bureaux des parcs nationaux ou dans certains distributeurs en Thaïlande, bref impossible à faire avant d'être arrivé en Thaïlande. 
Je descends au seul resort privé de l'île, enclave bizarre dans un parc national en intégralité, le Adang Resort. Avant, peu de personnes venaient là et les prix étaient très chers. Là ils les ont bien baissés, on arrive à avoir des chambres à 40 € la nuit, ce qui est très intéressant compte tenu du standing du resort, qui possède en plus sa propre piscine. 
Pour y parvenir il faut se rendre au bar Zodiac qui se trouve au bout de Sunrise Beach à Koh Lipe. Cela nécessite de traverser toute l'île soit en tuk-tuk soit à pied, il faut bien compter une demie-heure en plein cagnard. C'est chaque fois une épreuve, raison pour laquelle j'ai essayé de voyager le plus léger possible, ce qui n'est pas gagné avec les produits de beauté que je me traîne depuis Langkawi. Du coup je me suis arrêté prendre un shake mangue delicieux à un bar. J'en avais bien besoin puisque je n'avais pas eu le temps de prendre de petit-déjeuner. En plus j'ai pu acheter une carte SIM locale chez True Move. D'habitude je prends DTAC mais comme je vais au parc national Aothong là-bas DTAC ne passe pas.
C'est tout transpirant que j'arrive au Zodiac. Il est midi ça tape sec, ça fait 13 heures en Malaisie. C'est au même niveau j'ai jamais compris pourquoi il y avait un décalage horaire. Un gars vient à ma rencontre, il me demande ce que je souhaite, je lui dis que je dois appeler le bateau du Koh Adang resort. Là il se tourne pour me montrer le dos de son t-shirt à l'effigie de l'hôtel. À partir de là je n'ai plus à me soucier de quoi que ce soit, il m'invite à m'allonger sur un transat à l'ombre pendant qu'il téléphone. 15 minutes plus tard un long tail boat vient à ma rencontre. 
Il porte mes bagages et c'est parti au-dessus des patates de corail qui défilent à tout allure sous le bateau. C'est avec émotion que je vois juste à côté les quartiers du parc national avec ses filaos majestueux que je n'avais pas vus depuis 4 ans.
Arrivé au resort on continue à être aux petits soins, je suis débarrassé des bagages, on m'invite à m'asseoir devant un verre de jus de fruits de bienvenue. On demande mon passeport, de payer, on explique quelques règles comme celle de devoir payer ses consommations tous les soirs, les horaires des repas, le fonctionnement des kayaks qui sont mis à disposition gratuitement, puis on me donne la clé de ma chambre, la 102. J'ai pris la chambre bungalow supérieur. Ce sont des unités de 2, ce qui veut dire que c'est mitoyen avec une autre chambre. Je n'aime pas beaucoup ce genre de truc mais bon on verra bien en fonction des voisins. La chambre est très grande et chaleureuse, on s'y sent bien. Il y a un grand lit avec moustiquaire, des bouteilles d'eau à disposition renouvelées tous les matins sur la terrasse, la climatisation,  la télé, une grande salle de bain avec des galets incrustés dans le mur. On n'est pas loin du luxe. 
Par contre c'est du plancher au sol et on entend tous les bruits de pas des femmes de ménage qui s'occupent à nettoyer la chambre d'à côté. Ça fait tout trembler.
Je déballe mes affaires prêt à aller prendre le déjeuner. Quand tout à coup j'entends des bruits monstrueux. Il y a un truc qui vient de s'abattre sur le toit. Je sors voir et en fait il y a tout un tas de personnes occupées à débiter un arbre qui donne juste au-dessus du bungalow. Ils y vont à la tronçonneuse et ils sont bientôt rejoints par un tracteur qui attache des cordes pour faire tomber les branches. Ça fait un vacarme de dingue, je sors de là bien vite. J'ai envie de demander une autre chambre mais je fais le tour du resort et je vois que le bordel on l'entend de partout. Tant pis, toute façon ça n'aura pas lieu la nuit.
