Comme
promis, le panorama depuis Dante's View au petit jour est un
spectacle merveilleux. Le haut des montagnes Panamint se parent de
rose puis de orange, laissant glisser l'écharpe sombre qui les
enroulait pour la nuit, tandis que le bas de la Vallée de la Mort
reste dans une ombre troublée par le blanc des routes de sel. On
peut s'amuser à suivre leur parcours. D'en haut on dirait les
nervures d'une feuille géante qui se serait fossilisée au fond de
la vallée. La vue nous mène très loin, 110 miles au delà selon
mon guide, mais en fait le paysage se perd au fond dans un mélange
de brume et de lumière qui transforment le décor en un halo flou.
![]() |
| Zabriskie Point |
On ne dirait pas que la vallée est 1700 mètres plus bas et encore
moins que le sommet en face culmine à 3368 mètres. C'est Telescope
Peak. Au début je cherchais s'il y avait un observatoire
astronomique mais en fait ce n’est que le nom de la montagne. Drôle
de nom. Par contre pour ce qui est de l'observation des étoiles,
c’est ici qu'il faut venir. En effet la Dark Sky Association a
décerné un trophée d'or à Death Valley en 2013, pour ses ciels
très sombres et sans impact des lumières de la ville qui restent
cachées derrière les montagnes. C'est le troisième site au niveau
mondial pour cette particularité. C'est un bien inestimable pour les
américains qui ne peuvent plus voir la voie lactée depuis chez eux,
du fait de l'expansion des villes.
De ce fait les jeunes américains
ne verront jamais un ciel vraiment noir la nuit. Pour cela Death
Valley est une oasis de ténèbres dans un monde de lumière. C'est
vrai que le ciel est incroyablement constellé d'étoiles par ici. A
force d’être noir il finit par être lumineux, éclairé par une
myriade d'étoiles infinies. On peut voir les Pléiades et la galaxie
d'Andromède distante de 2,5 millions d'années lumière, tout cela à
l’œil nu. Cela fait quelque chose de réaliser que ce qu'on voit
est une lumière si ancienne. C'est un peu comme si on était là à
la formation de Death Valley, quand l'énorme faille surgit des
profondeurs de la Terre. C'était presque à la même époque.
Au
programme du jour, j'ai prévu de remonter la vallée au nord de
Furnace Creek puis de sortir du parc par son entrée à l’ouest de
Stovepipe Wells Village où se trouvent les fameuses dunes de sable
de Mesquite Flat. Mais avant, on trouve non loin de la route les
ruines d'un centre de raffinage du borax, datant de la fin du XIXe
siècle. Un train est encore là sur les rails, prêt à remettre du
service et à acheminer le borax raffiné sur place que les ouvriers
extrayaient des mines et amenaient à dos de mule. C'étaient des
chinois pour la plupart, recrutés à San Francisco et payés 1,3
dollars par jour desquels ils devaient retrancher les repas et le
logement.
Heureusement qu'en ces temps là, la tomate dans le parc ne
devait pas coûter 1,5 dollars, sinon ils ne seraient pas allés bien
loin ! On peut encore voir le reste des cuves qui servaient au
raffinage.
Je
me suis arrêté aussi un peu plus loin, au milieu de nulle part,
sans qu''il y ait de particularité mentionnée sur les guides ou le
dépliant du parc. C'est un endroit qui longe le fond de la vallée,
constellé de cristaux de sel aussi blancs que la neige. De petits
ruisseaux viennent entailler cette croûte de sel en donnant une
dimension surréelle à un univers stérile qui semble mort. Mais
avec l'eau la vie s'accroche toujours. Des touffes de plantes bien
adaptées émergent par miracle à certains endroits tandis que sur
le sol on voit des traces d'animaux.
![]() |
| Zabriskie Point |
Des trucs rampants apparemment.
Je fais attention aux serpents. J'en ai vu un mort hier sur le bas
côté, sans doute heurté par une voiture. Un joli serpent à
sonnette qui faisait le bonheur d'un corbeau en train de picorer
dedans.
Stovepipe
Wells est un truc encore plus petit que Furnace Creek mais on y
trouve un restaurant, un lodge et une station service, sans oublier
ces country store qui vendent tout mais pas grand chose à prix d'or.
C'est plus un lieu de halte après ou avant une excursion dans les
dunes qui sont à deux pas. J'y suis allé après manger, à l'heure
la pire. C'est comme ça. Je ne pouvais pas faire autrement en venant
de Furnace Creek.
