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vendredi 17 octobre 2014

Grand Canyon : South Kaibab Trail

Cedar Ridge
La nuit je prends bien soin de ne pas dormir dans les parcs nationaux pour éviter de me faire prendre. Certains ne se donnent pas cette peine et en allant au centre des visiteurs de bon matin, j'ai constaté qu'il y avait quelques personnes qui dormaient dans leur voiture garée sur les grands parkings. J'aurais pu en faire autant. Le film qui passe dans le parc, c'est « Grand Canyon, a journey of wonder ». Le film est amputé de sa version finale pour tenir en moins d'une demie-heure afin que les gens ne soient pas retenus trop longtemps. Si le film était plus long, les gens s'en iraient au beau milieu. Car on ne vient pas dans un parc national pour s'enfermer dans une salle obscure. 
Pour la salle de projection ils ont fait les choses en grand. C'est un auditorium avec des centaines de places. On attend devant la porte que la séance précédente soit terminée, pendant que des portes s'ouvrent automatiquement vers l'extérieur pour que les gens puissent sortir. Comme au cinéma. Le film projeté, en partenariat avec le parc national, est commenté par Peter Coyote, au ton et à la narration parfaite. Il est célèbre comme commentateur de nombreux documentaires américains, au même titre que Sir David Attenborough pour son confrère anglais de la BBC. Le documentaire est une superproduction qui laisse sans voix. 
On se laisse emmener du début à la fin, la larme à l’œil d'émotion. On y apprend que le processus qui a donné naissance au canyon actuel a nécessité une période qui couvre la moitié de l'âge de la Terre. Le Grand Canyon n'est pas qu'un paysage, il est vivant, avec des centaines d'espèces animales qui y ont trouvé un eldorado avec de l’eau toujours à disposition. L'homme y est aussi présent depuis 12.000 ans. En effet, on y a retrouvé des armes formées de pierres taillées en lances qui datent de cette époque, mais aussi des figurines de bois tressé qui représentaient des cerfs et qui datent d'une période s'étalant entre 9000 et 2500 ans en arrière. 
Des pots, paniers et bols attestent aussi qu'on y pratiquait l'agriculture autour des premiers siècles après JC. Plus tard, les indiens arrivèrent et érigèrent des huttes dont des restes furent trouvés. Cet équilibre fut rompu quand les conquistadors qui cherchaient leur fameuse cité d'or arrivèrent au Grand Canyon par le South Rim. Ils se trouvèrent perplexes face à cette faille impossible à franchir et décrivirent l'endroit comme un lieu oublié et à oublier. Certains en jugèrent autrement ; en 1860 arrivèrent les premiers colons, des mormons. En 1869, John Wesley Powell entreprit la première expédition à travers le Grand Canyon. 
Les pionniers furent tellement émerveillés par l'endroit qu'ils trouvèrent rapidement le profit qu'ils pouvaient en tirer en attirant des touristes par ici. Ainsi en 1901 une voie ferrée permit de rejoindre le South Rim et des hôtels furent construits. Cette ligne est toujours en service. De là, devant l'afflux des visiteurs, le président Roosevelt jugea que l'endroit devait être protégé et le classa Grand Monument National en 1908, qui devint par la suite parc national en 1919. Soixante ans plus tard, le Grand Canyon fut classé au patrimoine mondial de l'Unesco pour ses merveilles naturelles incomparables et ses richesses culturelles qui forment un héritage pour l'humanité toute entière. C'est ce qui est écrit sur une stèle devant le centre des visiteurs. 