Le restaurant est très bon, les plats sont savoureux. Par contre il est cher mais je le savais déjà, c'est en connaissance de cause que je mets les pieds ici. Entre odeur de diesel et tronçonneuse je ne m'attarde pas et je vais m'exiler à l'autre bout de la plage. Je suis sidéré par les autres touristes qui restent à se prélasser au bord de la piscine, en lisant ou en faisant la sieste sous un chapiteau avec des tapis bas de relaxation. Ça n'a l'air de déranger que moi. 
Pas de chance aujourd'hui c'est marée basse, c'est impossible de se baigner ici, on a de l'eau à la cheville, on s'enfonce, c'est vaseux et l'eau est trouble. La piscine est plus appétissante mais pas dans ces conditions. Je m'adosse à de gros rochers dodus à l'ombre mais ils ont emmagasiné toute la chaleur qu'ils me restituent, je suis en nage sans pouvoir aller me rafraîchir. Et puis de toute façon j'entends toujours les cris et la tronçonneuse. Alors autant aller à la piscine et chercher un coin derrière la pool house en espérant que ça fasse mur antibruit. En vain. J'essaie de faire abstraction mais je n'y arrive pas, je focalise là-dessus car je n'ai que deux nuits ici et je pensais me retrouver au paradis et je me retrouve en plein champ de bataille. La plage est toute saccagée, pleine d'ornières de passages du tracteur fou. Surtout je ne comprends pas pourquoi ils font des travaux maintenant alors que les touristes viennent de décembre à avril. Ils n'auraient pas pu anticiper et faire ça avant? Je vais à la réception demander des informations mais ils ne comprennent pas ce que je souhaite. En fait on a dû leur apprendre un discours rodé de choses à dire et à comprendre, sortis de là ils sont perdus. On m'indique le chemin de la cascade à ma question de savoir quand les travaux sont terminés, ils confondent work avec walk. 
Dans ces conditions je prends les choses en main, je vais voir sur internet et je trouve le site de l'hôtel. Il y a un contact téléphonique j'envoie un message au manager, enregistrement sonore à l'appui. J'explique que je suis très déçu et que les travaux ruinent mon expérience, que je venais là pour la tranquillité et me sentir immergé dans la nature. Le coin est magnifique entre jungle, cocotiers et montagnes verdoyantes. Un vrai paradis. Mais pas avec ça. J'explique que j'ai envie de partir et d'aller à l'hébergement du parc à côté mais la réception doit être fermée à cette heure-là (il est plus de 17h), et de plus j'ai déjà payé les nuits ici, du coup je lui demande quelle solution il me trouve. Il me répond quelques instants plus tard en s'excusant. En fait il y avait un coup de vent la veille qui a fendu l'arbre qui donne au-dessus de mon bungalow et donc ils sont occupés à l'élaguer pour ne pas endommager le bâtiment. Ça ne devrait durer que la journée mais il me propose une autre chambre si je le souhaite. Eh bien voilà avec un peu d'explications les choses passent mieux. 
Le personnel est mis au courant et on vient me voir. Il me montrent deux autres chambres que je peux prendre. La deuxième la plus loin du chantier ne me convient pas : elle est en contrebas d'un autre bungalow qui a une très belle terrasse mais avec dessus un couple qui parle très fort. Je m'arrête donc à la première chambre. Mais celle d'à côté est occupée. Du coup je ne sais pas si j'ai bien fait de changer de chambre, parce que l'autre à côté où j'étais il n'y avait personne : tu m'étonnes c'était juste sous la tronçonneuse!
Je retourne à la piscine, elle est très agréable, en forme de 8. Elle est en hauteur par rapport à la plage, de sorte que depuis le transat que j'ai trouvé à l'ombre on a presque l'impression d'une piscine à débordement. La salle du restaurant est sur trois plateformes, la première près de la plage on y mange en tailleur sur des tables basses, les autres ce sont des tables normales dont les chaises sont tellement lourdes qu'elles ont l'air d'être fixées au sol avec des clous. Problème, le bois de la terrasse doit être tellement souple que chaque fois que quelqu'un ou un serveur passe ça tremble, on a l'impression de manger sur un trampoline! Il y a aussi des poufs et des chaises longues sur la plage avec des tables basses où les amoureux se prélassent un verre de vin à la main. Je suis surpris, le resort est beaucoup plus occupé que la normale, depuis qu'ils ont revu leur position tarifaire ça attiré une clientèle de trentenaires surtout des Anglais et des Américains.
