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jeudi 18 février 2021

Las Playas

Dernier lieu à découvrir de El Hierro et j'en aurai fait le tour : Las Playas. C'est une baie au milieu de la côte orientale qui s'allonge sur une vingtaine de kilomètres. Pour y accéder il faut rejoindre Valverde la ville principale de l'île, puis descendre vers le port. 
Je quitte donc le Mercadel, sans effusion ni sentimentalisme à la noix à se dire au revoir, à contempler une dernière fois le paysage en ressentant un pincement au cœur. Ça ne sert à rien sinon à se faire du mal. La nature n'en avait rien à faire que je sois là ou pas. 
La voiture est couverte d'une fine poussière ocre venue du Sahara alors en passant devant la fontaine je l'ai un peu lavée. J'ai sacrifié la totalité de mes bidons la dernière fois pour la lessive. Sauf qu'arrivé au 3e remplissage, l'eau s'est tarie. Elle ne coulait plus que par un mince filet qui m'a demandé une vingtaine de minutes pour remplir le reste. Ce qui me fait dire que la fontaine ne doit pas vraiment être une fontaine et qu'il doit y avoir une citerne enfouie. 
Pour rejoindre Valverde il y a plusieurs itinéraires dont l'un suit la crête de l'amphithéâtre d'El Golfo avec de nombreux miradors. Seulement voilà, la brume est toujours là, ce qui est dommage pour la vue qui serait sans cela somptueuse. 
Il y a un endroit très joli, la Hoya de Fileba, le long de la route où l'on peut s'arrêter. Un cours sentier mène aux bords d'un joli volcan où l'on peut contempler un cratère de 450 m de diamètre et 160 m de profondeur colonisé par quelques pins.
Au fur et à mesure que l'on progresse vers Valverde, la forêt de pins s'arrête subitement sans que l'on n'ait changé d'altitude. Ça devient une zone de pâturages moche. Je me demandais à quoi ressembleraient les Canaries sans l'activité humaine. Est-ce qu'elles seraient complètement boisées, les pins arriveraient-ils jusqu'à la mer? Curieusement la forêt s'arrête souvent aux premiers villages. Et le fait qu'ici elles disparaissent sans raison climatique ou topographique au profit de prairies me fait penser que c'est bien l'homme qui est derrière tout ça. 
Valverde est un village tout en corniche perché entre 600 et 700 mètres d'altitude. Avec ses 5069 habitants c'est la capitale d'El Hierro. Son nom signifie la vallée verte. Mais c'est le vert des champs, pas celui de la forêt. Par contre il y a plein de fleurs : du mimosa d'été, des capucines, des fleurs qu'on a chez nous l'été mais ici la saison n'a jamais dû s'arrêter.
Le port se situe à 7 km en contrebas. C'est là où commence la côte Las Playas. Il y a de nombreuses criques et plages rocheuses, certaines couvertes de sable noir. C'est une région très aride parsemée de cactus, aloe vera et vérodes. Il faut passer un tunnel à une seule voie pour rejoindre la partie la plus impressionnante. C'est une grande baie qui s'ouvre sur un rocher percé situé au large, le Roque Bonanza. Mais surtout le plus beau c'est que la côte forme comme un canyon de parois verticales de plus de 1000 m de haut dont la crête est couverte de pins. Je comptais passer la journée dans cette baie en attendant le bateau pour demain mais le vent souffle encore ici violemment alors qu'il s'était calmé dans les montagnes. 
Il y a une route qui ne figure sur aucun guide ni aucune carte qui permet de rejoindre le sommet du canyon à Isora. C'est du moins ce qu'affiche un petit panneau en bois. Je la prends et on verra bien si ça se termine en chemin de terre! On a du mal à imaginer par où elle peut passer, d'en bas on n'aperçoit même pas son tracé. La route ne s'embarrasse pas de lacets interminables, elle part direct dans une cote très inclinée. On ne peut évidemment pas passer autre chose que la première et dans certains virages trop serrés on cale. 
La route est très impressionnante et traverse plusieurs ravins de toute beauté. Il y a de petits panneaux disséminés un peu partout qui indiquent les différentes curiosités : barrancos, grottes... Finalement on arrive bien à Isora, c'est un sacré raccourci qui évite de passer par Valverde. Du coup je repasserai par là pour prendre le bateau. 
