Cela fait désormais
trois semaines que j'ai échoué sur Koh Tarutao. Je pourrais
continuer comme cela indéfiniment s'il n'y avait pas ce souci avec
l'immigration. J'avais peur de m'y ennuyer à la longue mais en
alternant des journées détente avec d'autres d'exploration j'ai
trouvé le bon équilibre. Quand je vadrouille, le hamac sous les
arbres aux oreilles de Mickey me manque et quand je suis occupé à
lire dans le hamac bercé par le clapotis de l'eau, je pense à la
prochaine virée. Je comptais passer trois nuits à Ao Son, pour me
promener aux cascades et aussi pour goûter à une tranquillité
absolue, juste à côté de cette longue plage fabuleuse de trois
kilomètres. L’ennui c’est le cirque du déménagement avec la
tente.
A la place je vais rester ici et j'irai à Ao Son en louant un
vélo. Ce n'est qu'à quatre kilomètres, je pourrais même y aller à
pied. Mais avec le tour aux cascades qui nécessite plus d'une heure
de marche, cela fera trop loin.
Pour ne plus que
l'immigration me fasse de souci, il faudra que j'attende encore
quelques années. Il y a le visa retraité, valable à partir de 50
ans. C'est un visa d'un an renouvelable sans autre formalité que de
détenir un compte en Thaïlande avec une certaine somme requise dont
il faut fournir l'attestation chaque année. Ainsi il suffit d'ouvrir
un compte ici et de faire un virement une fois par an. Ce n'est pas
que je me vois vivre ici à l'année mais cela me permettrait d'y
passer de nombreux mois d'hiver.
Imaginez : cela fait trois
semaines que le soleil brille tous les jours, sans aucun nuage, un
pur grand ciel bleu. La vie se décline en technicolor. Le ciel mauve
du matin lasse place à un ciel bleu pâle avant de devenir un bleu
d'azur ardent. Les oiseaux gazouillent, les singes vaquent, ça
bruisse de sons langoureux, le tout dans une jungle qui descend en
cascade des collines jusqu'à mourir sur une plage de sable doré où
la mer est toujours calme et nous tend les bras. Ao Molae est un vrai
petit paradis. Cette anse est magique. Le sable descend en pente
douce de sorte qu'il y a toujours suffisamment d’eau pour se
baigner, indépendamment des marées.
Alors pourquoi s’embêter en
Europe à ronger son frein en attendant un retour des beaux jours qui
se fait d'année en année toujours plus capricieux ? Et Paris,
n'en parlons pas ! Ville grise aux visages fermés et mornes,
pollution, vacarme, bordel, ennuis, surpopulation, stress, agression,
violence... Je préfère ma petite jungle verte à la jungle urbaine.
Il suffit que je pense à tout cela pour être reboosté d'entrain,
tout sourire. La nature humaine ayant tendance à s'habituer à tout,
il est nécessaire de se polluer la tête avec ces souvenirs pour
goûter au bonheur. Mon seul souci c’est les macaques. C'est bien
peu. Mais je suis plus malin qu'eux. Attendez ma mise au point de la
monkey box !
Et puis la prochaine fois je viendrai aussi avec
une fronde. Un ranger en a une et dès qu'ils le voient ils
déguerpissent bien loin avant qu'il ait eu le temps de dégainer
quoi que ce soit. Comme ce sont des animaux intelligents, autant
utiliser leurs facultés pour être craint. Je vais leur montrer,
moi, qui est le maître à ces petites créatures sans prédateurs
qui se croient tout permis !
Ils m'ont encore fait des
misères au dîner. Pourtant je les ai à l’œil, n’hésitant pas
à prévenir d'autres campeurs quand je les vois roder autour de leur
tente. Mais là, je n'ai pas vu le coup venir. J'étais en train de
déguster un riz au curry (rien à voir avec le curry indien, c'est
en fait un mélange de petits tronçons d'une plante verte qui
ressemble aux pousses de cive), avec mon entrée patientant juste
devant mon assiette à la place du verre.
Un truc a bondi en l'air
sur ma droite et je n'ai eu le temps de voir qu'un bras de singe velu
et hirsute s'emparer de l'assiette en foutant le camp avec. Dans
l'élan il avait tout renversé. Mais les macaques s'en moquent. Ce
qui reste est toujours ça de pris. Ils aiment le gaspillage. Afin
qu'ils ne prennent pas l'habitude de faucher la nourriture aux
humains, j'ai écrasé tout ce qui restait par terre pour ne pas
qu'ils le mangent. Ils pensent tout le temps qu'à bouffer. S'ils
sont tant affamés que ça ils n'ont qu'à moins se reproduire. En
écologie, un équilibre s'installe dès lors qu'il n'y a plus
suffisamment de ressources pour nourrir une espèce. Ils doivent donc
faire avec ce qu'ils trouvent dans la nature pour trouver cet
équilibre sinon ils vont continuer à pulluler indéfiniment et on
sera alors vraiment sur la planète des singes, persona non grata.
Quand on marche le long
de la plage en allant vers le sud, on arrive à des rochers plats sur
lesquels on peut continuer à marcher. Cela permet d'aboutir à un
cap où on a une vue merveilleuse sur toute l'anse, comme si on
arrivait en bateau. Mais surtout, avec du recul, ce sont tous les
monts couverts de jungle au dessus du camp qu'on peut contempler dans
toute leur splendeur. En plus sous cet angle, c'est toute la côte
qui se dévoile, avec les plages d'Ao Jak puis d'Ao Pante. En
zoomant, on peut même voir le débarcadère et les tentes en bordure
de plage. Avec ma tente au milieu de cette jungle, je me sens
privilégié. Connaissez vous d'autres endroits semblables où il
soit autorisé de planter sa tente ?
Je me sens un vrai
Robinson. Pour autant j'ai le minimum de confort. Une guitoune qui me
sert de bons petits plats quand les singes ne les volent pas et des
sanitaires certes délabrés au toit en voie de chute mais ça me
suffit. Que quoi a-t-on besoin d'autre ? Dans les villes ils
nous fait tout un tas de trucs pour se sentir exister : sorties
au restaurant, soirées, cinéma, shopping, rendez-vous télé...
J'ai des films sur l'ordinateur, je n'en ai encore regardé aucun.
Ici il suffit de se laisser gagner par la nature et de vivre dans son
souffle.









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