Ceux de la chambre d'à côté sont un peu pénibles. Ils ont parlé toute la nuit, sortout régulièrement fumer et à chaque fois en marchant comme un éléphant. Mais bon, avec des boules Quies ça passe. J'ai oublié pourquoi je n'aimais pas les hôtels. Faut pas croire que j'ai l'habitude de voyager en campant par souci d'économies : la preuve cette fois ci! En fait c'est pour être au calme et tranquille en dormant en pleine nature. J'ai toujours un peu considéré les hôtels comme des endroits où on entasse les gens et donc avec le lot de nuisances que cela crée. Par chance les voisins sont partis à 8h le lendemain matin.
Pour le petit-déjeuner ils font remplir une feuille la veille avec ce que l'on souhaite. On a le choix entre trois types de petit déjeuner, j'ai choisi le bol de yaourt avec des fruits secs et une boisson chaude, en l'occurrence un café. En fait ils m'ont servi aussi un grand verre de chocolat au lait avec des glaçons. On a droit aussi à des toasts avec du vrai beurre et une assiette de fruits, c'est copieux, c'est un très bon petit déjeuner, inclus dans le prix de la nuit. 
Bien rassasié je prends le kayak. Direction la direction du parc pour faire un petit pèlerinage. Le vent souffle fort, évidemment dans la direction de là où je vais, j'ai l'impression de faire du surplace du coup je redouble d'efforts mais ça avance guerre plus vite et je finis par m'épuiser. À peine arrivé à mi-chemin je réalise que j'en suis qu'à la moitié j'ai envie de faire demi-tour en me laissant pousser par le vent qui me ramènerait en quelques minutes alors que ça fait déjà une demie-heure que je suis là dedans. Mais ce serait trop bête, je touche du doigt la destination. Le camp est abrité du vent, ça fait une petite presqu'île de ce côté-ci, on est abrité. Je hisse mon kayak au-delà des petits liserons. Je ne sais pas ce qu'il a ce kayak on dirait qu'ils l'ont lesté avec du plomb, il doit être plein d'eau c'est pas possible!
Je vais voir le bureau du parc par curiosité. Dès que je rentre il y a la jeune joviale qui me reconnaît instantanément, heureuse que je sois de retour. Mais elle prend un air peiné en désignant le placard à bagages.  C'est là qu'ils gardaient mon matériel de camping, je lui dis c'est pas grave je suis au courant. Puisqu'elle est là j'ai une idée. En février j'avais 2 semaines de battement à l'issue des deux mois en Thaïlande et avant de partir à Bali. Je comptais les passer à Langkawi. Mais un peu désabusé les premiers jours où j'y étais j'ai décidé d'annuler mes réservations. Chose que je regrette un peu maintenant car j'aurais bien passé plus de temps au Frangipani! Enfin, c'est fait... 
Du coup j'ai envie de retourner à Koh Tarutao où je ne suis pas allé depuis pas mal de temps, un peu lassé des macaques et des sandflies. Dautant plus que Esther et Akki y sont et qu'ils aimeraient bien me voir! Ces derniers temps Koh Adang avaient ma faveue et là de me retrouver que pour la journée je me dis que c'est dommage, j'ai envie de revenir. Bref je suis partagé entre les deux. C'est alors que je demande si je peux réserver 5 nuits pour février le bungalow 11, mon préféré. Elle prend son téléphone : pas de problème, c'est réservé, je n'ai pas à payer je paierai quand je reviendrai. Alors ça c'est rapide et efficace, rien à voir avec les réservations par Internet! Du coup je lui demande de me réserver 5 autres nuits à Tarutao, juste avant. Le Rukthalae 4/4. Je n'y suis jamais resté mais j'avais noté que c'était celui qui avait l'air le mieux. Tout pareil. En une minute c'est réglé. Trop bien!
C'est quand même bien le camp du parc. Les arbres sont vraiment majestueux, je retrouve l'espèce de jasmin dont les fleurs m'enivrent. Je fais le tour du propriétaire puis je me dirige vers la plage en allant tout au fond là où je campais. Le coin a bien changé,  je pourrais toujours y camper mais la végétation a beaucoup poussé, il y a des lianes partout. Par contre c'est beaucoup plus isolé et abrité du vent. Et comme c'est presque la jungle on voit que personne ne vient là. Avant je redoutais que "mon" coin soit squatté par un campeur avant que j'arrive. Le covid a eu un bon côté : la nature a repris ses droits. Si un jour je reviens camper par là il faudra que je débroussaille un peu.
