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lundi 26 janvier 2015

Koh Tarutao J20 : un p'tit tour en prison

Hier soir j'ai réservé un vélo. Il y en a peu et tout le monde en veut un alors il faut s'y prendre la veille. Par contre aujourd'hui il y a une brume de chaleur qui donne un ciel pale. Tant pis ! Le but du jour est de me rendre à Ao Talow Wow, de l'autre côté de l'île, et de visiter ce qu'il reste de la prison. En effet Koh Tarutao a un passé sordide. Le gouvernement y établit un centre de détention entre 1937 et 1947. Deux zones existaient : Ao Talo Wow pour les criminels les plus dangereux et Ao Talo Udang, tout au sud de l'île, à 11 kilomètres du premier centre, destiné à contenir les prisonniers politiques où se retrouvaient femmes et hommes. 
Au plus fort de sa forme, si j'ose dire, le centre accueilli jusqu'à 3000 détenus. En 1948 le gouvernement décida de fermer le camp et en 1974 Koh Tarutao devint le huitième parc national de Thaïlande.
Partir de Ao Molae est tactique. Outre que c'est moins long (12 kilomètres depuis Ao Pante), on a surtout une colline de moins à gravir. Le reste du temps on évolue sur une route plus ou moins plane au milieu de la jungle. On longe des petits cours d'eau, on entend tout un tas de bruits sauvages et on fait décamper des macaques paressant sur la route. Il ne reste qu'une colline à gravir, et pas la moindre. Des panneaux annoncent la couleur et conseillent dans la descente d'utiliser la vitesse la plus basse... si on a un camion ! Pour le sac j'ai trouvé la parade. Je l'attache au guidon en faisant un nœud avec les bretelles et laisse pendre le tout qui parfois frotte de trop contre la roue.
Le côté est de l'île est bien différent de l'autre. Par beau temps on peut voir Langkawi mais pas aujourd'hui. Des petits îlots semblent flotter en face. Le rivage n'est que de la caillasse et de la mangrove. Pour la baignade, ce n’est pas là qu'il faut venir. En revanche il y a un rocher dans la mer qui semble avoir été coupé en deux tant un côté est parfaitement vertical et lisse. 
Un ponton de béton permet de s'en approcher de près pendant que du poisson est en train de sécher sur des tamis. Des gens vivent ici. Il y a un centre où résident des gardes avec une petite bicoque attenante toute en tôle ondulée.
La dernière fois je m'étais arrêté là, à l'endroit où s'achève la route. Mais en continuant le long de l'eau, un sentier prend le relais qui conduit au domaine pénitentiaire et se poursuit tout au sud jusqu'à Ao Talo Udang. Le sentier s'ouvre dans la mangrove puis un petit circuit dans la jungle nous apprend tout de la vie quotidienne des détenus qui vécurent ici. Tout commença en 1936 lorsque le département des Corrections se mit en quête d'un endroit où détenir ses prisonniers. 
Il cherchait une île loin de toute terre où la mer agirait comme une clôture naturelle. Koh Tarutao fut ainsi désignée. D'autant plus qu'à l'époque l'île était entourée de fond profonds infestés de requins et peuplée d'une faune sauvage dangereuse comme les crocodiles qui interdisaient toute envie d'aller voir ce qui se passe en dehors du camp. Ajoutez à cela des conditions climatiques difficiles et tous les ingrédients étaient réunis pour empêcher les prisonniers de se faire la belle. En 1937, Luang Pithan Thantatai arriva pour le première fois avec dix officiers et quelques détenus choisis pour leur bon comportement. 
Ils s’installèrent d'abord à Ao Talo Udang et commencèrent à construire tous les bâtiments et l'infrastructure nécessaire. Ils tracèrent aussi un chemin pour relier les deux camps. Un convoi de 500 prisonniers débarqua en juin 1938, suivi de 500 autres en septembre de la même année.
Pour venir sur l'île, les prisonniers étaient rassemblés à la gare de Hua Lampong où ils prenaient le train jusqu'à Khuan Niang dans la province de Songkhla, surveillés par des gardes et la police. De là on les conduisait à Satun par la route sur 80 kilomètres où ils embarquaient sur un bateau pour Tarutao. En 1941 le nombre de prisonniers s'éleva à 3000 mais une grande partie périt sur l'île en raison de la malaria, de la malnutrition et d'autres maladies courantes à cette époque. 
En 1945 il ne restait plus que 1200 survivants. Après la fin des hostilités de la seconde guerre mondiale, le gouvernement arrêta l'envoi de nouveaux prisonniers. Les détenus étaient pour la plupart volontaires, pensant trouver sur l'île des conditions de vie bien meilleures que dans un cachot. D'autres en revanche pensaient le contraire, que la vie pouvait y receler plus de dangers.