  
Le Grand Canyon court sur 446 kilomètre de long et offre une palette d'écosystèmes le long de ses 1600 mètres de profondeur qui ne cesse de se creuser, au rythme de l'épaisseur d'une feuille de papier par an. Le fond est désertique, brûlant, et on y rencontre des genres de crotales tandis que les sommets sont couverts de forêts de montagne. Hier je racontais que les gens commençaient la descente du Grand Canyon au niveau de Lee Ferry. J'ai oublié de dire que c'était un sacré périple qui allait leur demander deux semaines pour couvrir l'intégralité du parcours. L'aventure n'est pas de tout repos ; il y a des passage de rapides périlleux, que l'on peut voir depuis le plateau. 
On peut aussi descendre au fond du canyon et remonter de l'autre côté pour arriver en haut du North Rim, là où se trouve le lodge en nid d'aigle. C'est le Kaibab trail, qui se divise en fait en deux portions, le South Kaibab Trail pour sa partie sur le South Rim et le North Kaibab Trail de l'autre côté. Entre les deux un petit pont suspendu permet de traverser le Colorado. Le sentier fut créé en 1924 par les services du Parc National pour offrir un accès libre au canyon. En effet ce sentier possède un rival, le Bright Angel Trail qui n'était pas en libre accès. Les choses ont changé, désormais on a le choix. Mais on est prévenu qu'il ne faut en aucun cas essayer de descendre au fond et de remonter dans la même journée. 
Ceux qui s'y sont frottés sont rentrés malades ou les pieds devants. Le Kaibab Trail demanda quatre années de dur travail pendant lesquelles il fallait amener les matériaux par des mules qui descendaient le long des portions déjà tracées. J'ai choisi de partir à la découverte de ce sentier de légende, pas dans l'optique d'aller en bas, mais de voir le canyon sous un autre aspect, d'un peu plus près et de contempler les falaises d'en bas. Pour arriver au chemin il faut prendre une navette, la orange, la route qui y mène étant interdite à la circulation. A l'arrêt South Kaibab Trailhead, les choses sérieuses commencent. Le sentier part en lacets à flanc de paroi de falaise. 
La randonnée est aussi populaire en mules qui permettent de trimbaler le matériel de bivouac et la nourriture. De temps en temps on voit ces convois passer, chaque mule étant reliée à l'autre par une corde. De fait, il faut partager le chemin avec les restes de ces bestioles. Ça embaume le crottin tout du long et il faut souvent slalomer entre les déjections. Ce n'est pas ce qu'il y a de mieux. En revanche on finit pas faire bien vite abstraction, devant le paysage qui s'offre à nous. On longe des falaises roses pendant que le sentier suit les différentes couches géologiques. D'abord de couleur crème il devient soudainement d'un orange vif. 
Remarquez le petit visiteur à gauche
A cet endroit la terre battue devient fine comme de la farine qui vole sous le pas. On en a plein partout. Cela fait un souvenir.
Le premier arrêt se situe au niveau du bien nommé Ooh Aah Point, 1,5 kilomètres après le départ et 230 mètres sous le niveau du plateau. Beaucoup choisissent de s'arrêter là. Du coup de gros écureuils sont présents, guettant la moindre miette. Certains sont plus intrépides que d'autres et s'approchent en reniflant, jugeant la belle affaire. Mais attention, il ne faut pas essayer de s'en approcher. Non seulement ces charmantes bestioles mordent mais surtout elles sont porteuses de puces vecteur d'une maladie qui touche l'homme. Cela n'a pas empêché l'un d'entre eux de se frotter à moi sans que je m'en rende compte. 
Ça fait du bien où ça gratte!
Depuis, j'ai l'impression que ça me gratte partout ! C'est amusant de les voir faire. Ils se grattent aux branches des arbustes en se contorsionnant en positions comiques, il grattouillent le sol, creusent en laissant des panaches de poussière entre leurs pattes de derrière. Ils communiquent aussi entre eux en faisant un drôle de bruit, comme le ronronnement d'un chat.
En continuant la descente on arrive à Cedar Ridge, un kilomètre plus loin. Cette fois on est 340 mètres plus bas qu'en haut. On y trouve un promontoire avec des pierres plates qui s'avance dans le canyon comme la proue d'un navire. C’est l'endroit rêvé pour pique-niquer. Chose que tout le monde fait, moi le premier. 
C’est aussi le coin des amoureux, enlacés en contemplant le canyon qui semble infini, ou faisant la sieste en se tenant la main. On se sent en dehors du temps et du monde, comme capté et guidé par une force invisible. Là encore les écureuils patrouillent. Ils ont trouvé refuge entre les rochers et émergent en montrant d'abord une oreille et un œil malicieux avant de se dresser sur leurs pattes arrières. Ils sont si gros qu'on dirait des marmottes. Attention de ne pas quitter ses affaires des yeux. Tandis que je prenais une photo j'en ai pris un en flagrant délit de chapardage. Le temps de me retourner et ce sacré rongeur était déjà en train de gratter le sac frénétiquement en le mordant pour créer une ouverture. 
Les écureuils ne sont pas les seules bestioles qu'on peut croiser. Il y a aussi les fameuses « mule deer » au poil hirsute qui vous regardent avec leurs grandes oreilles.
Après le déjeuner je suis remonté. Le parcours jusqu'à Cedar Ridge qui fait 4,8 kilomètres aller/retour demande normalement entre 2 et 4 heures de randonnée. De mon côté j'étais plutôt dans la fourchette basse. Je voulais profiter de la seconde moitié de l'après midi pour prendre la navette qui longe les falaises à l'ouest en révélant les plus belles vues sur le canyon tout le long de la Hermits Rest Route. Mais pour cela il faut se rendre au fameux village des hôtels au trafic impossible et aux routes insensées. 
Un train de légende
Je n'ai pas trouvé à me garer, c'était plein partout. En plus j'étais moyennement motivé car le temps qui ce matin n'était déjà pas fameux a viré au gris franc et bouché dans l'après midi, ôtant toute couleur au canyon qui s’est même trouvé pris dans une brume bleuâtre du plus mauvais effet. Le bus de la Hermits Rest Route fait une boucle qui lui prend une heure et demie. Ça fait donc long pour contempler de site en site un canyon morne. J'ai préféré en garder l'image resplendissante que j'ai jusqu'à présent et tant pis pour ces autre points de vue. Je suis allé me consoler à la place en contemplant le train du Grand Canyon qui venait juste d'arriver, avant d'aller acheter un exemplaire du documentaire du parc national dans sa version intégrale. Pas moins de 180 minutes !

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