La plage est laissée à l'abandon, les coins où les touristes se mettaient parfois pour être à l'ombre n'existent plus, c'est désormais plein de végétation. Déjà qu'il n'y a personne sur le camp on ne risque pas d'être dérangé par là. J'ai même pu prendre un bain tout nu!
J'aime bien me promener dans le camp, retourner sur mes pas. 4 ans se sont passés mais j'ai l'impression que c'était il y a un mois. Le bloc sanitaire du fond est condamné. C'est bête c'était le plus agréable,  là où j'allais me doucher. Je croise beaucoup plus de macaques que d'habitude, sans doute parce que le site est moins fréquenté. Je les surprends à fourrager dans des trous de crabe. 
Au restaurant je prends le poulet basilic et riz. Une valeur sûre, mon plat préféré avec le poulet aux noix de cajou. Il y a comme une routine qui se réenclenche, comme si j'allais rester là 2 mois. Je trouve ça bête de partir dès demain. L'équipe du restaurant est toujours la même. Elles n'ont pas l'air de me reconnaître, de toute façon elle n'ont jamais été aimables, à part la Joconde, celle qui a toujours un sourire en coin. 
Après le déjeuner je retourne à l'endroit où je me mettais. C'est marée basse, le vent s'est calmé, il fait très beau, c'est les conditions optimales pour un peu de snorkeling. Ça tombe bien j'ai amené mon masque et tuba dans le kayak. Et c'est l'endroit le mieux pour aller explorer les poissons et les coraux. Ça cogne sec alors j'enfile un t-shirt de plongée à manches longues et casquette sur la tête. Gopro au poignet je m'élance et place au spectacle! C'est une vraie féerie de couleurs et de formes. Un jardin sous marin. Je traque les poissons, ils virevoltent comme des papillons, heureux. Et moi aussi.
J'ai trouvé un nouveau coin à l'ombre vue mer, le spot parfait. Je le retiens pour la prochaine fois. C'est avec un pincement au cœur que je dois m'extirper de ce jardin d'eden. Mais j'ai envie de profiter aussi de la piscine. J'ai un peu l'impression de tout faire au pas de course, à peine arrivé et accoutumé que je dois déjà aller ailleurs. C'est bien d'explorer plusieurs coins mais c'est pas de tout repos et c'est à chaque fois un crève-cœur quand on part. En plus la journée de changement est un peu une journée perdue entre les transports et après le fait de devoir se réacclimater. En arrivant à Koh Lipe, Langkawi me manquait, maintenant c'est Koh Adang qui commence à me manquer à l'idée que je pars demain...


mercredi 14 mars 2018

Adang 11

Et voilà, le camping c'est fini. C'est pratique de prendre un bungalow les deux dernières nuits, comme ça j'ai le temps de ranger les affaires calmement et de laver tout ce que je laisserai ici. J'ai fait une liste. Le maximum restera sur Koh Adang : trousse de premiers soins, matelas, tente, tarp, oreiller, serviette, un pantalon, un caleçon de nuit, un poncho, de l'anti-moustique, la moustiquaire de hamac, le fil à linge, des épingles, un ciseau et même mon chapeau. Je vais enfin pouvoir voyager léger sans me traîner à Koh Lipe. J'ai demandé à la réception, elle est d'accord pour me garder les affaires jusqu'en décembre dans la pièce qui ferme à clefs. Pour l'heure elle m'a remis la clef du bungalow, le Adang 11, et ce dès 8 heures du matin.
J'allais la tanner les derniers jours pour avoir confirmation que j'aurais bien le numéro 11 conformément à ma réservation. Car ces jours ci ça fonctionne en flux tendu. Il y a plus de monde que fin février. D'ailleurs à l'accueil ils ont mis un papier comme quoi les gens doivent accepter le bungalow que le parc leur affectera sans pouvoir en changer ou le choisir, à moins de réserver sur internet au préalable et de payer ensuite à la réception. 