Le port où arrivaient les bateaux est encore visible. Il reste quelques traverses où reposaient les planches du ponton, dans une trouée à travers la mangrove. Juste au dessus se trouvait la maison des officiers, une grande bâtisse de bois en haut d'une colline avec de grandes pièces. 
J'ai marché à l'intérieur, regardant où je mettais les pieds, entre deux planches vermoulues. Pour un truc tout en bois, je suis étonné que ça soit encore debout. On dirait que le bâtiment n'est désaffecté que depuis une dizaine d'années. J'y ai entendu des bruits de pas, ceux de quelqu’un qui marcherait lentement avec de grosses chaussures sur le plancher. Ainsi que des petits toussotements comme quelqu'un qui serait en train de lire. Mais il n'y avait personne. Je n'invente ni ne romance rien, c’est réellement arrivé. Alors demeure hantée ou singes invisibles qui jouent aux fantômes ?


Le port de l'époque
Un peu plus loin on tombe sur une espèce de demie citerne, un truc où l'on ne tient pas debout, genre de four à pain en briques qui servait de mitard pour les prisonniers récalcitrants. Ils avaient juste de quoi s'étendre allongé, dans l'obscurité totale. Une statue est là, allongée, pour marquer les esprits. Pour les infractions les plus légères, les punitions se réduisaient à un dur labeur, une diminution des portions aux repas ou l'isolement. Pour les cas les plus importants, les châtiments pouvaient être d'une grande dureté, comme rester en plein soleil pendant dix à quinze jours de suite. Une autre punition consistait à porter sur ses épaules une ancre de bateau en bois lourd pendant des jours de suite jusqu'à ce que le prisonnier s'effondre. 
Mais avec le temps, les détenus avaient fini par en réduire le poids l'air de rien, à force de gratter le bois. Quand les gardes s'en aperçurent, ils remplacèrent l'ancre par une roue en béton de différentes tailles. Ce que les prisonniers redoutaient le plus c'était le confinement dans l'espèce de four à pain.
Outre les prisonniers, les gardes devaient aussi composer avec la présence de pirates qui, à l'époquue, faisaient régner la terreur dans les eaux de Penang, Langkawi, Phuket et Burma. La raison de leur existence a été attribuée à une conjonction d'absence de moyens de communication pendant la guerre, un manque de nourriture et de médicaments qui rendait la vie des habitants très difficile. 
De plus, la rareté des biens fit s'envoler les prix et la moindre chose était donc synonyme de grand profit en cas de revente. De quoi attiser des appétits déjà bien creusés. Tous les bateaux en provenance de Penang avaient besoin de passer par Tarutao pour continuer leur cheminement dans les eaux de l'océan Indien. Comme tout le secteur était sous contrôle des forces japonaises, tous les navires marchands avaient pour obligation de naviguer désarmés. Une proie rêvée pour les pirates. Au début, les actes de piraterie épargnaient les vies humaines. Ils ordonnaient au bateau de jeter l'ancre tandis qu'ils montaient à bord , terrorisant les passagers et enfermant l'équipage dans leur cabine. 
On dirait une petite vieille au regard perdu...
Le navire pris sous contrôle était alors acheminé vers un endroit isolé et sûr, autour de petits îlets, pour le dépouiller. Les gardes de prison étaient corrompus jusqu'à l'os et soutenaient ouvertement les pirates dont ils partageaient ensuite le butin. Le quartier général des officiers servait même à entreposer ce que les pirates avaient récolté et les navires à la tête de mort étaient ancrés au petit port en toute impunité. Avec le temps, les pirates gagnèrent en assurance et en hargne et finirent par tuer souvent les équipages et à mettre le feu aux bateaux qu'ils pillaient.
Les actes de piraterie conduisirent directement l'île de Penang à être à cours de biens de première nécessité, comme le riz et la nourriture qui devint rationnée. 
L’hôpital
Devant la flambée des prix qui suivit, une pétition circula, demandant au gouverneur de Penang (sous protectorat britannique) d’œuvrer auprès du gouvernement thaï pour autoriser les navires marchands à être escortés par deux navires non marchands mais armés. Un moyen de contourner ce que les japonais avaient ordonné. En 1946 le gouvernement accepta et le 15 mars 1946 l'armée britannique arriva sur Tarutao pour désinfester la zone. Il n'y eut aucune résistance. Une enquête fut ouverte par le gouvernement thaï et lorsque fut découvert ce qui se tramait sur l'île, décision fut faite de fermer la prison pour toujours. La piraterie cessa avec et l'île retourna à Dieu.
