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mardi 28 octobre 2014

Yosemite National Park

Venant de Fresno, l'accès sud du parc n'est qu'à une soixante de miles. Pas moyen de se tromper, Yosemite est marqué sur tous les panneaux et revêt plus d'attentions que n'importe quelle autre ville. D'ailleurs l'aéroport de Fresno porte le nom du parc. J'ai fait un tour à un magasin de sport pour me racheter une bonbonne de gaz. Le magasin était géant, une sorte de Décathlon spécialisé dans tout ce qui est matériel de montagne : kayaks, alpinisme, ski, camping, pêche... rien ne manquait. On voit que le parc de Yosemite a une influence qui va bien au delà de ses frontières. En plus, pour les citadins en manque d'aventure, le parc n'est qu'à 300 kilomètres à l'est de San Francisco. 
On dirait une peluche!
Avec une position si pratique et des merveilles à revendre, pas étonnant que les touristes y affluent en nombre. Sur la route 41, c’est un chassé croisé de campings cars. Tout le monde loue chez Cruise America. Leurs campings cars (appelés RV aux USA) sont facilement reconnaissables : ils sont tous pareils et ont un poster qui fait tout l'arrière du véhicule, chacun représentant un parc national différent. Pour une fois c’est agréable quand on se retrouve coincé derrière et ça peut donner des idées... ou rappeler des souvenirs. Si Sequoia et Kings Canyon étaient vides, on sait où sont passés les touristes. Yosemite peut compter jusqu'à 25.000 personnes en même temps, créant des embouteillages aux postes de contrôle à l'entrée du parc. 
Heureusement j'y suis hors vacances d'été et hors week-ends. J'ai bien prévu mon coup. Car je sais que ce parc est le joyau de la Californie.
Il y a une belle forêt qui enserre le parc comme un écrin pour le protéger du monde extérieur. C’est la Sierra National Forest. Puis on arrive dans le parc avec trois postes de contrôle. Autant qu'à Bryce Canyon ou Grand Canyon. On se croirait au péage d'une autoroute. Devant l'affluence, les rangers qui donnent carte et journal d'accueil sont tout de suite moins sympas, blasés par tout ce monde qui transite. L'arrivée par le sud a le mérite de conduire tout de suite à la première curiosité du parc : Mariposa Grove, qui attire 750.000 visiteurs chaque année. 
C'est un coin de forêt avec plein de séquoias, pas moins de 5000 individus. Encore eux ! Il y a un long sentier agréable qui permet d'admirer ces géants, chacun avec leur nom et leurs spécificités. Aujourd'hui je me suis plus focalisé sur les petits rongeurs malicieux dont je ne me lasse pas. Personne ne les regarde tant les gens sont occupés le nez en l'air à se dévisser la tête pour tenter d’apercevoir le sommet d'un séquoia. Il y a trois espèces d'écureuils. Le plus petit, roux avec des rayures, a la taille d'une souris et un museau allongé. Un autre, gris-brun sur le dos, possède un ventre et des quiquisses jaunes. Il est plus gros, de la taille de nos écureuils. 
Enfin, le plus costaud est un tout gris cendré avec une queue en plumeau plus grosse que le corps de la bestiole. Ce sont ces derniers que je n'arrive pas à prendre en photo, ils sont trop farouches. Les plus petits quant à eux sont comme des fusées, ils passent entre les jambes en donnant l'impression de rouler. L'intermédiaire, lui, est un fureteur. Il passe son temps à creuser, remuer les feuilles et à mettre son nez partout. Chaque espèce se fait la guerre entre eux : ils se poursuivent et se mordent, ne supportant pas d'avoir du monde autour d'eux. En revanche ils tolèrent les écureuils des autres espèces.
A Mariposa Grove s'épanouit Grizzly Giant, l'un des plus gros séquoia au monde, âgé de 2700 ans. Un peu plus loin on en trouve quatre autres qui poussent tronc contre tronc : The Bachelor and Three Graces. Ce sont les sentinelles de la Sierra Nevada. On trouvait jadis ces arbres dans tout l'hémisphère nord. De nos jours ils subsistent autour de 75 aires, toutes en Californie. Les arbres sont tous plus ou moins marqués par le feu. Avec un incendie en moyenne tous les 5 à 20 ans et un âge moyen de 1800 ans, on peut facilement imaginer le nombre d'incendies auxquels chaque séquoia a fait face. Une routine pour eux ! 
L'étude des séquoias est fascinante. En analysant des coupes de tronc, les scientifiques peuvent apprendre tout un tas de chose sur l'histoire et l'écologie. Le tronc du séquoia, comme tout arbre, est constitué de cinq couches dont l'anatomie rappelle la notre. La partie centrale est formée de bois inerte et sert de structure à l'arbre, un peu à la manière de nos os. La couche suivante transporte l'eau à travers l'arbre jusqu'aux feuilles, comme nos veines et artères. Le troisième niveau, le cambium, est la seule partie de l'arbre qui pousse constamment. C'est une couche composée de quelques cellules seulement mais qui produit un anneau de bois chaque année. 