Il y a un mirador au bout du village qui surplombe le Roque Bonanza qu'on aperçoit à peine. On est tellement haut et ça descend tellement à pic qu'on a l'impression d'être en avion. 
De là je rejoins la route d'El Pinar. Retour dans la pinède, j'avais raison de ne pas lui avoir dit au revoir! Il y a un autre mirador, celui de Las Playas qui offre une vue tout aussi vertigineuse à travers les pins. 
C'est l'endroit parfait pour déjeuner. Là haut je suis abrité du vent, ça sent bon, c'est plein de gazouillis et d'abeilles qui butinent. Depuis que je suis arrivé aux Canaries c'est dans les forêts des montagnes que je me sens le mieux. Tant et si bien que je me demande quelle sera la prochaine île. La plus proche c'est la Gomera où j'ai envie de retourner mais d'après mes souvenirs sa forêt est constituée de bruyères geantes et de lauriers, ce qui a un autre charme mais est moins joli pour installer son camp. 
Surtout qu'elle est dans un parc national et qu'il ne sera donc pas possible d'y rester la nuit. L'autre option sur laquelle je penche c'est Gran Canaria mais qui tarde à rouvrir. L'île est très diversifiée et je sais qu'en son centre elle abrite une très belle forêt de pins. Elle a été fermée en même temps que Lanzarote, ses indicateurs sont meilleurs, elle devrait donc rouvrir mais ils retardent leur décision à dimanche pour laisser passer le carnaval.
Le Mirador de Las Playas est très bien mais étant exposé à l'est il passe rapidement à l'ombre, ce qui m'a fait changer de coin pour passer la nuit. Je m'enfonce donc dans la pinède mais j'aimerais éviter de me retrouver au Mercadel à reprendre la longue même piste. Ça tombe bien il y a un endroit qui a l'air prometteur qui mène à un plateau perdu dans la forêt, Aula de la Naturaleza. C'est une zone récréative de pique-nique. Sauf qu'elle est pleine de migrants qui jouent au foot contre un mur pendant que d'autres glandent en me saluant de la main. Ils ne sont pas méchants du tout mais je ne reste pas. S'ils les ont planqué là c'est parce que 44 personnes ont le covid. C'est ce que j'ai lu aux informations. D'ailleurs ça fait trois mois que les habitants en ont marre et qu'ils demandent au gouvernement qu'ils soient relocalisés sur une autre île. Car ce nombre de cas rentre dans les statistiques. De par la population faible sur l'île, c'est pour cette raison qu'elle est classée au niveau 2 des restrictions. 
Au final j'ai pris la piste du Mercadel! Mais je me suis arrêté avant, sur un terre-plein au bord de la piste. J'ai fini mon livre et je suis bien triste. Ça me fait toujours ça quand un livre que j'ai trouvé passionnant se termine, surtout si c'est un récit et que je me suis attaché à l'auteur. C'est comme si un lien s'était créé. On voudrait une suite, savoir ce que l'auteur devient.  Comme le livre de Mark Boyle a été écrit en 2009, je suis allé chercher sur internet. Il a produit d'autres livres depuis, mais ils n'ont pas été traduits en français, dommage. En tout cas chapeau le bonhomme, quelle expérience. Et quelle clairvoyance et philosophie! 


mercredi 17 février 2021

En ermite

Je réalise que je suis la seule pièce rapportée humaine dans un univers où le pin des Canaries est roi. En dépit des vents violents depuis quelques jours je m'accroche. On ne voit plus l'océan, tout est brumeux, la voiture est couverte de sable du Sahara. C'est tout l'archipel qui est confronté aux mêmes conditions, les aéroports sont fermés (de toute façon qui prend encore l'avion ?).
C'est idiot j'avais passé un coup d'eau à la fontaine en revenant pour éliminer le sel qui s'était déposé, afin de prévenir de la corrosion. Je fais le dos rond, j'arrive quand même à m'occuper. La voiture est dans le sens du vent et si j'installe la chaise basse à l'arrière j'arrive à être à l'abri, je n'ai plus qu'une serviette à mettre sur l'assise de la chaise pour éviter que l'air passe à travers. Ainsi je peux lire, il fait même trop chaud. 
