Il
y a tout le confort dans ce parc national. On trouve même des
douches qui marchent avec deux pièces de un dollar. Pour la première
fois en une semaine, je ne me suis pas fait prié. On peut y rester 8
minutes mais en fait cela dure bien plus longtemps, à la fin j'en
avais presque marre. La fréquentation très élevée du parc a donc
du bon. Le parc est si merveilleux que je vais y rester plusieurs
jours. Il y a plein à voir et ce serait un crime de passer en coup
de vent. De nombreux sentiers sillonnent le parc, permettant de
descendre au fond du canyon. D'ailleurs Bryce Canyon n’est pas un
canyon mais un ensemble d’amphithéâtres plantés de rochers
érodés qui se dressent très haut dans le ciel comme des
stalactites et qu'on appelle ici « hoodoo ».
Pour dormir
c'est très simple. En effet la forêt de Dixie court jusqu'aux
limites du parc. Il suffit donc juste en sortant de prendre une piste
forestière qui se perd en ramifications. C'est en fait une station
de ski de fond l'hiver et de quad l'été. Il y a une carte à
l'entrée du chemin qui détaille le réseau de pistes. Un vrai
labyrinthe. En son centre se situe un terrain de camping au bord d'un
étang. Impossible à trouver. Rien n'est fléché. J'ai donc fait
comme deux ou trois campings-cars que j'ai croisés là, garés à
des endroits où d'autres s'étaient installés avant et avaient fait
des feux de camp. C'est immense et quasiment personne ne vient là.
C'est parfait pour du camping sauvage. C’est un terrain plat planté
de pins et j'ai installé ma tente un peu à l'écart du chemin.
Trouver un endroit n'a pas été aussi simple car quand j'ai cru
avoir trouvé le coin idéal sur un lit bien épais d'aiguille
mortes, je me suis rendu compte qu'il y avait non loin une sente
formée par le passage répété de bestioles. Oui, mais quel genre
de bestiole ? Au centre des visiteurs il y a un panneau « bear
alert ». Je ne tiens pas à ce que l'un d'eux ayant ses
habitudes passe à côté de moi en pleine nuit et vienne renifler ce
nouvel objet bizarre sur son chemin. A un autre coin, c'est en
scrutant un peu le sol que j'ai aperçu des empreintes.
Impossible de
savoir de quoi il s'agissait. C'était rond comme un sabot mais sans
la trace particulière que cela fait. Comme les empreintes étaient
inscrites dans la terre sèche depuis longtemps, c'était difficile à
décrire. Si c'est un ours, il est passé il y a quelques jours. Tant
pis, on verra bien ! A défaut d'ours c'est le froid qui m'a
cueilli. Conjugué à l'humidité, j'ai passé une très mauvaise
nuit, sentant le froid sur le visage, sans parvenir à trouver une
position confortable. Tout dans la tente état humide et ce matin la
voiture était givrée. Heureusement ils l'ont fournie avec une
raclette, bien utile pour gratter le pare-brise. Car je me suis levé
avant le soleil pour me rendre à Sunrise Point et bénéficier du
lever du soleil sur l’amphithéâtre et ses aiguilles.
Je
n'étais pas tout seul au point de vue, loin s'en faut. Tout le monde
était là comme pour accueillir le messie, et ce malgré le froid
cinglant. En fait le haut du plateau de Bryce Canyon culmine à 2500
mètres d'altitude, cela explique pourquoi il y fait si froid.
D'ailleurs on compte 200 jours de gel par an. Le point d'observation
était plein de trépieds avec des gens fébriles prêts à appuyer
sur un piston relié au déclencheur. Ils fixaient tous le point où
le soleil allait sortir, derrière une montagne. Moi je regardais
dans l'autre sens. Ce n'est pas le lever de soleil qui m'intéresse
mais la projection de ses rayons sur les aiguilles et les ombres
qu'il va générer.
