J'ai
quitté Bryce Canyon ce matin avec un peu de regret. Mais en même
temps je suis bien content d'aller dans le parc voisin, qui est plus
bas en altitude. Je vais passer de 2500 mètres à 1100. Ça va me
changer. Car il a encore fait un froid polaire cette nuit, à un tel
point que j'ai dû fermer toutes les vitres (d'ordinaire je laisse
toujours une fenêtre ou deux légèrement abaissée pour renouveler
l'air et éviter la condensation due à la respiration). Et ce matin
tout l'intérieur de l'habitacle était couvert de glace et de givre.
Même l'ordinateur n'a pas voulu démarrer et j'ai dû le garder
plusieurs minutes dans le sac de couchage près de moi avant d'y
arriver.
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| Checkerboard Mesa |
Dans la forêt de Dixie il y a de nombreux points d'eau où
les cerfs viennent s'abreuver. Il y en a plein dans le bois, c'est
eux qui sont à l'origine des sentes et des traces que j'avais vues
la première fois. Rien à craindre de ce côté là. Ici on les
appellent les « mule deer ». C'est beige avec un pompon
blanc et de grandes oreilles. Les mâles ont des cornes comme des
cerfs. Eh bien leurs trous d'eau étaient complètement gelés. Avec
un climat pareil, pas étonnant que les rochers de Bryce Canyon aient
cette forme. Le gel les éclate de l'intérieur comme du pop-corn.
Ce
n'est pas aujourd'hui encore que je rencontrerai une ville avec un
supermarché pour me ravitailler.
Les villages se résument à
quelques maisons, des espèces de cabanes en bois aux fenêtres
guillotines avec dans leur jardin au moins une caravane. Tout
s’égrène le long de la route avec des trottoirs plantés de
drapeaux américains tous les vingt mètres. Pas d'église, pas de
centre ville ; au mieux un cimetière, pelouse d'où émergent
des pierres peintes du nom du défunt. Leurs cimentières sont bien
plus gais que les nôtres ; pour un peu on aurait envie de
pique-niquer sur l'herbe ou de jouer au ballon. Question commodité,
on trouve dans ces villages une station service et c'est tout.
Parfois une maigre épicerie, alors il faut sauter sur l'occasion.
Il
y a en revanche sur la route, au milieu de nulle part, une
boulangerie allemande, fière de revendiquer sa particularité. Tous
les touristes qui se rendent comme moi à Zion s'y arrêtent prendre
un petit déjeuner. Quant à moi j'en ai profité pour acheter du
pain, chose qui n'est pas une mince affaire par ici. Le pain est un
produit de luxe. Un pavé aux graines m'aura coûté 11 dollars. En
France on crierait au scandale, ici on sourit et on remercie.
La
route pour Zion est la même que pour le Grand Canyon. Je suis
désormais juste à côté, je fais durer le suspense ! Pour
Zion, il faut tourner sur la droite à Mt Carmel Junction, un hameau
qui se résume à un croisement comme son nom l'indique.
Après
quelques kilomètres on rentre dans le parc par sa porte Est et on
est accueilli tout de suite par un nouveau type de paysage, avec de
curieux rochers polis et stratifiés comme un mille-feuille, dont
chaque étage offre une nuance de couleur différente tout le long de
la Zion-Mount Carmet Highway. Cette route est une attraction à ne
pas rater dans le parc et c'est là qu'on trouve Checkerboard Mesa,
une montagne qui semble avoir été placée dans un moule quadrillé.
Puis la route qui suit une rivière, entre dans une vallée escarpée
qui n'en finit pas de descendre, avant d'arriver à un tunnel où
l'on doit attendre un bon quart d'heure avant de pouvoir y pénétrer.
Ce tunnel est à deux voies mais avec les bus touristiques à étage,
ils sont obligés de rouler au milieu du tunnel, de sorte qu'il est
devenu à une voie. Le tunnel débouche sur une vallée de géants,
un truc complètement démesuré avec des montagnes rouges où on se
choppe un torticolis si on veut en voir le sommet.
Le
parc national de Zion est l'un des préféré des américains et a
été fondé en 1919. Il attire trois millions de visiteurs chaque
année ce qui en fait l'un des plus visités des États-Unis. Les
premiers habitants blancs s'y installèrent en 1853, soit quelques
dizaines d'années avant Bryce Canyon. Là aussi ce fut une
communauté de mormons, subsistant par la pèche, la chasse et
l'agriculture rendue possible par la Virgin River qui n'est jamais à
sec. Les mormons s'installèrent là pour fuir toute persécution.
Ils trouvèrent ici un endroit bienveillant qui semblait les
protéger. C'est de là qui vint le nom de Zion, en référence à un
sanctuaire décrit dans la bible.