Ce n’est certes pas le meilleur moment. Aucune
ombre ne vient donner du relief à ces dunes qui s'étendent sur tout
le fond de la vallée avec de massives montagnes tout autour qui
contrastent avec la souplesse du sable qui ondule au vent. C'est un
désert vert, plein d'arbustes qui poussent dans les creux des dunes.
De petits lacs doivent se former quand les pluies arrivent car des
croûtes de boue craquelées parsèment le fond. On dirait une
mosaïque de débris de poterie. Ce que j'aime à Death Valley c'est
ce paysage de contrastes et de contradictions. Ce désert mort de
prime abord est plein de vie. La journée on ne voit que les plantes
mais la nuit sortent tout un tas de bestioles que je n'ai pas vues -
à part ce jackrabbit - en raison d'un planning incompatible.
Passée
la fournaise de la journée, on rencontre des rats kangourous, qui
peuvent rester presque une année sans boire, à la physiologie
adaptée à ces conditions extrêmes. Ils concentrent leur urine et
tout le long de leur nez des dispositifs permettent de récupérer la
vapeur d'eau exhalée par leurs poumons. Ce sont de petits miracles
d'adaptation. Tout comme un lézard qui possède de larges pattes qui
forment presque comme des raquettes qui leur permettent de glisser
sur le sable à toute vitesse. Sur les parois des montagnes, pousse
une drôle de plante, à la verticale, scotchée aux rochers,
l'épousant comme un lichen.
Elle est souvent dans un endroit peu
exposé au soleil, dans un creux. Ses feuilles sont ciselées comme
un chardon et seul leur bord est exposé au rayonnement du soleil, la
face de la feuille étant tournée vers la plante, comme un
mille-feuille.
Aujourd'hui
il fait encore plus chaud qu'hier. Ils ont mis des panneaux un peu
partout pour prévenir les gens : «Warning ! Extreme heat
today. Hiking not recommended ». Ça ne m'a pas empêché de
partir à la découverte des dunes. Je voulais aller jusqu'en haut de
la plus haute, tout au loin, mais j'ai dû renoncer sinon j'y serais
arrivé à l'état de squelette.
Là où ailleurs on se sentait dans
une fournaise, ici, avec la réverbération du soleil sur le sable
clair, on est direct passé au grill. Pour arranger la choses il n'y
a pas de sentier, on passe d'une dune à l'autre. Quand on en a
escaladé une, il faut la descendre pour remonter sur une autre plus
haute et ainsi de suite. C'est un jeu de montagne russes sans fin. Ce
n'est pas très étonnant que les visiteurs préféraient rester à
l'entrée, à se photographier en sautant en l'air par dessus les
dunes. Je suis rentré à la voiture le T-Shirt trempé et un
bronzage idiot. J'ai la marque de la tong en bronzage sur le pied !
Dans
le parc, plus au nord, se trouve un endroit complètement énigmatique
et dingue mais qui ne se rejoint que par une piste de 4x4. C'est The Racetrack,
illustrant souvent les livres dédiés à Death Valley. Ils en
parlaient aussi dans le documentaire hier. A cet endroit un mystère
épais demeure. Au fond d'un lac asséché, sur une croûte de sel
craquelée parfaitement plate et horizontale, des rochers ont tracé
un sillage de leur passage, comme si des géants avaient joué au
cricket avec. Ce sont de gros rochers indéplaçables, lourds, qui
laissent derrière eux des ornières. On peut suivre leur
cheminement, faisant des virages, des zigzags ou même parfois
demi-tour.
Au fait, qui peut me dire depuis quand les rochers sont
animés et s'amusent à se déplacer au gré de leur fantaisies ?
Les scientifiques sont tous perplexes. Certains avancent des théories
saugrenues, comme quoi le sol fut un temps incliné et pas aussi sec,
qu'il devait être constitué d'une boue sur laquelle les rochers
avaient glissé peu à peu. Dans ce cas, comment expliquer les
zigzags, les erreurs de parcours, les demis-tours ? On ne saura
jamais je crois ce qui s’est passé ici. Les rochers devaient jouer
les facétieux avant que leur créateur ne sonne la fin de la
récréation en les figeant à jamais. Cet endroit est si incroyable
que j'ai inclus une photo qui n’est pas la mienne, pour mieux
illustrer ce que je raconte.
A
la sortie de Stovepipe on rencontre une bifurcation qui mène à
Mosaic Canyon. C'est un canyon étroit à sa sortie, au fond duquel
on a l'impression de marcher sur une piste de bobsleigh en suivant le
lit du torrent asséché. Ce qui est incroyable ce sont les parois de
ce canyon, polies par l’érosion. La roche est si lisse et douce au
toucher qu'on dirait du marbre. A d'autres endroits on trouve des
roches qui ressemblent à un conglomérat de cailloux emprisonnés
dans du mortier, tandis que d'autres roches offrent une mosaïque de
formes avec à des graviers qui semblent coulés dans du béton.