Prendre un lever de soleil ne donnera rien
d'autre qu'un contre-jour avec un soleil et tout le reste dans le
noir. D'ailleurs succédant aux premiers « wow » quand le
soleil a commencé à montrer le haut de son disque, l’enthousiasme
est vite retombé, les gens finissant par m'imiter, déçus de leurs
clichés ratés. Il fallait faire vite avant que l’effet lever de
soleil s'estompe. Aussi je suis descendu un peu dans l’amphithéâtre
pour jouer avec la lumière entre ces cheminées dentelées, le long
du sentier Queens Garden.
On
ne change pas une formule qui gagne : après le lever du soleil,
direction le centre des visiteurs. Ici c'est une vraie usine à
touristes et il faut faire la queue pour obtenir des informations ou
une brochure de la part d'un des deux rangers.
Il y a une immense
boutique de souvenirs à côté où on ne sait plus où donner de la
tête devant le nombre de beaux livres ou de DVD. Je me suis rendu
dans l'auditorium assister à la projection du film de présentation
du parc. C'était une vraie salle de cinéma avec écran géant. Le
film projeté est « Bryce Canyon, shadow of time »,
extrait du DVD vendu à la boutique. Comme toujours il est très bien
fait avec des vues époustouflantes. On y apprend que le parc tire
son nom de Ebenezer Bryce, un pionnier éleveur de bétail qui fut le
premier à s'installer dans le coin, en 1875. Né en écosse en 1850,
il arriva en Utah à 18 ans et se maria à Mary Ann Park.
Devenu
mormon, il devint dès lors le responsable d’établissement de
communautés. En 1876 il construisit un chemin qui pénétrait dans
l’amphithéâtre, afin d'y acheminer les troncs d'arbres coupés
par les bûcherons. Les locaux ne tardèrent pas à appeler cette
voie Bryce's Canyon. La légende était née... En 1880 la famille
déménagea en Arizona. Au total ils établirent 12 communautés et
eurent 12 enfants. Ebenezer Bryce qui ne manquait pas d'humour,
décrivit le canyon qui porte son nom comme étant « a
hell of a place to lose a cow ». La formule resta célèbre.
Le
parc national a été fondé en 1924 afin de préserver ce site
unique à la géologie si particulière, riche et complexe. Lorsque
le fond océanique émergea, comme ce que j'ai déjà raconté, cet
ancien océan au fond plat se remplit des eaux des rivières et de
gigantesques lacs se formèrent où de nombreux sédiments se
déposèrent. Il n'y avait aucune issue où l'eau puisse se rendre.
Puis ces lacs se sont peu à peu asséchés, formant un marécage sur
des centaines de milliers de kilomètres carrés, où des plantes
commencèrent à pousser, contribuant à l'oxydation par leurs
racines. C'est ainsi qu'un dépôt rouge se forma à la surface des
sédiments.
On parle d'une ère où il y avait toujours des
dinosaures sur Terre ! A l'intérieur de la couche rose, se
formèrent de fines couches grises discontinues, ce qui laisse
supposer que les étangs du marécage devinrent si salés ou
minéralisés que seules des cyanobactéries purent y survivre. Ces
micro-organismes qui ressemblent aux algues, enrichirent le calcaire
avec le magnésium qu'ils puisaient dans l'eau, créant de la
dolomite, essentielle à la formation des hoodoos. Avec le temps ces
sédiments se sont condensés pour former des rochers qui ont été
soulevés, passant de 900 mètres à 2745 mètres d'altitude.
Bryce Cayon n'est pas un canyon car ceux ci sont formés par des rivières
alors qu'ici les roches ont été dissoutes par l'eau de pluie,
naturellement acide. Les sculptures si ciselées que l'on peut voir
le long des pics sont en revanche l’œuvre des gels et dégels
successifs qui peuvent s'opérer au sein de la même journée, et ce
la plus grande partie de l'année. En gelant l'eau accroît son
volume, exerçant une pression sur les rochers qui se fissurent de
l'intérieur. Les pluies éliminent ensuite les fragments de roche,
révélant d'abord des arêtes. Puis le gel fracture à nouveau les
arêtes, perçant des trous, comme le chat d'une aiguille, en formant
des fenêtres qui s’agrandissent ensuite pour donner des ponts qui
finissent par s'effondrer, laissant place à des pitons de couleur
rouille nommés hoodoos.
