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jeudi 23 octobre 2014

Toujours vivant dans la Vallée de la Mort

Comme promis, le panorama depuis Dante's View au petit jour est un spectacle merveilleux. Le haut des montagnes Panamint se parent de rose puis de orange, laissant glisser l'écharpe sombre qui les enroulait pour la nuit, tandis que le bas de la Vallée de la Mort reste dans une ombre troublée par le blanc des routes de sel. On peut s'amuser à suivre leur parcours. D'en haut on dirait les nervures d'une feuille géante qui se serait fossilisée au fond de la vallée. La vue nous mène très loin, 110 miles au delà selon mon guide, mais en fait le paysage se perd au fond dans un mélange de brume et de lumière qui transforment le décor en un halo flou. 
Zabriskie Point
On ne dirait pas que la vallée est 1700 mètres plus bas et encore moins que le sommet en face culmine à 3368 mètres. C'est Telescope Peak. Au début je cherchais s'il y avait un observatoire astronomique mais en fait ce n’est que le nom de la montagne. Drôle de nom. Par contre pour ce qui est de l'observation des étoiles, c’est ici qu'il faut venir. En effet la Dark Sky Association a décerné un trophée d'or à Death Valley en 2013, pour ses ciels très sombres et sans impact des lumières de la ville qui restent cachées derrière les montagnes. C'est le troisième site au niveau mondial pour cette particularité. C'est un bien inestimable pour les américains qui ne peuvent plus voir la voie lactée depuis chez eux, du fait de l'expansion des villes. 
De ce fait les jeunes américains ne verront jamais un ciel vraiment noir la nuit. Pour cela Death Valley est une oasis de ténèbres dans un monde de lumière. C'est vrai que le ciel est incroyablement constellé d'étoiles par ici. A force d’être noir il finit par être lumineux, éclairé par une myriade d'étoiles infinies. On peut voir les Pléiades et la galaxie d'Andromède distante de 2,5 millions d'années lumière, tout cela à l’œil nu. Cela fait quelque chose de réaliser que ce qu'on voit est une lumière si ancienne. C'est un peu comme si on était là à la formation de Death Valley, quand l'énorme faille surgit des profondeurs de la Terre. C'était presque à la même époque.


