Le matin je me lève au
chant délicieux des tourterelles et d'autres oiseaux aux mélopées
qui n'en finissent plus de se réinventer. La mer se languit
doucement sur le sable tandis que l'horizon se pare de mauve et de
rose. C'est ainsi qu'un jour tout neuf commence au paradis. Mais au
paradis il y a aussi l'enfer. Les sandflies. Ma bête noire. On ne
les voit pas, quand ça pique c'est déjà trop tard, elles se sont
envolées. Mon corps n'est plus qu'une pustule que je gratte toute la
nuit durant, me réveillant à plusieurs reprises pour soulager ce
feu. Je n'ai jamais connu rien qui démange autant. Et contrairement
au moustique, ça reste, on continue à se gratter au même endroit
pendant des jours, les nouvelles piqûres se rajoutant aux anciennes.
Je ne me mets pas assez de lotion anti-moustique. En tout cas pas
assez sérieusement. Chris avant de partir m'a laissé une fiole dont
il n'aura plus besoin. Mais c’est un petit flacon de 40 ml qui va
vite s'épuiser. A l'épicerie du camp ils n'en ont pas. Je suis allé
voir le ranger du centre des visiteurs pour savoir s'il y avait moyen
de m'en procurer, espérant un peu de compréhension. En effet il y a
forcement des vas et vient entre l'île et le continent, ne serait-ce
que pour le ravitaillement des cantines. Il suffirait qu'il prenne
commande d’anti-moustique qu'il pourrait me faire parvenir avec la
prochaine cargaison. Mais je ne veux pas demander expressément, ce
n’est pas mon style.
S'il ne veut pas rendre service, tant pis.
J'irai à Pak Bara un jour pour faire le plein. Il y a un supermarché
là bas, un 7 Eleven, ils doivent bien en vendre. Et puis j'en
profiterai pour mettre le blog à jour. Ça me coûte de sortir de
cette île où je suis si tranquille, surtout pour faire
l'aller/retour dans la même journée. Je ne sais même pas si c’est
possible car je ne connais pas l'horaire du dernier bateau. Entre les
officiels et les officieux, je crois bien qu'il n'y a pas d'horaires.
Chris m'a suggéré d'en parler à celle qui prend les commandes à
la cantine, la fille à l’œil vitreux. Elle a l'air gentille, dès
qu’elle me voit désormais elle me dit : « Fruits ?
You want fruits ? ». Elle sait aussi que je reste là
longtemps.
Le petit déjeuner est
disponible dès 7h45. Avant, les cuisiniers sont occupés à
préparer, des femmes assises en tailleur sur une table dehors
pendant qu'un type fait le ménage en passant un coup de balai formé
d'aiguilles en éventail. Les thaï sont sans doute les derniers qui
ne souffrent pas d'obésité. Ils sont tous fins, ont presque des
corps d'enfants et à côté je fais figure de gros. Avec les chinois
et les coréens c’est une autre histoire... Certainement que dans
les villes comme à Bangkok l'influence du monde moderne a dû les
transformer à leur tour. J'ai demandé à la fille si elle savait
s'ils vendaient de la lotion anti-moustique au 7 Eleven de Pak Bara.
![]() |
| Mon ancien emplacement, sniff, il était bien... |
Je lui ai montrée le flacon de Chris, un truc écrit en thaï. Elle
m'a affirmé que oui. Je lui ai ensuite demandé s'il était possible
de faire l'aller/retour à Pak Bara dans la journée. Pas bête, elle
a tout de suite deviné et m'a demandé si je n'y allais que pour ça.
Devant mon acquiescement elle a alors parlé avec un type qui fait le
service puis m'a dit qu'elle avait de la famille là bas et qu'elle
pouvait leur demander de m'en acheter. Lors de leur prochaine visite
sur l'île je pourrai ainsi récupérer le produit. C'est très
gentil à elle et ça m'enlève une épine du pied. Elle a pris le
flacon pour le prendre en photo afin de l'envoyer à sa famille pour
la prise de commande. Puis elle m'a demandé combien j'en voulais. Elle m'en suggère deux, je lui réponds cinq.
