Retour sur le kayak.
Prenez place à bord ! Tout comme les vélos ils ont renouvelé
leur flotte. J'avais souvenir l'autre fois d'avoir eu un veau des
mers, un canoë a fond plat comme une caisse à vin, impossible à
manœuvrer et à faire avancer. Désormais ils ont des kayaks
normaux, profilés et bien lourds. Ce sont tous des kayak deux places
mais en l'absence de houle et de vent trop fort, l'avant ne se
soulève pas. Avec, je fends les eaux. A moins que ce soient les
séances de pompes que j'effectue tous les jours depuis plus d'un
mois, plusieurs fois par jour, pour me maintenir en forme. Le cerbère
du ponton m'a reconnu. Exit les formulaires, je lui ai donné un
billet pour le dépôt de garantie et c'est tout sourire qu'il m'a
accueilli.
La machine a laissé place à l'homme. Il m'a même
demandé d'où j'étais. Aujourd'hui j'ai un kayak rouge. Si la fois
d'avant j'avais oublié les lunettes, cette fois c'est le couvre chef
qui est resté dans la tente.
Lors de ma première
visite, je m'étais rendu le matin à Crocodile Cave et j'en ai le
souvenir d'avoir eu le soleil en pleine face tout du long, ce qui
n'est pas le meilleur moment pour prendre des photos. Aussi mon
souhait était d'y aller aujourd'hui dans le courant de l'après
midi. Mais je n'en pouvais plus de rester là, rongeant mon frein à
attendre bêtement, alors j'ai sauté dans le premier kayak. Et tant
pis pour les photos, je pourrais toujours les prendre lors de mon
retour de la grotte.
Pour s'y rendre, il suffit juste de remonter la
rivière, calme et lisse comme un lac et bordée d'arbres les pieds
dans l'eau, ces fameux palétuviers sur échasses. C'est si calme que
je me demande même si c'est une rivière ou simplement un bras de
mer. J'ai l'impression d'être dans une petite Amazonie, bruissante
de chants d'oiseaux langoureux et de cris de bestioles inconnues qui
m'épient depuis le haut de rochers et falaises surplombant la
rivière.
Le début du parcours est
un grand boulevard mais sitôt dépassé un méandre qui part à 90
degrés vers la droite, la rivière se resserre et du relief apparaît
de part et d'autre. Il n'y a pas de rives, juste des palétuviers qui
donnent l'air d'être en lévitation sur l'eau.
Le paysage est
merveilleux de sauvagerie. Tout est si vert que ça en fait mal aux
yeux. De temps en temps j'entends des trucs plonger, « des
poissons » me dis-je pour me rassurer. Avec mon navire au ras
de l'eau et ma pagaie qui trempe dedans avec les mains jamais bien
plus hautes, j'essaye d'éluder la perspective d'une éventuelle
présence de crocodiles. Le coin est propice à ça. C'est un petit
paradis à crocodiles et mon canoë rouge ne passerait pas inaperçu.
Par moments je vois des trucs flotter, je scrute pour voir si
j'aperçois deux yeux ou un museau. Chaque fois ce ne sont que des
troncs qui dérivent au fil de l'eau. Il paraît qu'il n'y a plus de
crocodiles dans le secteur. Les gardes l'affirment. Mais depuis
quand, on n'en sait rien.
Et qu'en savent-ils d'ailleurs ?
Ont-ils effectuer un recensement ? La rivière se perd
rapidement en différents bras. Qui dit qu'ils ne restent pas dans
l'un d'entre eux, bien à l'écart, cachés au milieu des palétuviers
où l'homme ne peut accéder ? Après tout on est dans un parc
national. Leur vocation est bien de servir de sanctuaire aux animaux
sauvages, et plus particulièrement ceux dont la présence se fait
rare. Ici ils auraient toutes les conditions pour se refaire une
santé. Et même s'il n'y en a plus, qui dit qu'ils ne sont pas
revenus ? Un crocodile ça nage, ça peut très bien avoir fait
le trajet depuis la côte. Bref, il vaut mieux taire ce genre de
pensées et s'en tenir à la version des rangers, sans vraiment
savoir si c'est la vérité ou bien pour rassurer les touristes. Mais
faisons leur confiance...
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| Terminus! |
Pour trouver le chemin de
la grotte, il faut toujours prendre à droite à chaque
embranchement. En effet, plus on la remonte et plus la rivière se
transforme en ces statues de Vishnu, pleines de bras tordus dans tous
les sens. Parfois je ne reconnais pas trop les endroits, allant à me
demander si je n'ai pas raté quelque chose. La distance me semblait
plus courte dans mes souvenirs. Comme quoi la mémoire est sélective
et n'enregistre pas tout. Hélas. Ça me donne l'impression qu'on m'a
volé un peu de mon tour de monde effectué pourtant il y a seulement
trois ans. Qu'en restera-t-il dans de longues années ? A trop
vouloir voir de choses, c'est comme ça qu'on ne retient rien. Les
meilleurs souvenirs que je garde c’est quand je m'imprègne bien
d'un endroit.
C'est aussi pour cela que j'ai voulu revenir à
Tarutao, et pour longtemps. Comme pour figer en moi une trace
indélébile.