Il y a une plante qui embaume sur tout le camp et dont je m’enivre quand j'écris sous le kiosque. Ça sent très fort, délicieusement bon mais impossible de savoir d'où ça vient étant donné qu'autour du kiosque il n'y a que des arbres : des filaos et l'arbre aux calaos.
En fait l'arbuste est le long du chemin qui mène aux bungalows, à plus de 200 mètres du kiosque. C'est pour dire la puissance du truc ! Il fait de grosses fleurs qui ressemblent au jasmin. L'odeur en est d'ailleurs assez proche, puissance 100. Mais je ne crois pas que ce soit un jasmin, ça fait un tronc et ça grimpe à plus de cinq mètres de haut. Chaque fois que je passe à côté je m'arrête pour me hisser sur la pointe des pieds afin de saisir un rameau que je hume. Plus haut, entre deux bungalows, une petite mare de nénuphars se trouve peuplée de grenouilles la nuit tombée, qui donnent un concert. Ceux qui sont à côté apprécieront... ou pas ! C'est à cet endroit que le plus bel arbre du parc pousse. Un arbre gigantesque au tronc blanc, qui dépasse fièrement tous les autres. En plus comme il est tout seul dans la prairie, on ne peut pas le louper. 
Le bungalow 11 est en retrait de ceux qui longent le chemin. Il y en a quelques uns comme ça. Je passe entre deux bungalows pour accéder à un long escalier qui mène à une terrasse garnie de deux chaises en plastique rouge délavé au soleil et qui donne entre deux cocotiers. J'ai vu sur la mer et le centre d'accueil des visiteurs juste en contrebas. Derrière il n'y a que la jungle et Chado Cliff, ce gros bloc granitique qui offre un point de vue. Je ne sais pas comment font les gens, parfois ils vont jusqu'au bout de la plage et me demandent si c'est par là pendant que je barbote dans l'eau alors que le chemin est bien avant avec un gros panneau, difficile à louper. Le logement est très bien et en très bon état. J'ai juste une des portes coulissantes derrière la baie vitrée, un panneau tout en moustiquaire pour dormir portes ouvertes, dont une roulette est sortie du rail.
Du coup c'est difficile à ouvrir et en forçant, le truc a carrément déraillé. Il y a deux lits une place. Certains bungalows ont un lit double, je m'en moque un peu. Il y a une table de chevet, une autre petite table en face des lits avec deux bouteilles d'eau et des verres à disposition. Chaque lit est doté d'une grande serviette verte et d'une couette qui ne sera pas très utile. Il y a des ouvertures sur les côtés. Sur l'un d'eux on a des fenêtres qui restent entrouvertes grâce à un bras articulé avec à chaque fois un panneau grillagé finement pour éviter les moustiques et qui se clipse et déclipse par quatre attaches. Côté tête de lit, les fenêtres sont constituées de lamelles de verre obliques et parallèles, qui se superposent. Les lames ne sont pas abaissables, contrairement à ce que quelqu'un m'avait dit.
On entend donc le bruit du dehors comme sous une tente. Au fond de la pièce il y a une armoire qui sent le moisi, comme toutes les armoires en bois sous les tropiques qui ont des odeurs épouvantables. Enfin, à gauche, on trouve la salle de bain avec une grande douche. Ils ont même mis du papier toilette. Je ne savais plus ce que c'était mais je préfère le système de la douchette de chiottes, bien plus hygiénique. Par contre, les matelas sont terribles. Ils sont durs comme ceux en polystyrène qu'ils donnent au campeurs. Je ne sais pas avec quoi ils ont fourré leur matelas, sans doute de la paille de riz après qu'une vache ait dormi dessus à l'étable avec son veau couché à côté. Heureusement, comme je connaissais ce détail, je n'ai pas encore rendu le sac de couchage emprunté au parc.
Il me sert de sur-matelas ainsi que les deux couettes. Malgré cela ça ne suffit toujours pas, j'ai dû y ajouter un petit matelas autogonflant de secours. Ils auraient mis une planche ça aurait été mieux à défaut d'être pire car il se seraient moins embêtés pour faire les lits ! Le bungalow est très haut et avec son toit à forte pente, il y a comme une mezzanine au dessus du plafond des toilettes qui ne sert à rien vu qu'il n'y a pas d'échelle. Ce n'est pas la seule chose inutile : tous les bungalows sont pourvus de climatiseurs mais ceux ci n'ont jamais fonctionné. De toute façon, ça ne sert à rien, ils coupent l'électricité la nuit. Le type qui a aménagé le camp, un technocrate qui n'a jamais dû venir sur l'île, a sans doute oublié ce détail.