L'avant dernière couche, le phloème, sert à transporter les nutriments au reste de l'arbre. Quant au dernier niveau, l'écorce, il sert de protection à l'arbre, à la manière de notre peau. L'analyse du cambium révèle plein de choses. Chaque anneau est composé d'une zone claire et d'une zone sombre qui marque l'anneau. La zone claire correspond à la production de bois au cours de la phase de croissance du printemps tandis que la zone sombre marque la fin de la saison. L'épaisseur entre ces deux zones indique si la saison a été humide ou sèche. C'est émouvant de parcourir ces stries en sachant cela. On voit les années défiler comme les pages d'un livre qu'on feuillette, et cela à l'échelle de siècles. Ça donne le tournis.
Le premier à avoir découvert ce coin, hormis les indiens qui y habitaient depuis des milliers d'années, c'est Galen Clark qui travaillait aux mines de Mariposa avant de tomber malade et d'être laissé avec seulement quelques mois à vivre. C'était en 1856. Il commença alors à explorer la région atour de lui, à la recherche d'un arbre géant décrit par d'autres avant lui comme un mystérieux arbre au tronc couleur cannelle. C'est ainsi qu'en mai 1857 il tomba sur cette zone qu'il nomma en référence au village d'où il venait. Suite à cette découverte qui le bouleversa, il se dévoua à la préservation de la forêt et de Yosemite jusqu'à sa mort en 1910. 
Il intercéda auprès du président Lincoln qui, en pleine guerre de Sécession, signa le Yosemite Grant le 30 juin 1864, faisant de cet acte visionnaire le premier de toute l'Histoire visant à la préservation des paysages sauvages de Yosemite Valley et de Mariposa Grove. On peut assimiler cet acte à la naissance de l'idée de parc national. L'acte stipulait : « for public use, resort and recreation ; shall be inalienable for all time ». Galen Clark se vit nommé gardien de Yosemite. En hommage à cet époque et aux racines du fondement des parcs nationaux, la tenue des rangers de tous les parcs américains revêt le dessin d'un cône de séquoia laissant tomber trois graines, permettant à chaque visiteur de rappeler que c'est ici, sur les pentes de la Sierra Nevada, que vit l'une des plus grandes merveilles au monde. 
Respect aux séquoias donc qui ont su attendrir le cœur de l'homme en faisant germer l'idée que les merveilles de la nature n’étaient pas qu'un simple héritage mais aussi de notre responsabilité de les préserver pour la joie de tous et des générations futures.
Après Mariposa Grove se trouve une bifurcation pour une route qui grimpe dans la forêt jusqu'au niveau de Glacier Point. C'est un site à se taper le cul par terre qui offre une vue aérienne sur Yosemite Valley et toute la Sierra avoisinante. Yosemite Valley est le cœur du parc. C'est une vallée glaciaire sublime, un monument de beauté que John Muir, émerveillé avant moi, décrivit ainsi : 
« It is by far the grandest of all the special temples of Nature I was ever permitted to enter. Everything is flowing, going somewhere, animals and so-called lifeless rocks as well as water ». Le paysage de là haut révèle des falaises de granite gris clair, des dômes - dont un coupé à moitié, Half Dome - d'où dégringolent des cascades jusqu'à une vallée pleine de rivières et de sapins, plus de mille mètres plus bas. La vallée fut autrefois un lac, il y a 10.000 ans. Mais avant cela ces montagnes de granite étaient encore sous la mer il y a 100 millions d'années. Les forces tectoniques poussèrent la Sierra Nevada hors de l'eau et les cours d'eau qui se formèrent ensuite créèrent de puissantes rivières qui entaillèrent les montagnes en créant des canyons et des vallées, il y a 10 à 3 millions d'années. 
Le climat se refroidissant, une série de glaciers prirent place dans ces vallées, les creusant un peu plus. La force érosive de la glace permit de polir les falaises et d'emporter les rochers. A cette époque, entre 3 millions et 20.000 ans auparavant, les glaciers arrivaient presque jusqu'au sommet de Half Dome. Avec la fonte des derniers glaciers qui suivit, Yosemite Valley se remplit d'eau jusqu'à former un lac au fond duquel se déposèrent des sédiments qui finirent par recouvrir le lac en créant le fond d'une vallée plate. C'était il y a seulement 10.000 ans. De nos jours l'évolution poursuit son œuvre, les cascades creusant un peu plus la roche en élargissant la vallée. C'est un paysage vivant, comme ce que décrivit Joh Muir. Il avait tout compris avant l’heure. Et c’est dans cette vallée que je vais pousser l'exploration demain. Je sens que cela va bien m'occuper !

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