Ce qu'il faut retenir c'est que ces
cheminées sont le résultat d'un processus incessant de destruction
des rochers par l'eau initié il y a 55 millions d'année. De quoi
rendre humble par rapport à l'échelle de notre petite vie
insignifiante...
Bryce
Canyon fait partie de ce que les américains appellent « The
Grand Circle ». C'est grosso modo un cercle placé entre Denver
et Las Vegas et qui fait le tour de l'ancien océan qui s'étendait
au centre de l'Amérique il y a des millions d'années et qui a donné
naissance au plateau du Colorado. C'est le long de ce cercle que l'on
rencontre tous les parcs nationaux du secteur et que je vais visiter,
hormis la section sud de ce cercle avec Mesa Verde et Monument
Valley. Pour cela il aurait fallu que je fasse en effet un cercle,
hors je vais vers l'ouest...
Après
la visite du parc, je suis descendu pour voir ces fameux hoodos de
près, par leur base, et me perdre dans ce fameux dédale idéal pour
y perdre une vache. Il y a un sentier, Navajo Loop, qui descend
depuis Sunrise Point pour remonter au niveau de Sunset Point après
avoir fait une boucle au fond de l’amphithéâtre en moins de deux
heures. Les sculptures et les couleurs des rochers sont incroyables.
On marche dans un paysage imposant où l'on se sent tout petit, la
tête en l'air tout le temps pour admirer ces aiguilles qui se
dressent vers le ciel. Le chemin a été tracé en formant des trous
pour permettre le passage d'un côté à l'autre des rochers, par des
portes au bas de ces hoodos.
Des pins dont certains sont vieux de
plus de 1700 ans viennent compléter le tableau tandis que des petits
écureuils batifolent dans ce jardin de géants. Les gamins
émerveillés devant ces petites bestioles rigolotes tirent la manche
de leur maman pour avoir le même à la maison. Dans la forêt, là
haut sur le plateau, on trouve aussi des cerfs et biches qui broutent
paisiblement, habitués aux touristes de passage qui ont envahi leur
habitat. Il y a plein de monde, des groupes, des couples, des
familles avec bébé occupées à bercer des choses criardes et
gesticulantes sans regarder le paysage. Je te balancerais ça dans
l’amphithéâtre ! Plus loin, le long de la route, j'ai
découvert une prairie humide dont je suis le seul apparemment à
avoir remarqué la présence d'une créature dressée sur ses pattes
de derrière sur un talus devant l'entrée de son terrier.
Ce sont
des chiens de prairie avec une sentinelle qui passe sa journée
ainsi, debout, à scruter l'horizon en tournicotant la tête de tous
côtés, prêt à déclencher l'alerte pendant que les autres en
profitent pour brouter l'herbe bien grasse. Tant que l'autre n'a pas
sifflé, elles ne font attention à rien. La sentinelle devait avoir
mauvaise vue ou un coup de mou car j'ai pu m'approcher d'assez près,
suffisamment pour prendre de belles photos. Juste à côté, des
écureuils profitaient aussi du festin, grimpant au sommet de fleurs
jaunes pour se délecter des graines des fleurs fanées. A côté les
voitures traçaient sans rien comprendre à ma posture affalée dans
l'herbe pour être au même niveau que ces bestioles.
Ils ne savent
pas ce qu'ils ont raté. Dans ce parc il faut constamment ouvrir
l’œil, que ce soit côté paysage ou animaux, il y a toujours
quelque chose d'inattendu. C'est ainsi que plus loin, au niveau de
Bryce Point, on trouve des rochers le long de la falaise qui forment
une cathédrale naturelle, avec des sculptures dentelées. Au premier
abord on ne les voit pas, étant plus occupé à admirer la vue sur
le canyon. Mais en suivant le contour de l'amphithéâtre on finit
par trouver cet endroit magique. Vraiment, l'homme n'a rien inventé !



















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