J'en profite aussi pour faire une lessive comme je ne suis pas limité en eau à cause de la fontaine, ça ne sera pas toujours le cas. Et puis avec un vent pareil c'est l'occasion rêvée pour faire sécher un jogging qui d'ordinaire fini la journée humide.
L'après-midi j'ai dégóté un petit endroit sur des sables au creux d'un ravin érodé, je suis un peu à l'abri pour faire la sieste, allongé sur le côté car sur le dos ça n'est pas assez large. 
Parfois je me dis que je devrais bouger, descendre pour avoir plus chaud. Mais en quittant les pins je ne peux qu'avoir plus de vent. C'est dommage que pour les derniers jours dans les pins d'El Hierro que je voulais terminer en apothéose, les choses se passent différemment. 
J'ai fait une ronde autour du camp pour vérifier si aucun pin ni grosse branche n'était tombé. Car il ne faudrait pas que je reste bloqué à l'heure où je dois prendre le bateau. J'ai failli opté pour la solution de la prudence de me rapprocher de la route pour minimiser les risques mais je crois que je m'inquiète trop. De là où je suis si j'ai un chemin bloqué par une chute d'arbre j'ai encore deux autres chemins qui me permettent de sortir. Surtout je constate que le pin des Canaries, déjà bien adapté au feu, est aussi bien adapté au vent. 
Rien n'est tombé, la cime des arbres ne vacille même pas, seules les branches remuent dans tous les sens comme pour dire coucou. C'est bien connu c'est la rigidité qui fait la casse, dès lors que c'est flexible ça plie. C'est là où je mesure que le pin des Canaries est bien dans son élément, contrairement aux pins maritimes de ma région qui a été introduit et n'est pas adapté. Avec un tel vent il y en aurait déjà une ribambelle à terre. 
En faisant ma ronde j'admire les pins. Chaque arbre est unique, aucun n'a la même forme. Certains sont parfaitement symétriques, d'autres ne poussent que d'un côté, il y en a à troncs multiples ou avec des branches tordues qui partent en vrille vers le ciel. J'en reconnais parfois pour les avoir déjà admirés à plusieurs reprises. Je pourrais même leur donner un nom.
Le soir c'est dîner précipité dès 17h, un truc facile, du pain du fromage et hop dans la voiture. À 18h il ne fait plus que 10 degrés mais après ça ne descend plus au delà. Sous la couette je suis bien, Je continue à apprécier le cadre et à contempler la nature autour de moi. Et puis le vent dans les aiguilles me berce, ça fait un peu comme si j'étais au bord de l'océan...

mardi 16 février 2021

El Golfo

Je monte et descend sur cette île au gré de mes humeurs. Une tempête de vent s'est levée au cœur de la nuit, m'obligeant à descendre du Malpaso m'abriter derrière des pins. Ce matin ça continue à souffler fort sur la côte orientale. La faute à un phénomène météorologique d'une descente d'air froid polaire qui est passé par l'Europe il y a quelques jours confronté à une masse de chaleur venue d'Afrique du Nord. Du coup la côte d'El Golfo est du bon côté. L'idéal pour aller explorer ce que je n'avais pas pu faire la dernière fois. Le vent a chassé tous les nuages.
En descendant, cette fois je me suis arrêté photographier les plantes aux grosses corolles en papier de riz couleur tabac. Je trace direct à Charco Los Sargos, un coin où l'on accède à l'océan par un escalier raide. On y trouve des terrasses de bois entre les rochers pour permettre de poser sa serviette. 
Il y a aussi de nombreux belvédères au ras de la falaise pour contempler l'océan en furie. Je n'arrive pas à m'approcher au ras même en rampant. C'est fou, j'éprouve un malaise, j'ai l'impression de ne plus avoir de jambes et le cœur qui cogne. Le vent n'arrange rien non plus à l'histoire qui pousse par rafales très déstabilisantes. 