C’est cette particularité qui vaut le nom au canyon.
J'ai
quitté le parc national en prenant la route de Emigrant Canyon qui
mène à Wildrose, un endroit du parc d'où part un sentier qui
conduit en haut d'un sommet à 2763 mètres d'où l'on peut
contempler Death Valley depuis le haut des montagnes Panamint. Je ne
suis pas passé par là pour la balade mais parce que c'est un
raccourci pour rejoindre Ridgecrest et la route pour le parc Sequoia
où je compte me rendre les prochains jours. Pour rejoindre ce parc,
il faut faire un grand détour, le mont Withney barrant son accès
depuis l'est avec ses 4418 mètres d'altitude. Seulement voilà, la
route-raccourci devient fermée au bout de 34 kilomètres. Ils
auraient pu l'annoncer avant.
Comme la barrière était levée je me
suis engagé dessus. C'est une mauvaise route qui part en longeant le
lit d'un ravin qui dégringole au fond d'une autre vallée, parallèle
à Death Valley. Si la route est fermée, ce n’est pas seulement
parce que son revêtement a disparu en de maints endroits mais
surtout parce qu'elle a été emportée par des crues successives,
laissant des blocs de rochers et de cailloux mal déblayés. Jugeant
que j’étais trop avancé pour faire demi-tour, je me suis avancé
dans ces ornières où j'aurais pu rester bloqué. Mais ça ne s’est
pas produit et j'ai finalement pu rejoindre la route pour Ridgecrest.
A
quelques dizaines de kilomètres avant se trouve une ville fantôme,
Ballarat.
J'ai décidé de m'y arrêter pour visiter l'endroit,
accessible après 5 kilomètres de piste. Le lieu a l'air tout droit
sorti du far-west. On y trouve des restes de guimbardes rouillés et
une cabane encore debout, bien préservée et que l'on peut visiter.
L'endroit a servi de tournage à de nombreux films, notamment
Easyrider. A l'intérieur de la cabane, qui compte trois pièces
aussi grandes que des toilettes, se trouve sur une planche, gravée
dans le bois, la trace du passage de Charles Manson, un célèbre criminel en série qui se réfugia ici dans les années 60 avant d'être arrêté.
Ballarat fut avant cela un camp, construit en 1897, pour loger les
mineurs des mines d'argent et d'or des alentours.
![]() |
| Tremblez, sa signature est là! |
Le nom provient
d'un célèbre site d'extraction d'or en Australie. A l'époque. 500
âmes vivaient dans ce camp qui comportait une poste, une école,
trois hôtels et sept saloons, sans compter une prison et une morgue.
C'est la cabane que j'ai visitée qui était la prison dans une pièce
et la morgue dans l'autre. On peut désormais y passer la nuit. Si le
cœur nous en dit... Les opérations minières cessèrent en 1905,
causant le déclin du village. En 1917 la poste ferma son guichet et
la ville devint fantôme, rendue au désert et au vent. Son dernier
habitant y fut enterré en 1968.
J'ai
rencontré dans cet endroit improbable un couple de retraités
canadiens de la région des grands lacs, venus échapper au froid. Le
type est un fan du film Easyrider. C’est pour cela qu'il est venu
par là. Et il est excité comme un enfant devant le sapin un matin
de Noël.
Sa femme, ancienne professeur d'anglais, a sympathisé avec
moi car je lui rappelais un des ses étudiants qu’elle avait logé
longuement à la maison, un français, grand et mince comme moi. Ils
sont arrivés à Las Vegas et ont le même périple que moi jusqu'à
Yosemite, avant de retourner à Las Vegas assister à la semi finale
d'une compétition d'un sport local dont j'ai oublié le nom et qui
consiste à se faire s'élancer des voitures qui se font face à fond
la caisse en essayant de s'éviter. Ils m'ont félicité pour mon
périple et sa suite au Costa Rica, et m'ont dit que j'avais bien
raison de faire cela maintenant. Tous les gens que je rencontre me
disent la même chose. Que beaucoup attendent la retraite pour vivre
ce rêve de jeunesse que le temps qui passe finit par émousser,
renonçant à leur rêve au moment où ils auraient pu lé
concrétiser. Puisque tout le monde m'encourage, je ne vais pas
m'arrêter de si tôt !




















Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire