Hier soir j'ai réservé
un vélo. Il y en a peu et tout le monde en veut un alors il faut s'y
prendre la veille. Par contre aujourd'hui il y a une brume de chaleur
qui donne un ciel pale. Tant pis ! Le but du jour est de me
rendre à Ao Talow Wow, de l'autre côté de l'île, et de visiter ce
qu'il reste de la prison. En effet Koh Tarutao a un passé sordide.
Le gouvernement y établit un centre de détention entre 1937 et
1947. Deux zones existaient : Ao Talo Wow pour les criminels les
plus dangereux et Ao Talo Udang, tout au sud de l'île, à 11
kilomètres du premier centre, destiné à contenir les prisonniers
politiques où se retrouvaient femmes et hommes.
Au plus fort de sa
forme, si j'ose dire, le centre accueilli jusqu'à 3000 détenus. En
1948 le gouvernement décida de fermer le camp et en 1974 Koh Tarutao
devint le huitième parc national de Thaïlande.
Partir de Ao Molae est
tactique. Outre que c'est moins long (12 kilomètres depuis Ao
Pante), on a surtout une colline de moins à gravir. Le reste du
temps on évolue sur une route plus ou moins plane au milieu de la
jungle. On longe des petits cours d'eau, on entend tout un tas de
bruits sauvages et on fait décamper des macaques paressant sur la
route. Il ne reste qu'une colline à gravir, et pas la moindre. Des
panneaux annoncent la couleur et conseillent dans la descente
d'utiliser la vitesse la plus basse... si on a un camion ! Pour
le sac j'ai trouvé la parade. Je l'attache au guidon en faisant un
nœud avec les bretelles et laisse pendre le tout qui parfois frotte
de trop contre la roue.
Le côté est de l'île
est bien différent de l'autre. Par beau temps on peut voir Langkawi
mais pas aujourd'hui. Des petits îlots semblent flotter en face. Le
rivage n'est que de la caillasse et de la mangrove. Pour la baignade,
ce n’est pas là qu'il faut venir. En revanche il y a un rocher
dans la mer qui semble avoir été coupé en deux tant un côté est
parfaitement vertical et lisse.
Un ponton de béton permet de s'en
approcher de près pendant que du poisson est en train de sécher sur
des tamis. Des gens vivent ici. Il y a un centre où résident des
gardes avec une petite bicoque attenante toute en tôle ondulée.
La dernière fois je
m'étais arrêté là, à l'endroit où s'achève la route. Mais en
continuant le long de l'eau, un sentier prend le relais qui conduit
au domaine pénitentiaire et se poursuit tout au sud jusqu'à Ao Talo
Udang. Le sentier s'ouvre dans la mangrove puis un petit circuit dans
la jungle nous apprend tout de la vie quotidienne des détenus qui
vécurent ici. Tout commença en 1936 lorsque le département des
Corrections se mit en quête d'un endroit où détenir ses
prisonniers.
Il cherchait une île loin de toute terre où la mer
agirait comme une clôture naturelle. Koh Tarutao fut ainsi désignée.
D'autant plus qu'à l'époque l'île était entourée de fond
profonds infestés de requins et peuplée d'une faune sauvage
dangereuse comme les crocodiles qui interdisaient toute envie d'aller
voir ce qui se passe en dehors du camp. Ajoutez à cela des
conditions climatiques difficiles et tous les ingrédients étaient
réunis pour empêcher les prisonniers de se faire la belle. En 1937,
Luang Pithan Thantatai arriva pour le première fois avec dix
officiers et quelques détenus choisis pour leur bon comportement.
Ils s’installèrent d'abord à Ao Talo Udang et commencèrent à
construire tous les bâtiments et l'infrastructure nécessaire. Ils
tracèrent aussi un chemin pour relier les deux camps. Un convoi de
500 prisonniers débarqua en juin 1938, suivi de 500 autres en
septembre de la même année.
Pour venir sur l'île,
les prisonniers étaient rassemblés à la gare de Hua Lampong où
ils prenaient le train jusqu'à Khuan Niang dans la province de
Songkhla, surveillés par des gardes et la police. De là on les
conduisait à Satun par la route sur 80 kilomètres où ils
embarquaient sur un bateau pour Tarutao. En 1941 le nombre de
prisonniers s'éleva à 3000 mais une grande partie périt sur l'île
en raison de la malaria, de la malnutrition et d'autres maladies
courantes à cette époque.
En 1945 il ne restait plus que 1200
survivants. Après la fin des hostilités de la seconde guerre
mondiale, le gouvernement arrêta l'envoi de nouveaux prisonniers.
Les détenus étaient pour la plupart volontaires, pensant trouver
sur l'île des conditions de vie bien meilleures que dans un cachot.
D'autres en revanche pensaient le contraire, que la vie pouvait y
receler plus de dangers.
Le port où arrivaient
les bateaux est encore visible. Il reste quelques traverses où
reposaient les planches du ponton, dans une trouée à travers la
mangrove. Juste au dessus se trouvait la maison des officiers, une
grande bâtisse de bois en haut d'une colline avec de grandes pièces.
J'ai marché à l'intérieur, regardant où je mettais les pieds,
entre deux planches vermoulues. Pour un truc tout en bois, je suis
étonné que ça soit encore debout. On dirait que le bâtiment n'est
désaffecté que depuis une dizaine d'années. J'y ai entendu des
bruits de pas, ceux de quelqu’un qui marcherait lentement avec de
grosses chaussures sur le plancher. Ainsi que des petits
toussotements comme quelqu'un qui serait en train de lire. Mais il
n'y avait personne. Je n'invente ni ne romance rien, c’est
réellement arrivé. Alors demeure hantée ou singes invisibles qui
jouent aux fantômes ?
![]() |
| Le port de l'époque |
Un peu plus loin on tombe
sur une espèce de demie citerne, un truc où l'on ne tient pas
debout, genre de four à pain en briques qui servait de mitard pour
les prisonniers récalcitrants. Ils avaient juste de quoi s'étendre
allongé, dans l'obscurité totale. Une statue est là, allongée,
pour marquer les esprits. Pour les infractions les plus légères,
les punitions se réduisaient à un dur labeur, une diminution des
portions aux repas ou l'isolement. Pour les cas les plus importants,
les châtiments pouvaient être d'une grande dureté, comme rester en
plein soleil pendant dix à quinze jours de suite. Une autre punition
consistait à porter sur ses épaules une ancre de bateau en bois
lourd pendant des jours de suite jusqu'à ce que le prisonnier
s'effondre.
Mais avec le temps, les détenus avaient fini par en
réduire le poids l'air de rien, à force de gratter le bois. Quand
les gardes s'en aperçurent, ils remplacèrent l'ancre par une roue
en béton de différentes tailles. Ce que les prisonniers redoutaient
le plus c'était le confinement dans l'espèce de four à pain.
Outre les prisonniers,
les gardes devaient aussi composer avec la présence de pirates qui,
à l'époquue, faisaient régner la terreur dans les eaux de Penang,
Langkawi, Phuket et Burma. La raison de leur existence a été
attribuée à une conjonction d'absence de moyens de communication
pendant la guerre, un manque de nourriture et de médicaments qui
rendait la vie des habitants très difficile.
De plus, la rareté des
biens fit s'envoler les prix et la moindre chose était donc synonyme
de grand profit en cas de revente. De quoi attiser des appétits déjà
bien creusés. Tous les bateaux en provenance de Penang avaient
besoin de passer par Tarutao pour continuer leur cheminement dans les
eaux de l'océan Indien. Comme tout le secteur était sous contrôle
des forces japonaises, tous les navires marchands avaient pour
obligation de naviguer désarmés. Une proie rêvée pour les
pirates. Au début, les actes de piraterie épargnaient les vies
humaines. Ils ordonnaient au bateau de jeter l'ancre tandis qu'ils
montaient à bord , terrorisant les passagers et enfermant l'équipage
dans leur cabine.
![]() |
| On dirait une petite vieille au regard perdu... |
Le navire pris sous contrôle était alors acheminé
vers un endroit isolé et sûr, autour de petits îlets, pour le
dépouiller. Les gardes de prison étaient corrompus jusqu'à l'os et
soutenaient ouvertement les pirates dont ils partageaient ensuite le
butin. Le quartier général des officiers servait même à
entreposer ce que les pirates avaient récolté et les navires à la
tête de mort étaient ancrés au petit port en toute impunité. Avec
le temps, les pirates gagnèrent en assurance et en hargne et
finirent par tuer souvent les équipages et à mettre le feu aux
bateaux qu'ils pillaient.
Les actes de piraterie
conduisirent directement l'île de Penang à être à cours de biens
de première nécessité, comme le riz et la nourriture qui devint
rationnée.
![]() |
| L’hôpital |
Devant la flambée des prix qui suivit, une pétition
circula, demandant au gouverneur de Penang (sous protectorat
britannique) d’œuvrer auprès du gouvernement thaï pour autoriser
les navires marchands à être escortés par deux navires non
marchands mais armés. Un moyen de contourner ce que les japonais
avaient ordonné. En 1946 le gouvernement accepta et le 15 mars 1946
l'armée britannique arriva sur Tarutao pour désinfester la zone. Il
n'y eut aucune résistance. Une enquête fut ouverte par le
gouvernement thaï et lorsque fut découvert ce qui se tramait sur
l'île, décision fut faite de fermer la prison pour toujours. La
piraterie cessa avec et l'île retourna à Dieu.
Question commodités, le
camp d'Ao Talo Wow disposait d'un dispensaire, un bâtiment de deux
petites pièces où l'on peut encore voir les lits. Les soins
médicaux étaient gratuits mais les infirmiers étaient en nombre
restreint et ne tardèrent pas à tirer profit de la situation,
extorquant argent et biens de valeur aux malades, en les menaçant de
les désinscrire du registre s'ils ne s'exécutaient pas. Ils ne
rechignaient pas non plus à leur voler leurs vêtements ou à
arracher les dents en or de ceux qui venaient de mourir. Bienvenue à
l'hôpital ! Pendant la seconde guerre mondiale, les docteurs et
infirmiers furent réquisitionnés et l'île vit le nombre de cas de
malaria se multiplier, pouvant causer 5 à 6 décès dans la même
journée.
En 1943, on dénombra 700 décès dus à la malaria. La
fosse commune se trouva vite remplie et les nouveaux cas furent
incinérés mais même malgré cela des cadavres se retrouvèrent à
pourrir en plein ciel, servant de nourriture aux oiseaux et aux
animaux sauvages. Les familles des défunts ne furent même pas
prévenues, la seule formalité consistait à rayer le nom sur le
registre des patients de l'hôpital. Ainsi va la considération de la
vie humaine...
Sur le camp on trouvait
aussi une scierie, pour transformer les bois coupés en planches qui
serviraient de bois de construction. Un système de trolley fut mis
en place pour transporter le bois et les vivres.
Il consistait à un
convoi de petites bennes poussées sur des rails par les prisonniers
qui cheminaient à côté sur un chemin pavé. Il y a un endroit où
l'on retrouve deux de ces bennes, toutes rouillés et pleines de
trous.
La prison disposait d'une
coopérative qui vendait des produits pour améliorer un peu le
quotidien : nourriture déshydratée et en conserve, alcool,
cigarettes, tabac, vêtements et chaussures. On pouvait payer cash ou
à crédit. Là encore la boutique était corrompue, chaque employé
essayant de profiter de la situation dans cette jungle au milieu de
la jungle. Ainsi, des familles locales préparaient des desserts au
autres mets et devaient reverser en contrepartie 10% du prix à la
coopérative.
D'autres intermédiaires achetaient des objets
confectionnés par les prisonniers à un bas coût qu'ils revendaient
ensuite sur les marchés de Satun. A leur retour, ils devaient offrir
des biens à la coopérative, comme du riz et de l'alcool, qui
étaient ensuite revendus aux prisonniers. Il y avait aussi un marché
noir parallèle, où l'on pouvait se procurer opium, marijuana et
herbes locales aux effets narcotiques à un tarif élevé dont la
marge atterrissait là encore entre les mains de ceux qui
gouvernaient la coopérative.
Les dortoirs des
prisonniers, dont un est toujours debout, étaient de grands bâtiment
de bois sans fenêtre, avec un couloir central qui séparait deux
estrades.
Un open space sans cloison, tout le monde dormant là sur
le sol comme dans une étable. Au plus haut de l'occupation, 2000
personnes résidaient sur le camp de Talo Wow. Chaque dortoir était
destiné à recevoir 120 détenus. Les forcenés qui résidaient ici
devaient avoir une supervision continuelle. Les plus disciplinés
avaient le droit d'ériger leur propre hutte sur leur champ de
travail. La journée commençait à 7 heures, le petit déjeuner
servi à 8 heures, suivi de la levée du drapeau national. Puis les
prisonniers étaient escortés sur leur lieu de travail du jour. A 15
heures le travail cessait pour laisser place à un temps de détente
et à la toilette, avant le dîner servi à 17 heures. A 18 heures le
drapeau était mis en berne et les prisonniers forcés de rejoindre
leur dortoir.
Les repas étaient servis
sous un chapiteau avec de longues tables sur 4 rangs, chaque rang
accueillant 100 personnes qui se faisaient face de l'autre côté de
la table. Il y avait deux repas par jour, un le matin et l'autre le
soir. Le régime consistait principalement en du riz avec du poisson
séché et du curry de patate douce. Parfois il était servi du
poisson frais bouilli avec des pousses de bananiers. Le dessert était
servi deux fois par semaine et amené avec le reste des plats.
C'était une banane sucrée au lait de coco, du riz collant sucré ou
encore une pâte de haricots sucrée. Un coup de sifflet était donné
pour ouvrir le repas et tout le monde devait avoir terminé au coup
de sifflet suivant.
Quand on marche au milieu
de cet endroit énigmatique, on a du mal à réaliser que tant de
personnes en avaient fait leur quotidien. Tout semble si paisible et
paradisiaque. On a l'impression de faire une balade de santé dans la
jungle. Mais on voit qu'ils en avaient fait un enfer. Sachant tout
ça, à leur place, je ne sais même pas si je me serais porté
volontaire alors qu'au début l'idée d'une prison ici me faisait
sourire. Je disais même à qui voulait l'entendre : « Mais
moi je resterais bien prisonnier ici ! »...




















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