Un escalier mène dans une espèce de crique encaissée, un boyau dont les parois de basalte ont une drôle de forme arrondie et luisante. Un autre descend la falaise en ligne droite avec juste une rambarde pour se tenir, rambarde qui n'est plus, le vent les vagues et la rouille l'ayant complètement couchée à terre. 
Si malgré tout on veut descendre sur des marches glissantes suspendues dans le vide, on rejoint une échelle de fer qui se jette dans une piscine naturelle. Pour ce qui est de la piscine c'est plutôt un bassin d'enfer plein de remous et d'écume avec des vagues énormes  qui finissent leur course effrénée là-dedans. 
Il faudrait être fou pour s'y baigner, à moins de chercher à se noyer. Je suppose que l'endroit doit être agréable certains jours sans vent ni vague et à marée basse. Ça ne doit pas être souvent !
À part ses accès à l'océan, la côte n'a rien de particulier. C'est une région agricole où l'on cultive la banane et les ananas. Il n'y a pas un arbre ni même un cactus. 
Un peu plus loin au nord-est on tombe sur La Maceta, une autre plage, plus abritée et plus aménagée. On y trouve 3 piscines plus ou moins naturelles qui se remplissent par quelques vagues et dont l'eau est retenue par des murets entre les rochers. Il y a de drôles d'algues chevelues et plein de poissons. J'ai même aperçu un de ces poissons tigrés noir et blanc des mers tropicales. 
Quelques retraités enchaînent des longueurs pendant que d'autres sont avec masque et tuba à explorer les fonds. L'un d'entre eux est sorti en moins de 5 minutes avec un immense calamar tout gigotant. Un calamar, une pieuvre ou je ne sais quoi, enfin un truc flasque et visqueux de couleur pourpre avec plein de bras. Le pêcheur devait être un local car il est parti aussi sec. 
Le village de Las Puntas ferme la baie de El Golfo un peu plus loin, par un hôtel surprenant, Punta Grande. Il se trouve sur une jetée battue par les vagues. C'est un tout petit hôtel qui ressemble à un bateau avec sa terrasse en poupe garnie d'une ancre. Il figure dans le livre Guinness des records comme le plus petit hôtel au monde et est devenu dès lors un emblème d'El Hierro. Il dispose seulement de 3 chambres. 
L'édifice original a été construit en 1884 avant d'être restauré 100 ans plus tard et converti en hôtel en 1987. Depuis 2018 il appartient à Davide et Paula Nahmias que j'ai aperçus descendant de leur voiture les bras chargés de cartons de victuailles. L'hôtel est ouvert à la visite sur réservation effectuée au moins un mois à l'avance, le samedi uniquement, entre 11h et 13h et de 15h à 17h, ceci afin de préserver l'intimité des pensionnaires. L'hôtel compte aussi un restaurant mais réservé à ses clients. Ça ne doit pas aller chercher plus loin que 3 tables cette affaire !
Le cadre de l'hôtel est vraiment unique. En plein dans les embruns, entouré de gouffres insondables et au pied de l'extrémité nord-est de l'amphithéâtre avec ses falaises de plus de 1000 mètres de haut. Juste à côté part un petit sentier qui longe le littoral et permet de rejoindre la Maceta. En chemin on trouve une arche qui forme un pont très étroit et très fin entre deux avancées rocheuses sous lequel s'engouffrent des vagues démentes. Un peu plus loin on tombe sur El Rio, un genre de piscine très étroite entre deux rochers qui est censée évoquer un ruisseau. Mais avec un océan aussi déchaîné tout est englouti.
Je reprends la voiture pour me rendre à l'autre extrémité d'El Golfo. J'ai envie de repasser une dernière journée à Arenas Blancas. En plus là-bas ça doit bien être abrité par les flancs du Malpaso qui y tombent à pic. Cette fois je m'arrête juste avant à Pozo de la Salud. C'est un établissement thermal tout au bord de la falaise dont on vient pour ses eaux considérées comme minéro-médicinales. Comptez environ 80 € pour la chambre. 
À l'extérieur au ras de la falaise il y a un cheminement avec des terrasses et balcons dans les rochers. On trouver à un endroit un puits fermé par une trappe en bois surmonté d'un mât et d'une manivelle pour y descendre un seau. Ce puits a été foré entre 1702 et 1704 pour fournir de l'eau potable aux habitants. Et, malgré le fait que ses eaux sortaient un peu saumâtres, ils étaient très bien habitués à abreuver les animaux, qui les acceptaient avec plaisir. 