Tandis que je pagaie je
pense à ma famille. J'aimerais revenir ici avec elle. Ce matin j'ai
noté les bungalows les mieux. Ce sont les plus récents, ceux qui
ont une vue sur la mer et qui se prolongent par une petite terrasse.
Ils sont en durs avec des fenêtres qui se ferment vraiment, à la
différence des bungalows individuels en bois avec leurs fenêtres en
lames de verre qui coulissent comme des tuiles en laissant passer
tous les bruits et insectes. Dans les nouveaux, chaque ouverture est
doublée de moustiquaire.
On peut donc dormir portes et fenêtres
ouvertes sans crainte. Ces chambres sont situées dans des unités de
4. En prenant un logement qui fait l'angle on n'aura donc de voisin
que d'un seul côté. Et dans le lot que j'ai déniché, il y a la
jungle de l'autre côté. Ce sont les plus éloignés, je n'y ai
jamais vu personne. J'ai jeté un œil à l'intérieur ils sont très
bien et disposent même d'une mezzanine à l'étage. A 20 euros la
nuit, on pourrait avoir chacun le nôtre sans avoir à se taper
dessus par les allées et venues des uns et des autres. Je pense à
ma maman qui pourrait être à l'avant du kayak, sans avoir rien à
faire que de contempler cette nature vierge au son du clapotis de la
pagaie qui fend une eau lisse comme un miroir.
Elle attend d'être au
paradis pour voir ça, ce qui pour moi est une triste résignation.
Mais le paradis est aussi sur Terre. Il est ici, il nous tend les
bras !
La végétation avant
d'arriver à la grotte devient encore plus dense, parfois on passe
sous les branches des palétuviers en courbant l'échine. L'eau a une
belle couleur irréelle qui oscille en un vert de jade en pleine
lumière à un bleu laiteux électrique à l'ombre des arbres. A la
surface de l'eau flottent de grandes feuilles jaunes tandis que des
coquillages proposèrent le long des racines sous la surface. Ça me
rappelle beaucoup ma virée dans les Rock Islands à Palau.
Juste
avant la fin du parcours on parvient à une station d'observation
décrépie, sans doute pour permettre de mieux contempler les
oiseaux. Juste après on arrive à un cul de sac. Alors, rivière ou
bras de mer ? Je ne sais plus. Ce qui me trouble c’est cette
absence de courant. Si c'était une rivière ou la mer il y en
aurait. Ça n'aide pas...
Après avoir amarré le
canoë solidement au ponton - pas question qu'il se fasse la malle -
j'ai mis gilet de sauvetage et pagaie hors d'atteinte des singes.
J'ai même hésité à garder la pagaie avec moi. Dans un coin si
reculé je n'ose songer au fait de rester là en rade. Pas sûr qu'au
ponton ils se rendent compte de quoi que ce soit même si on laisse
son nom sur un registre au moment de prendre le kayak.
Un court
sentier permet de rejoindre la grotte. Elle s'ouvre sur une petite
lagune avec un mini temple de prière grand comme une crèche d’où
pendent des fanions. Un ponton de bois permet de s'enfoncer dans la
grotte, au dessus de l'eau, longeant des stalactites qui forment des
rideaux dentelés et des tuyaux d'orgue dans des tons verts, oranges,
et mauves. Ce qui me frappe dans cette grotte c'est le silence qui y
règne. Cette île a vraiment tout. Il est d'autres îles en
Thaïlande où des touristes viennent par hordes chaque jour explorer
des grottes qui n'ont rien à envier à celle-ci. Là je suis tout
seul, un autre des privilèges de Koh Tarutao. Franchement, pourquoi
aller ailleurs ?
Sur le chemin du retour,
j'ai fait une petit incursion en prenant un bras qui contournait un
rocher, celui qu'on voit de Toe-Boo Cliff avec le bateau et ses fonds
aux couleurs resplendissantes. A cet endroit il y a pied, c’est
pour cela que l'eau prend une telle couleur. Mais le sable est limite
mouvant et il se dégage tout un tas de bulles à mesure qu'on
s'enfonce là dedans. Ne tenant pas à trouver une bestiole enfouie
chagrinée par ma présence, je suis remonté dans l'embarcation. Au
final, ma petite virée aura duré plus de deux heures et demie. Il
faut dire que j'ai pris mon temps, aussi bien dans la mangrove que
dans la grotte, question de bien en profiter.
Hier soir j'ai eu mes
fioles d'anti-moustique. Il y avait un plein petit carton qui
m'attendait à côté de la fille à l’œil vitreux. Elle m'en a
mis 6 de côté. Par contre, côté DEET il n'y en a que 12%. Je
crains que ça ne soit pas assez. Le reste que j'ai de France en
contient 50% et marche bien. Au besoin j'en mettrai plus. Du coup je
lui en ai pris d'autres. Huit en tout, après un rapide calcul
question de tenir encore deux semaines, dans l'hypothèse où chaque
flacon me fasse deux jours. J'ai eu de la chance, me dit-elle, ses
amis ont dévalisé le magasin, c’étaient les derniers en stock.
Je l'ai remerciée de tout mon cœur. C’est un peu mon sauveur !













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