Au programme du jour, j'ai prévu de remonter la vallée au nord de Furnace Creek puis de sortir du parc par son entrée à l’ouest de Stovepipe Wells Village où se trouvent les fameuses dunes de sable de Mesquite Flat. Mais avant, on trouve non loin de la route les ruines d'un centre de raffinage du borax, datant de la fin du XIXe siècle. Un train est encore là sur les rails, prêt à remettre du service et à acheminer le borax raffiné sur place que les ouvriers extrayaient des mines et amenaient à dos de mule. C'étaient des chinois pour la plupart, recrutés à San Francisco et payés 1,3 dollars par jour desquels ils devaient retrancher les repas et le logement. 
Heureusement qu'en ces temps là, la tomate dans le parc ne devait pas coûter 1,5 dollars, sinon ils ne seraient pas allés bien loin ! On peut encore voir le reste des cuves qui servaient au raffinage.
Je me suis arrêté aussi un peu plus loin, au milieu de nulle part, sans qu''il y ait de particularité mentionnée sur les guides ou le dépliant du parc. C'est un endroit qui longe le fond de la vallée, constellé de cristaux de sel aussi blancs que la neige. De petits ruisseaux viennent entailler cette croûte de sel en donnant une dimension surréelle à un univers stérile qui semble mort. Mais avec l'eau la vie s'accroche toujours. Des touffes de plantes bien adaptées émergent par miracle à certains endroits tandis que sur le sol on voit des traces d'animaux. 
Zabriskie Point
Des trucs rampants apparemment. Je fais attention aux serpents. J'en ai vu un mort hier sur le bas côté, sans doute heurté par une voiture. Un joli serpent à sonnette qui faisait le bonheur d'un corbeau en train de picorer dedans.
Stovepipe Wells est un truc encore plus petit que Furnace Creek mais on y trouve un restaurant, un lodge et une station service, sans oublier ces country store qui vendent tout mais pas grand chose à prix d'or. C'est plus un lieu de halte après ou avant une excursion dans les dunes qui sont à deux pas. J'y suis allé après manger, à l'heure la pire. C'est comme ça. Je ne pouvais pas faire autrement en venant de Furnace Creek. 
Ce n’est certes pas le meilleur moment. Aucune ombre ne vient donner du relief à ces dunes qui s'étendent sur tout le fond de la vallée avec de massives montagnes tout autour qui contrastent avec la souplesse du sable qui ondule au vent. C'est un désert vert, plein d'arbustes qui poussent dans les creux des dunes. De petits lacs doivent se former quand les pluies arrivent car des croûtes de boue craquelées parsèment le fond. On dirait une mosaïque de débris de poterie. Ce que j'aime à Death Valley c'est ce paysage de contrastes et de contradictions. Ce désert mort de prime abord est plein de vie. La journée on ne voit que les plantes mais la nuit sortent tout un tas de bestioles que je n'ai pas vues - à part ce jackrabbit - en raison d'un planning incompatible. 
Passée la fournaise de la journée, on rencontre des rats kangourous, qui peuvent rester presque une année sans boire, à la physiologie adaptée à ces conditions extrêmes. Ils concentrent leur urine et tout le long de leur nez des dispositifs permettent de récupérer la vapeur d'eau exhalée par leurs poumons. Ce sont de petits miracles d'adaptation. Tout comme un lézard qui possède de larges pattes qui forment presque comme des raquettes qui leur permettent de glisser sur le sable à toute vitesse. Sur les parois des montagnes, pousse une drôle de plante, à la verticale, scotchée aux rochers, l'épousant comme un lichen. 
Elle est souvent dans un endroit peu exposé au soleil, dans un creux. Ses feuilles sont ciselées comme un chardon et seul leur bord est exposé au rayonnement du soleil, la face de la feuille étant tournée vers la plante, comme un mille-feuille.
Aujourd'hui il fait encore plus chaud qu'hier. Ils ont mis des panneaux un peu partout pour prévenir les gens : «Warning ! Extreme heat today. Hiking not recommended ». Ça ne m'a pas empêché de partir à la découverte des dunes. Je voulais aller jusqu'en haut de la plus haute, tout au loin, mais j'ai dû renoncer sinon j'y serais arrivé à l'état de squelette. 
Là où ailleurs on se sentait dans une fournaise, ici, avec la réverbération du soleil sur le sable clair, on est direct passé au grill. Pour arranger la choses il n'y a pas de sentier, on passe d'une dune à l'autre. Quand on en a escaladé une, il faut la descendre pour remonter sur une autre plus haute et ainsi de suite. C'est un jeu de montagne russes sans fin. Ce n'est pas très étonnant que les visiteurs préféraient rester à l'entrée, à se photographier en sautant en l'air par dessus les dunes. Je suis rentré à la voiture le T-Shirt trempé et un bronzage idiot. J'ai la marque de la tong en bronzage sur le pied !