Au fil du temps, il a été constaté que les personnes qui buvaient l'eau de ce puits étaient en meilleure santé. Au XIXe siècle, la renommée de ces eaux s'est étendue aux autres îles qui envoyaient leurs patients à la santé fragile. Un médecin dépêché de Tenerife est venu vérifier les propriétés des eaux et en 1844 la source a été déclarée eau minérale médicinale. À partir de là on a commencé à la collecter dans des cruches exportées jusqu'à Cuba et Porto Rico!
Contrairement à ce que je pensais Arenas Blancas est à nouveau battue par les vents. Bien que les vents soufflent de l'autre côté de l'île ils arrivent à la contourner en prenant de la force le long des falaises. Ajoutez à cela qu'il fait plus de 30 degrés sans possibilité de trouver un coin à l'ombre et qu'il y a plein de mouches, j'ai estimé pendant le déjeuner que je serais mieux à nouveau dans les montagnes. Me voilà donc de retour au Mercadel! Et c'est en effet nettement mieux. C'est boisé moins venté, on ne peut plus calme, ni trop chaud ni trop froid. Ce n'est pas pour rien que j'avais eu un coup de foudre pour ce coin. Je ne bouge plus les prochains jours. Il y a juste jeudi où j'aurai besoin de redescendre explorer la dernière partie de la côte nord-est que je ne connais pas encore, avant de prendre le bateau vendredi de retour pour Ténérife.


lundi 15 février 2021

D'El Pinar au phare d'Orchilla

Les températures sont plus clémentes au Mercadel cette fois-ci. 9 degrés au petit matin, ça va. Jusqu'à 7 degrés je dors bien. Les brebis n'ont pas dû dormir très loin car les cloches sont revenues avec le jour, peu avant qu'un berger arrive à pied de je ne sais où et les emporte avec lui. Je suis tellement bien planqué dans ce coin qu'il ne m'a pas vu. Pour être sûr de revenir avant que je parte de l'île j'ai laissé mon petit pin dans son pot derrière un rocher. 
Aujourd'hui je pars à la découverte de la côte sud en direction de l'ouest qui s'achève au niveau du phare d'Orchilla. Ainsi je vais rejoindre la section bloquée à la circulation à partir de la plage de Verodal. Tout en bas de l'endroit où je dors dans les pins se situe la plage de Tacoron, entre les villages de El Pinar et la Restinga. La route quitte alors la pinède pour rejoindre une zone rurale de cultures en terrasses avec plein d'arbres fruitiers aux jolies fleurs roses et de champs débordants de colza, de coquelicots et marguerites, bordés de murets en pierres volcaniques colonisés par les cactus et aloe vera. En une poignée de kilomètres, nouveau paysage, nouvelle ambiance très printanière. C'est dans ce décor que se niche le charmant petit village d'El Pinar, aux maisons blanches ou de couleurs vives qui s'étagent sur les pentes de la montagne avec Tenerife et le Teide en perspective, juste derrière l'île de la Gomera. Il règne une ambiance détendue. 
Sur les hauteurs du village on trouve le belvédère de Tanajara au sommet d'une colline qui fait aussi office de relais telecom. Il y a un mirador en marches de bois pour prendre encore plus de hauteur. Jusqu'à ce que je réalise que des planches étaient fissurées et qu'il y avait un grand jour entre chacunes!
Je passe à la station-service Disa, l'une des 3 pour toute l'île, mettre un peu d'essence car ma jauge rendue à la moitié commence à m'inquiéter. La station-service est très pittoresque. Elle est au bord de la route à moitié dans les airs et comporte une unique pompe jaune et bleu. Un type sort de sa cabane pour me faire le plein et me demande pour combien j'en veux. Je regarde mon portefeuille, me tâte et finis par lâcher "diez y cinco". "Quince, quince" qu'il me dit en riant. Mes notions d'espagnol laissent à désirer. Il me montre au passage qu'à la trappe à essence il y a une petite encoche pour suspendre le bouchon du réservoir que j'ai l'habitude de toujours poser sur le toit de la voiture. Je ne serai pas passé à la pompe pour rien j'aurai appris des choses!