Question commodités, le camp d'Ao Talo Wow disposait d'un dispensaire, un bâtiment de deux petites pièces où l'on peut encore voir les lits. Les soins médicaux étaient gratuits mais les infirmiers étaient en nombre restreint et ne tardèrent pas à tirer profit de la situation, extorquant argent et biens de valeur aux malades, en les menaçant de les désinscrire du registre s'ils ne s'exécutaient pas. Ils ne rechignaient pas non plus à leur voler leurs vêtements ou à arracher les dents en or de ceux qui venaient de mourir. Bienvenue à l'hôpital ! Pendant la seconde guerre mondiale, les docteurs et infirmiers furent réquisitionnés et l'île vit le nombre de cas de malaria se multiplier, pouvant causer 5 à 6 décès dans la même journée. 
En 1943, on dénombra 700 décès dus à la malaria. La fosse commune se trouva vite remplie et les nouveaux cas furent incinérés mais même malgré cela des cadavres se retrouvèrent à pourrir en plein ciel, servant de nourriture aux oiseaux et aux animaux sauvages. Les familles des défunts ne furent même pas prévenues, la seule formalité consistait à rayer le nom sur le registre des patients de l'hôpital. Ainsi va la considération de la vie humaine...
Sur le camp on trouvait aussi une scierie, pour transformer les bois coupés en planches qui serviraient de bois de construction. Un système de trolley fut mis en place pour transporter le bois et les vivres. 
Il consistait à un convoi de petites bennes poussées sur des rails par les prisonniers qui cheminaient à côté sur un chemin pavé. Il y a un endroit où l'on retrouve deux de ces bennes, toutes rouillés et pleines de trous.
La prison disposait d'une coopérative qui vendait des produits pour améliorer un peu le quotidien : nourriture déshydratée et en conserve, alcool, cigarettes, tabac, vêtements et chaussures. On pouvait payer cash ou à crédit. Là encore la boutique était corrompue, chaque employé essayant de profiter de la situation dans cette jungle au milieu de la jungle. Ainsi, des familles locales préparaient des desserts au autres mets et devaient reverser en contrepartie 10% du prix à la coopérative. 
D'autres intermédiaires achetaient des objets confectionnés par les prisonniers à un bas coût qu'ils revendaient ensuite sur les marchés de Satun. A leur retour, ils devaient offrir des biens à la coopérative, comme du riz et de l'alcool, qui étaient ensuite revendus aux prisonniers. Il y avait aussi un marché noir parallèle, où l'on pouvait se procurer opium, marijuana et herbes locales aux effets narcotiques à un tarif élevé dont la marge atterrissait là encore entre les mains de ceux qui gouvernaient la coopérative.
Les dortoirs des prisonniers, dont un est toujours debout, étaient de grands bâtiment de bois sans fenêtre, avec un couloir central qui séparait deux estrades. 
Un open space sans cloison, tout le monde dormant là sur le sol comme dans une étable. Au plus haut de l'occupation, 2000 personnes résidaient sur le camp de Talo Wow. Chaque dortoir était destiné à recevoir 120 détenus. Les forcenés qui résidaient ici devaient avoir une supervision continuelle. Les plus disciplinés avaient le droit d'ériger leur propre hutte sur leur champ de travail. La journée commençait à 7 heures, le petit déjeuner servi à 8 heures, suivi de la levée du drapeau national. Puis les prisonniers étaient escortés sur leur lieu de travail du jour. A 15 heures le travail cessait pour laisser place à un temps de détente et à la toilette, avant le dîner servi à 17 heures. A 18 heures le drapeau était mis en berne et les prisonniers forcés de rejoindre leur dortoir.
Les repas étaient servis sous un chapiteau avec de longues tables sur 4 rangs, chaque rang accueillant 100 personnes qui se faisaient face de l'autre côté de la table. Il y avait deux repas par jour, un le matin et l'autre le soir. Le régime consistait principalement en du riz avec du poisson séché et du curry de patate douce. Parfois il était servi du poisson frais bouilli avec des pousses de bananiers. Le dessert était servi deux fois par semaine et amené avec le reste des plats. C'était une banane sucrée au lait de coco, du riz collant sucré ou encore une pâte de haricots sucrée. Un coup de sifflet était donné pour ouvrir le repas et tout le monde devait avoir terminé au coup de sifflet suivant.
Quand on marche au milieu de cet endroit énigmatique, on a du mal à réaliser que tant de personnes en avaient fait leur quotidien. Tout semble si paisible et paradisiaque. On a l'impression de faire une balade de santé dans la jungle. Mais on voit qu'ils en avaient fait un enfer. Sachant tout ça, à leur place, je ne sais même pas si je me serais porté volontaire alors qu'au début l'idée d'une prison ici me faisait sourire. Je disais même à qui voulait l'entendre : « Mais moi je resterais bien prisonnier ici ! »...

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