Et comme aucun ordre qui vient d'en haut ne se refuse, la climatisation  a été installée mais pas reliée au réseau électrique. Depuis, on attend qu'elle pourrisse bon an mal an. C'est très malin comme histoire. A minuit plus d'électricité, le ventilateur s'arrête et on se retrouve à nager dans son jus, avec un oreiller trempé qu'on retourne pour trouver un coin sec. Je ne suis pas le seul à dormir là dedans. Un gros gecko était emprisonné dans la salle de bain. Je ne sais pas comment il est arrivé là mais il m'a bien réveillé. Je l'ai chassé dehors en déclipsant le panneau grillagé. La bestiole ne s'est pas fait prier pour déguerpir. En revanche les petits lézards diaphanes qui grimpent aux murs et qui jappent, il faut faire avec. Il doit  y avoir un nid là haut, dans cette mezzanine inaccessible. Ça fait le charme de dormir dans un parc national. Tout comme d'être réveillé par les chants d'oiseaux, tel celui-ci que j'aime beaucoup et qui a l'air d'entrer en transe à mesure qu'il chante.














lundi 12 mars 2018

Apéro coco

Devinez qui est de retour? Da ! En fait elle a toujours été là. Je l'ai croisée une fin d'après midi alors qu'elle passait le long du kiosque où j'étais assis. Elle vend désormais les noix de cocos sur Koh Lipe et ne revient sur Koh Adang que le soir, au coucher du soleil. C'est pour ça que sa maison est fermée. Elle se propose de me ramener le soir des cocos, j'ai juste à lui dire la veille combien j'en veux. Elle me fait un prix. 50 bahts. Sans doute pour s'excuser de n'être pas là la journée pour m'approvisionner. Le plaisir de déguster une coco bien fraîche dans un hamac par un chaud et bel après midi est en effet un peu différent que celui sur une chaise de restaurant à la nuit tombée. Elle me laisse me débrouiller, me fournit une machette, la cuillère à riz en ferraille pour racler la gelée et une paille, le tout dans un sac en plastique.
Les affaires reprennent, je suis tout content. Les cocos sont toujours bien fraîches, l'autre jour j'en ai même eu une qui était restée tellement longtemps dans la glace que son jus était cristallisé. Et un granité de coco, un ! Un délice. Je suis le roi de la coco avec mon qui-coupe. Tout content de ma trouvaille, j'arpente le camping avec la machette, tout fier. Attention faut pas me chercher, sinon je tranche dans le lard ! C'est un truc de boucher, une grande lame bien lourde qui te coupe un os net rien qu'en assénant un coup dessus. Au restaurant on me regarde mi interloqué, mi envieux. Quel est ce type qui a un traitement de faveur ? Je fournis aussi une polonaise avec ses amies qui en guise de remerciement du service, m'ont offert une grosse mangue bien mûre et juteuse. 
Elles m'ont demandé comment j'avais réussi à avoir des cocos. Je leur ai dit que c'était un business parallèle, que c'était pas officiel et caché. Qu'importe, aboule la coco ! Par contre Da m'a bien dit de les jeter dans la nature et de ne pas les laisser au restaurant étant donné qu'il n'y a pas de poubelles sur l'île. En effet il ne faut pas que les rangers s'aperçoivent trop de son commerce parallèle, après tout  elle est payée par le gouvernement pour prendre soin du parc, alors qu'elle s'éclipse la journée pour mettre du beurre dans le riz (ici, les épinards, on connaît pas). Le soir je vais à la maison de Da, c'est sur le chemin de la tente, pour lui rendre son qui-coupe et ses cuillères. Je mets un mot avec avec le nombre de cocos que je veux pour le lendemain. 