 
Dans le parc, plus au nord, se trouve un endroit complètement énigmatique et dingue mais qui ne se rejoint que par une piste de 4x4. C'est The Racetrack, illustrant souvent les livres dédiés à Death Valley. Ils en parlaient aussi dans le documentaire hier. A cet endroit un mystère épais demeure. Au fond d'un lac asséché, sur une croûte de sel craquelée parfaitement plate et horizontale, des rochers ont tracé un sillage de leur passage, comme si des géants avaient joué au cricket avec. Ce sont de gros rochers indéplaçables, lourds, qui laissent derrière eux des ornières. On peut suivre leur cheminement, faisant des virages, des zigzags ou même parfois demi-tour. 
Au fait, qui peut me dire depuis quand les rochers sont animés et s'amusent à se déplacer au gré de leur fantaisies ? Les scientifiques sont tous perplexes. Certains avancent des théories saugrenues, comme quoi le sol fut un temps incliné et pas aussi sec, qu'il devait être constitué d'une boue sur laquelle les rochers avaient glissé peu à peu. Dans ce cas, comment expliquer les zigzags, les erreurs de parcours, les demis-tours ? On ne saura jamais je crois ce qui s’est passé ici. Les rochers devaient jouer les facétieux avant que leur créateur ne sonne la fin de la récréation en les figeant à jamais. Cet endroit est si incroyable que j'ai inclus une photo qui n’est pas la mienne, pour mieux illustrer ce que je raconte.
A la sortie de Stovepipe on rencontre une bifurcation qui mène à Mosaic Canyon. C'est un canyon étroit à sa sortie, au fond duquel on a l'impression de marcher sur une piste de bobsleigh en suivant le lit du torrent asséché. Ce qui est incroyable ce sont les parois de ce canyon, polies par l’érosion. La roche est si lisse et douce au toucher qu'on dirait du marbre. A d'autres endroits on trouve des roches qui ressemblent à un conglomérat de cailloux emprisonnés dans du mortier, tandis que d'autres roches offrent une mosaïque de formes avec à des graviers qui semblent coulés dans du béton. C’est cette particularité qui vaut le nom au canyon.
J'ai quitté le parc national en prenant la route de Emigrant Canyon qui mène à Wildrose, un endroit du parc d'où part un sentier qui conduit en haut d'un sommet à 2763 mètres d'où l'on peut contempler Death Valley depuis le haut des montagnes Panamint. Je ne suis pas passé par là pour la balade mais parce que c'est un raccourci pour rejoindre Ridgecrest et la route pour le parc Sequoia où je compte me rendre les prochains jours. Pour rejoindre ce parc, il faut faire un grand détour, le mont Withney barrant son accès depuis l'est avec ses 4418 mètres d'altitude. Seulement voilà, la route-raccourci devient fermée au bout de 34 kilomètres. Ils auraient pu l'annoncer avant. 
Comme la barrière était levée je me suis engagé dessus. C'est une mauvaise route qui part en longeant le lit d'un ravin qui dégringole au fond d'une autre vallée, parallèle à Death Valley. Si la route est fermée, ce n’est pas seulement parce que son revêtement a disparu en de maints endroits mais surtout parce qu'elle a été emportée par des crues successives, laissant des blocs de rochers et de cailloux mal déblayés. Jugeant que j’étais trop avancé pour faire demi-tour, je me suis avancé dans ces ornières où j'aurais pu rester bloqué. Mais ça ne s’est pas produit et j'ai finalement pu rejoindre la route pour Ridgecrest.
A quelques dizaines de kilomètres avant se trouve une ville fantôme, Ballarat. 
J'ai décidé de m'y arrêter pour visiter l'endroit, accessible après 5 kilomètres de piste. Le lieu a l'air tout droit sorti du far-west. On y trouve des restes de guimbardes rouillés et une cabane encore debout, bien préservée et que l'on peut visiter. L'endroit a servi de tournage à de nombreux films, notamment Easyrider. A l'intérieur de la cabane, qui compte trois pièces aussi grandes que des toilettes, se trouve sur une planche, gravée dans le bois, la trace du passage de Charles Manson, un célèbre criminel en série qui se réfugia ici dans les années 60 avant d'être arrêté. Ballarat fut avant cela un camp, construit en 1897, pour loger les mineurs des mines d'argent et d'or des alentours. 
Tremblez, sa signature est là!
Le nom provient d'un célèbre site d'extraction d'or en Australie. A l'époque. 500 âmes vivaient dans ce camp qui comportait une poste, une école, trois hôtels et sept saloons, sans compter une prison et une morgue. C'est la cabane que j'ai visitée qui était la prison dans une pièce et la morgue dans l'autre. On peut désormais y passer la nuit. Si le cœur nous en dit... Les opérations minières cessèrent en 1905, causant le déclin du village. En 1917 la poste ferma son guichet et la ville devint fantôme, rendue au désert et au vent. Son dernier habitant y fut enterré en 1968.
J'ai rencontré dans cet endroit improbable un couple de retraités canadiens de la région des grands lacs, venus échapper au froid. Le type est un fan du film Easyrider. C’est pour cela qu'il est venu par là. Et il est excité comme un enfant devant le sapin un matin de Noël. 
Sa femme, ancienne professeur d'anglais, a sympathisé avec moi car je lui rappelais un des ses étudiants qu’elle avait logé longuement à la maison, un français, grand et mince comme moi. Ils sont arrivés à Las Vegas et ont le même périple que moi jusqu'à Yosemite, avant de retourner à Las Vegas assister à la semi finale d'une compétition d'un sport local dont j'ai oublié le nom et qui consiste à se faire s'élancer des voitures qui se font face à fond la caisse en essayant de s'éviter. Ils m'ont félicité pour mon périple et sa suite au Costa Rica, et m'ont dit que j'avais bien raison de faire cela maintenant. Tous les gens que je rencontre me disent la même chose. Que beaucoup attendent la retraite pour vivre ce rêve de jeunesse que le temps qui passe finit par émousser, renonçant à leur rêve au moment où ils auraient pu lé concrétiser. Puisque tout le monde m'encourage, je ne vais pas m'arrêter de si tôt !

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