La route descend ensuite vers La Restinga située en bord de mer une dizaine de kilomètres plus bas. Il y a un embranchement sur la droite qui mène à la plage de Tacoron. La route descend alors une falaise d'où l'on voit toute la côte sud de l'île, El Julan. La roche prend par endroit des couleurs très vives. C'est très abrupt et aride, la montagne se jette dans une mer d'un bleu marine intense. L'endroit me rappelle certains paysages de Crète. 
En bas on trouve une piste qui mène au pied de la falaise dans des sables et pierres de couleur orange. Un panneau invite à ne pas aller plus loin en raison de risque de glissement de terrain. De nombreux vans et camping-car ont élu domicile le long de cette piste, certains ont planté la tente, d'autres ont tables, chaises et autres fauteuils disposés au bord de la piste pour profiter de la vue.
La plage de Tacoron n'est pas vraiment une plage. C'est un endroit où dans les rochers de basalte noir ils ont aménagé des terrasses reliées par un cheminement de pierres plates oranges où les gens posent leur serviette. On trouve aussi bancs, tables et fours à barbecue sous des toits en feuille de palmier, comme à Verodal. 
Pour accéder à la baignade, le seul moyen est d'utiliser l'une des nombreuses échelles vissées aux rochers qui s'enfoncent dans l'écume et les remous. Il faut avoir envie de se jeter là-dedans! Les vagues en se brisant sur les rochers alimentent des petites flaques d'un bleu surréel.
La route de El Julan est un enchantement, c'est une haute corniche très etroite entre pinède et vue imprenable sur l'océan. Il y a marqué ne pas dépasser 40, c'est difficilement atteignable sauf à quitter la route. C'est une succession de virages et de précipices. La montagne est entaillée de nombreux barrancos (ravins) qui ont tous un nom.  
Cette partie de l'île, sans doute la plus abrupte avec El Golfo, tire sa particularité selon le même principe. Il s'est produit un énorme glissement de terrain il y 158.000 ans avec 130 km³ qui ont disparu dans l'océan, laissant une côte abrupte en forme de caldera. On trouve les restes de cet effondrement dans les fonds marins, étalés sur 1800 km². 
En arrivant vers l'ouest de l'île les pins disparaissent pour laisser place aux verodes typiques des paysages arides, volcaniques et côtiers des Canaries. J'aime beaucoup cette plante aux tiges dilatées qui peuvent former de véritables buissons arbustifs. Le deuxième pot que j'ai dans la voiture c'est pour en ramener un spécimen.
La route descend vers le phare d'Orchilla dans un nouveau décor plein de volcans et de coulées de lave. C'est ici que l'on rencontre les plus beaux paysages volcaniques d'El Hierro. La zone est parsemée de cratères rouge, de volcans égueulés et de cônes de sable noir qui plongent vers l'océan. C'est un petit morceau du coeur de Tenerife qui se découvre avec surprise. 
C'est dans ce décor chaotique et très beau que se dresse le phare qui n'a pour intérêt que sa particularité. C'est en effet le phare le plus occidental et le plus méridional d'Europe. D'ailleurs au 2e siècle de notre ère, la carte du monde de Ptolémée indique la pointe d'Orchilla comme méridien ouest. C'était alors la fin du monde connu.
Du phare la route continue vers Muelle de Orchilla, une courte jetée au bout d'un cul-de-sac qui fait office de plage, avec échelle de fer pour se baigner. On retrouve les mêmes aménagements qu'à Tacoron ou Verodal. Ça attire une dizaine de vans et camping cars. J'ai même revu les allemands de Arenas Blancas. Ils sont tous concentrés sur le petit parking. Je leur laisse le littoral, je préfère les montagnes. 
Dans ce paysage de dégueulis des entrailles de la terre ça cogne très fort. Le thermomètre affiche 31. J'en profite pour faire une brève toilette après le déjeuner dans les bassins et flaques. Sauf que des vagues plus puissantes que d'autres m'éclaboussent, menaçant d'emporter au large mon sac avec argent, clefs et papiers.