Da attend une barque pour Koh Lipe
Je lui laisse ça sur la terrasse quand elle ne m'entend pas. Sa maison est en fait coupée en deux. Il y a quelqu'un d'autre qui vit dans l'autre moitié. Une simple cloison en bois fait séparation. Da a deux pièces. Un salon chambre guère plus large que son matelas à même le sol, avec une télé elle aussi à même le sol. Derrière c'est  la cuisine qui fait également salle de bain. Car parfois elle sort de là tantôt vêtue d'un paréo et d'une charlotte en plastique sur la tête, tantôt avec un tablier et des ustensiles dans les mains. J'ai donc un nouveau rituel, l'apéro coco. Je ne prends plus de bière, ça n'apporte rien alors que la coco me nourrit et m'apporte vitamines et minéraux. En plus j'accompagne ça de noix de cajou que Stéphane m'a apporté. Chaque année j'ai droit à ma commande spéciale livrée au pied de la tente. 
Cette année c'est pour lui avoir donné le tuyau de l'île mystérieuse de Tarutao avec sa lagune magique. Par contre il va inclure cette visite au programme de son tour. Même s'il n'en organisera qu'un ou deux par an, ça me chagrine un peu. Car si ce n'est que dix personnes à chaque fois, cela peut vite faire effet boule de neige s'ils s'amusent à échanger ça sur Facebook, et pire s'ils géolocalisent leurs clichés et que leur photos sont visibles par tout un chacun. J'en ai touché deux mots à Stéphane qui m'a dit qu'il passerait la consigne de ne pas publier les photos de cette île sur les réseaux sociaux. Si ça marche comme ça, bon allez, ce sera double ration de noix de cajou!


On a la visite d'un adorable chaton depuis une semaine. Jamais vu avant, je me demande d'où il sort. Peut être que sevré, sa mère l'a rejeté. Il tourne autour du restaurant en miaulant. Il fait des sauts de cabri, fonce sur tout ce qui bouge et passe de mains en mains et de genoux en genoux. Tout le monde le veut. C'est une adorable boule de poils tout duveteux. Chose marrante, il a aussi des moustaches au dessus des yeux. Il me rappelle un chaton qui rodait l'été dernier sur le camp d'Agia Roumeli en Crète. C'était un chat adorable. Jamais un miaulement, il adorait la compagnie et grimpait dans le hamac quand j'y étais pour s'allonger sur moi en ronronnant non stop pendant des heures même quand il finissait par s'endormir.
A la fin j'étais obligé de la chasser pour vaquer à mes occupations. Sigrid et Bob que je vois tous les ans là bas le nourrissaient. Seulement quand ils sont partis, fin octobre, le sort de ce chat nous préoccupait. Car il n'y a personne à Agia Roumeli l'hiver à part deux vieux et j'ai entendu dire qu'ils tuaient les chats à la fin de l'été pour contrôler leur prolifération. Sigrid l'a donc pris avec elle pour l'abandonner au prochain port, peuplé toute l'année, la mort dans l'âme. Pauvre petit chat déraciné qui se plaisait tant dans la pinède à grimper aux arbres et à se prélasser. Tout le monde en était dingue, même Bob qui d'ordinaire n'aime pas les chats. Il faut dire que ce chat avait une bonne bouille ronde et joufflue et une robe fauve marbrée. Celui qu'on a là est identique. Même pelage, même couleur.
Par contre il est moins sympathique. Déjà, il miaule tout le temps même sur les genoux, et puis il ne tient pas en place, il faut le forcer pour le garder avec soi. Et pendant ce temps là il fait patte et dent de velours. Mais c'est une petite boule toute chaude, la mascotte du restaurant.
Il y a une autre mascotte dont on se passerait bien. Un amerloque vulgaire arborant un débardeur siglé  Trump World dans le dos. Un mec horrible dans son comportement et son physique, un gros vieux qui tire une gueule effrayante et qui agit en terrain conquis, plein d'arrogance. Le soir il met son ordinateur en route et diffuse de la musique pour que tout le monde entende bien. Il fait de grands gestes à distance au lieu de parler, pour demander des trucs.
Y a toute une école qui a passé le week end. Au moins 100!