Ça me fait tellement
défaut que je vais désormais élaborer un plan d'attaque. Plus
question de passer une seule seconde sur la plage non badigeonné,
même dans le hamac. Je ne sais pas pourquoi ces insectes semblent
s'en prendre qu'à moi. Les autres passent la journée le cul assis
sur le sable ou bien allongés sans jamais se gratter. Avec moi elles
m'ont en grippe, elles viennent m'agresser jusque dans le hamac et
même quand je me baigne. Je suis obligé d'avoir que les yeux et les
oreilles qui sortent de l'eau, comme un hippopotame. Il n'y a que là
que j'ai du répit.
C'en est fini de la
spontanéité, je me suis concocté un plan de bataille qui optimise
l'utilisation du produit.
En effet je dois composer avec les
baignades qui me débarrassent de la précieuse molécule. Comment
faire ? J'ai trouvé la parade. Ce sera bain le matin après le
petit déjeuner, puis première application tout de suite après.
Second bain à midi avant d'aller aussi sec – ou plutôt mouillé –
déjeuner à la cantine où les sandflies ne viennent pas. Après le
déjeuner, nouvelle baignade, le ventre plein, tant pis. Puis seconde
application jusqu'au dernier bain de 17 heures, juste avant la douche
du soir. J'aurai donc droit à 4 bains dans la journée et deux
applications seulement. C'est la meilleure solution que j'ai trouvée.
En attendant je dois attendre que les morsures antérieures ne se
calment d'elles mêmes. Ça risque de durer des jours...
Ce matin ils ont fait
marcher les sirènes d'alerte tsunami qui se trouvent juste à côté
de ma tente, au sommet d'un haut pylône. Sans doute pour vérifier
que tout était fonctionnel. A 8 heures du matin on a eu droit à …
un chant de Noël, poussé à son volume maximum. Ça s'est achevé
par un petit clic suivi du silence ordinaire. C'était surréel
d'entendre ça venant des cieux comme un chant descendu des anges.
J'ai mis en place mon plan d'attaque, il semble fonctionner jusqu'à
présent. Sachant que je vais être ravitailler, je peux m'asperger
copieusement de ce qu'il me reste. En sortant de l'eau je presse le
pas pour traverser la plage. C'est à ce moment là que les sandflies
sont les plus voraces, elles adorent une peau humide attendrie par un
bain de mer. Le sable est si fin qu'il crisse sous les pieds, dans un
son qui me rappelle celui des skis sur de la neige poudreuse.
A l'heure du déjeuner
j'ai fait un petit tour du domaine. Je suis repassé avec nostalgie
où j'avais mis ma tente. La gémisseuse est partie le matin de ses
vocalises gémir sur d'autres îles au bras de son irlandais.
J'aurais pu rester. Mais la tente qu'elle avait prise reste dressée
à demeure pour ceux qui ne savent pas les monter, aussi elle risque
d'être prise par d'autres personnes à un moment ou à un autre,
sans jamais savoir si on aura quelqu’un de tranquille ou bruyant.
Là où je suis désormais je n'ai pas ce tracas, tant que mes
voisins sont là pour faire rempart. Derrière la plage il y a
toujours un détail nouveau, un angle inédit pour un nouveau cliché
ou un oiseau dans les arbres dans une pose plus belle que jamais. Le
nom de ces espèces de toucans au gros bec jaune m'est revenu.
Ce
sont des hornbills. J'aime beaucoup les traquer avec mon
téléobjectif. Ça ne leur plaît pas trop, ils s'envolent dès
qu'ils me voient et on joue un peu le jeu du chat et de la souris.
C'est pareil avec le garde du ponton où les bateaux accostent. C’est
un cerbère dont la spécialité est le coup de tampon. Il est là
pour encaisser le droit d'entrée au parc national. Au passage ce
dernier n'est valable que 5 jours. Je ne sais s'ils me réclameront
des sous le jour du départ... Le garde ne fait pas de différence à
ce qui passe devant lui. Il ne reconnaît personne. Il n’est pas là
pour ça. Tout ce qui passe sous son nez est censé s'acquitter du
droit d'entrée, la seule chose qu'il remarque c'est le mouvement.
Aussi si vous allez dans l'autre sens le bougre est perdu et vous
demande où vous allez. C'est le tampon ou l'interrogation. C'est
binaire, c’est l'homme-machine, l’oblitérateur automatique...










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