En plus c'est là que m'attend mon petit pin d'El Hierro, lâchement abandonné. Cette journée-là j'avais fait du n'importe quoi, sans prendre le soin de laisser un indice où j'avais laissé le pot. J'avais vaguement mémorisé l'endroit, derrière un pin. Mais des pins, ce n'est pas ce qui manque!
Sûr d'être au bon endroit je ratisse le secteur plusieurs fois. En vain. Le groupe de quads qui déjeunait serait-il venu voir ce que je traficotais, une fois parti? Voler un plant de pin, il y a mieux à faire. Je m'enfonce dans les fourrés, je passe et repasse au même endroit, j'ai l'impression d'être à Koh-Lanta dans la course d'orientation.J'ai toujours trouvé dingue que les candidats mettent autant de temps à trouver un coin situé sur un plan. Mais là je comprends mieux. En plus je n'ai pas d'excuses je sais où c'est! Il ne faut pas que je m'énerve, j'ai tout mon temps. Soit il a été pris, soit il est encore là, dans ce dernier cas je ne peux pas le laisser là à moisir dans un pot au milieu d'une forêt. Ce serait une fin tragique pour ce petit pin, j'ai un meilleur avenir pour lui. Alors je persévère.
Et je finis par tomber le nez dessus, étonné de le trouver là, comme s'il s'était déplacé tout seul. Il n'est pas au pied d'un pin, je ne sais pas pourquoi j'avais cette idée là. En tout cas il se porte très bien. Il est bien vert et la terre est encore humide. J'espère qu'il a réussi à se fabriquer de nouvelles petites racines que j'avais endommagées lorsque je l'avais arraché. Je vais désormais bien en prendre soin.
Pour mon dernier jour les gardes ne vont pas m'emmerder pour ce coin que j'aime tant derrière la tour d'observation sans nom. C'est la semaine, j'estime le risque faible. Quelle joie d'être là, revenu après avoir été chassé comme un malpropre! J'ai l'impression que c'était hier, tout m'est familier.
Pour ne pas risquer de me faire pincer j'ai établi mon camp de jour au niveau de la cabane en haut du nid d'aigle. C'est parfait, j'ai un mélange de soleil et d'ombre, c'est hyper calme, j'aperçois l'océan tout en bas et le Teide à travers un rideau d'arbres.
Il y a une bonne odeur de pins et c'est rempli d'oiseaux, ces pinsons bleus des Canaries. Ils s'amusent à se poursuivre dans des acrobaties qu'un pilote d'avion ne saurait refaire un jour de démonstration du 14 juillet. Ça doit être la saison des amours ou leur façon de célébrer le retour du printemps.
Ils chantent tellement que je me retrouve sur le blog avec des mots que je n'ai pas prononcés. Pour écrire j'utilise la dictée vocale et en me relisant je me retrouve avec des "you you", traduction par Google de ce que les oiseaux veulent dire! Le coin est aussi rempli de piverts qui picorent sans relâche. Ils ne sont pas en rythme, ce qui donne un concert en stéréo. Le syndrome du pivert secoué, apparemment ils ne connaissent pas !
Il n'y a pas de visite à Ténérife sans pique-nique dinatoire en haut d'un piton rocheux vers le belvédère Ayosa. C'est un endroit merveilleux pour assister au coucher du soleil. J'en avais été privé à mon arrivée pour cause de route barrée, je tiens ma revanche.
J'ai tout prévu : la GoPro pour filmer tout le coucher de soleil en accéléré, un livre, un pique-nique, une bière, un polaire, de grosses chaussettes et bien sûr mon petit fauteuil de réalisateur que j'ai placé au ras du vide. Je suis paré pour le spectacle, 2h en avance sur l'horaire. Comme au concert pour avoir la meilleure place!En attendant je me fais bronzer. Il fait encore très chaud, je pourrais même être torse nu. Je note une différence en 2 mois : les journées ne sont pas forcément plus chaudes mais la température met plus de temps à refroidir et descend moins bas la nuit. Avec mon livre entre les mains c'est parfait, je reste là jusqu'à ce qu'ils éteignent la lumière.
La neige au sommet du Teide brille tel un phare s'élevant au dessus des nuages. La mer de nuages n'est pas une mer inerte. Il suffit de l'observer un peu pour la voir danser. Les nuages se meuvent en volutes, dessinent des cercles ou contournent les reliefs. Au fur et à mesure que le soleil se couche la mer prend de la consistance et s'épaissit comme des blancs d'oeufs montés en neige jusqu'à donner l'impression qu'on peut nager dedans.
Nous sommes cinq à partager ce moment fantastique. Deux couples d'amoureux et moi. Ils chuchotent pour ne pas briser l'harmonie et s'emermerveillent devant ce panorama fabuleux. On est comme un oiseau planant au-dessus de la mer de nuages. C'est d'ailleurs peut-être elle la plus belle.
En tout cas elle veut voler la vedette au Teide que tout le monde regarde. Mais moi je l'ai bien vue! Question photos ça se passe aussi derrière. C'est drôle parce que ça n'est pas la première fois que je photographie l'endroit, pourtant à chaque fois j'ai l'impression de détenir des clichés uniques.
Quand le soleil disparaît sous la mer de nuages on a envie d'applaudir pour féliciter les protagonistes. Et on reste encore scotché, comme hypnotisé de ce qu'on vient de vivre. Voilà c'est fini, le ciel ne veut pas rougir davantage, il est temps de regagner mon bivouac pour ma dernière nuit sur Ténérife. Snif...