Les gens sont ses larbins, il faut qu'ils s'exécutent et le servent, son gros cul toujours assis au restaurant à la même table. Aux nouveaux venus il leur fait un topo comme s'il vivait là depuis toujours ou était la patron, répétant inlassablement « no wifi ». Il est gros sabot, avance comme un bulldozer, ne dit jamais merci ou s'ils vous plaît. L'autre jour il est passé vers mon camp en marchant les palmes au pied pour aller faire du snorkeling. J'ai une branche un peu cachée à ras du sol. Il s'est pris les pieds dedans et s'est vautré face contre sable direct, comme une grosse merde qui fait splash. Ça m'a bien fait rire. Il fait part de ses remarques comme s'il gueulait dans un porte voix à qui veut bien l'entendre. Il est allé passer la journée sur Lipe, alors il répète : « Lipe is shit !! It's a fucking zoo !! ». Bizarre, à le voir on pourrait penser qu'il aurait adoré.
L'homme qui marchait sur l'eau en bravant la tempête 
Je ne sais pas si c'est notre conversation de l'autre jour avec le ranger bénévole,mais les speedboats jettent désormais l'ancre devant le centre des visiteurs, à l'opposé de la plage, là où il n'y a pas de coraux, face aux bungalows. Avant de crier victoire je me méfie. Il se pourrait bien que le ranger n'ait rien à voir dans l'histoire, mais plus la météo. En effet nous avons des vents violents qui balayent l'île toute la journée et le nouveau coin des speedboats est mieux abrité. Normalement le vent ne souffle que le matin. Plus maintenant. Du coup la mer se soulève, il y a une forte houle et même des vagues. Un peu comme lorsque j'avais bien choisi mon jour pour déménager sur Koh Tarutao. C'est mieux que ce soit maintenant, j'ai toujours une petite appréhension avec le bateau que je dois prendre le jour de mon retour en Europe.
S'il est annulé, je rate mon vol. Il y a peu de chance que la tempête dure jusqu'à jeudi. J'ai été contraint de déménager la tente à cause du vent, faute de végétation suffisante autour pour s'abriter. Elle est désormais dans la jungle, chez les geckos. Mais je ne les entends plus guère. Ni les cigales qui me réveillaient au petit jour en Janvier. Comme tout est sec et dégarni, je suppose que tout ce petit monde se cache quelque part en attendant la fin de la saison sèche. C'est comme les calaos, je n'en croise plus qu'un par ci par là. L'arbre où ils jacassaient le soir est déserté. La chaleur ne faiblit pas la nuit. L'oreiller est trempé de sueur, je baigne dans mon jus, c'est assez désagréable. Du coup j'ai acheté mes billets pour l'hiver prochain. Ce sera de mi décembre à mi février.
Au fond Koh Lipe. C'est pas loin mais on entend rien
J'échapperai au coup de chaud de la saison sèche, tout sera vert, il y aura moins de monde, moins de speedboats et de passage de long tail boats. Janvier était parfait pour ça. Et puis j'ai dégoté un billet à un très bon prix pour ces dates, ce qui n'était pas le cas sur la période janvier/mars. Je sais que j'essuierai des averses mais ça ne me dérange pas.
On a des Robinson sur l'île, de plus en plus de gens qu'on ne voit pas à part aux toilettes. J'ai un couple qui dort dans des hamacs un peu plus loin de là où je suis. Ils vivent toute la journée à poil et je les vois le matin récurer leur gamelle dans le sable. Je ne les entends pas, ce sont des sauvages contemplatifs. Je ne pouvais rêver mieux comme voisins. Quand ils s'habillent pour aller aux toilettes ils portent des vêtements locaux à moitiés déchirés, on dirait des naufragés.
On a aussi un type dans le même style qui a un kayak qu'il a transformé en bricolant une voile. Je le vois passer en  pagayant vers le spot de snorkeling où il attache son kayak à une bouée avant de sauter à l'eau. Il ne va pas bien loin avec, c'est juste pour le plaisir de naviguer. Son kayak s'appelle Castaway, c'est un signe !  Un autre a amené sa planche de standup paddling. La mer démontée ne le dérange pas plus que ça, sa planche flotte comme un bouchon et disparaît entre deux vagues. On dirait qu'il marche sur l'eau. Sinon les vieux de la vieille se sont réduits. Jésus (de son vrai nom Juan) est parti, il ne reste plus que Sabrina et son italien. La saison touche à sa fin. Esther et Akki sont à Bangkok, ils rentrent eux aussi...










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