Tout le parc est empreint de cette
dévotion car ce sont les mormons qui donnèrent les noms aux vallées
et aux sommets. Ainsi on trouve à l'entrée du canyon de Zion, The
Patriarchs, un ensemble de trois sommets : Abraham, Isaac et
Jacob.
Pour
pénétrer dans le canyon de Zion, il faut prendre une navette. La
circulation en voiture y est en effet interdite d'avril à octobre
inclus, en raison d'un trop grand nombre de visiteurs. Et c'est vrai
qu'il y a foule, plus que dans n'importe quel autre parc que j'ai vu
jusqu'à présent. Sans doute parce que le parc est sur la route du
Grand Canyon, en venant de Las Vegas ou de Salt Lake City.
Il y a des
bus remplis de chinois qui envahissent le parc. Je les ai retrouvés
aux toilettes, se raclant la gorge en crachant dans les éviers sans
rincer derrière. On se marche dessus, c'est la foire d'empoigne. Il
y a des pays qui ne devraient pas avoir le droit de quitter leur
territoire. Ça enlève tout charme à la visite et dans la navette
ce n'était pas mieux, avec une bande son qui distillait l'histoire
et la géologie du parc, en décrivant les différentes curiosités.
Le volume était poussé au maximum pour couvrir les jacassements.
Ça m'a prit la tête. J'avais l'impression d'être à Dysneyland. Je
ne viens pas dans un parc national pour vivre ça sous cette forme.
Ça me gâche tout le plaisir. Pourtant le parc a fait du mieux qu'il
pouvait. Il y a des navettes toutes les cinq minutes avec de nombreux
arrêts le long du canyon, pour permettre de s'échapper et de partir
à la découverte des différentes points de vue, grâce à un réseau
de nombreux sentiers. Ensuite on peut reprendre la navette et
continuer ainsi jusqu'au bout, au niveau de Temple of Sinawawa. C'est
là que le canyon se ressert, avant d'arriver à The Narrows, une
portion si étroite qu'il n'y a plus de sentier. Devant la splendeur
du canyon et une fois libéré du bus, je me suis déridé, faisant
abstraction des autres randonneurs autour de moi.
De gros écureuils
dodus étaient là pour me divertir. Une autre race que ceux que j'ai
vus jusqu'à présent. Ils sont gris avec une queue touffue qui a
l'air d'un plumeau pour faire la poussière. Il y a tellement de
visiteurs qu'ils ne sont pas du tout farouches, slalomant entre les
pas. Il faut bien qu'ils vaquent à leurs occupations.
J'ai
pique-niqué sur un rocher plat au milieu de l'eau, dans un cadre
enchanteur vers le bout du sentier du canyon, couvert d'une
végétation luxuriante et de fleurs. Puis j'ai attaqué le passage
des Narrows. La randonnée complète fait 26 kilomètres et on passe
quasiment tout le temps à patauger, marcher et parfois nager dans la
rivière.
En effet le sentier de randonnée, c'est la rivière elle
même ! Un truc de fou qui ne freine pas pour autant la
détermination des randonneurs. Ils sont tous là, en gros godillots
et guêtres, de l'eau au genou, armés d'un bâton pour garder leur
équilibre. Quant à moi avec mes tongs, c'est facile, je n'ai qu'à
les enlever. Seulement voilà, l'eau est glaciale. Au début je
m'amusais comme un gosse à marcher dans l'eau, cherchant les
endroits les moins profonds pour avancer. Mais au bout de quelque
temps c’est vite devenu une torture. Je ne sentais plus mes pieds,
engourdis au point de ne plus arriver à maîtriser l'angle à leur
donner pour bien se caler sur les pierres au fond. Du coup je
glissais de plus en plus sur les rochers, incapable de coordonner mes
pieds, me rattrapant aux parois verticales du canyon.
Au bout d'un
kilomètre de ce traitement, j'ai jugé que j'étais arrivé au bout
d'une limite et qu'il était plus sage de rebrousser avant de que
tout cela s'achève par une amputation ! Il n'empêche que cette
randonnée est éblouissante et je la conseille vivement. L'eau sur
le parcours que j'ai fait n'est pas très profonde, au pire j'en ai
eu au niveau des cuisses. Ce qui est merveilleux ce sont les passages
où il n'y a plus rien, plus que la roche, les falaises et l'eau au
fond.
Pour
réchauffer mes pieds, j'ai arrêté l'exploration pour la journée,
préférant reprendre le bus pour me rejoindre le centre des
visiteurs, assister à la projection du film du parc. Au centre il y
a aussi de grands panneaux en plein air avec des photos qui
illustrent chacun un paysage à découvrir au gré de randonnées
plus ou moins faciles. Ça m'a donné plein d'idées pour demain,
dont une randonnée jugée difficile qui permet de monter tout en
haut du canyon. Mais avec la vue que l'on a d'en haut, je ne vais pas
pouvoir y résister...













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