En repartant, on croise sur les hauteurs l'Ermitage de Los Reyes où se trouve une belle église blanche dans le creux d'un petit volcan couvert d'herbe sèche, ceinte d'un mur tout aussi blanc que l'on franchit par une porte arrondie. À l'intérieur de l'église la statue de la Vierge des rois attend qu'on la porte en grande pompe jusqu'à Valverde tous les 4 ans. 
Le reste du temps, de nombreux habitants viennent lui apporter des offrandes, c'est un haut lieu de pèlerinage. On peut même y passer quelques jours dans des cellules aménagées à l'intérieur de l'enceinte pour faire pénitence ou se recueillir. 
Le lieu est aussi connu pour posséder une grotte de lave. 
Il y en a à différents endroits de l'île mais les grottes ne m'ont jamais franchement attiré, pas plus que les cascades du reste. En fait ça ne me dit rien qui vaille d'aller ramper dans un boyau de lave sur des centaines de mètres, de me cogner et de glisser, avec une lampe torche pour éclairer des ténèbres. J'aime la lumière et les couleurs. Pourtant ces endroits font partie des charmes d'El Hierro.
Une piste part de l'Ermitage vers le nord en traversant l'île pour mener au mirador de Bascos 3 km plus loin. On rentre dans une zone de pâturages appelée la Dehesa et qui forme la réserve naturelle de Mencafete. C'est une nouvelle végétation qui s'épanouit par ici, entre champs fleuris, ifs et pins rabougris couverts de longs lichens barbus. 
On y trouve un nouveau micro climat, la température passant subitement à 20 degrés en raison des nappes de brume et du vent. C'est par là que s'échappent tous les nuages de la côte nord. Ça forme un bois lugubre et maléfique que l'on verrait remplis d'elfes. Du mirador on ne verra rien du tout, sinon un précipice noyé dans les nuages qui nous viennent en pleine gueule. 
Je comptais passer la nuit ici, je préfère rebrousser pour retrouver un endroit plus clément. C'est dans cette zone qu'on est censé trouver des genévriers tordus par les vents et multicentenaires. Je n'en n'ai vu aucun, à moins qu'ils appellent genévriers ces espèces d'ifs mais qui étaient loin d'être tordus.
Tout cela est bien beau mais ça ne vaut pas mes pinèdes là-haut. Le camp ce soir sera donc au Malpaso. Ça tombe bien, un peu plus loin on peut le rejoindre par une piste forestière. Et qui sait, peut-être que je trouverai un nouvel endroit dont je tomberai sous le charme. Ladite piste nécessite 8 km et j'ai très vite réalisé que c'était une épreuve pour les nerfs. Pourtant j'étais parti avec l'intention de rebrousser si jamais ça devait se corser. Le problème c'est que ça ne s"est jamais dégradé niveau pente, mais plus par des passages pleins de rigoles et enpierrés. Je déteste ces torrents improvisés au milieu de la piste. 
Au début ça va, je continue même à faire des photos d'El Julan prises d'encore plus haut. C'est la dernière que vous verrez de la piste.  Je ne cherche même plus un endroit où passer la nuit, il me tarde de m'extraire de ce merdier. De tension, j'ai mal à la nuque à force de conduire le nez au volant à scruter le sol. Pas question de s'arrêter, si je dois crever autant que ce soit prêt de là où quelqu'un peut me trouver. Le Malpaso veut dire en espagnol le mauvais pas. J'espère qu'une chose, c'est que ça ne se transforme pas en mauvaise passe! Ça fait une demi-heure que je conduis comme ça tout en première et je n'en vois pas le bout. 
Je finis par brancher le GPS pour visualiser l'embranchement, là où la route reprend pour gravir le Malpaso. J'en suis encore loin, aussi pour ne pas me décourager je centre la carte sur l'embranchement et je vérifie de temps en temps si un point bleu apparaît sur les bords de l'écran, chose qui finit péniblement par arriver. C'est fort soulagé que je me retrouve au sommet. Je sors la chaise basse et une bière dans laquelle je m'affale en poussant un soupir de soulagement. C'est un sacré raccourci mais bonjour le stress !


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