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mercredi 28 janvier 2015

Koh Tarutao J22 : Ao Molae, ce petit paradis

Cela fait désormais trois semaines que j'ai échoué sur Koh Tarutao. Je pourrais continuer comme cela indéfiniment s'il n'y avait pas ce souci avec l'immigration. J'avais peur de m'y ennuyer à la longue mais en alternant des journées détente avec d'autres d'exploration j'ai trouvé le bon équilibre. Quand je vadrouille, le hamac sous les arbres aux oreilles de Mickey me manque et quand je suis occupé à lire dans le hamac bercé par le clapotis de l'eau, je pense à la prochaine virée. Je comptais passer trois nuits à Ao Son, pour me promener aux cascades et aussi pour goûter à une tranquillité absolue, juste à côté de cette longue plage fabuleuse de trois kilomètres. L’ennui c’est le cirque du déménagement avec la tente. 
A la place je vais rester ici et j'irai à Ao Son en louant un vélo. Ce n'est qu'à quatre kilomètres, je pourrais même y aller à pied. Mais avec le tour aux cascades qui nécessite plus d'une heure de marche, cela fera trop loin.
Pour ne plus que l'immigration me fasse de souci, il faudra que j'attende encore quelques années. Il y a le visa retraité, valable à partir de 50 ans. C'est un visa d'un an renouvelable sans autre formalité que de détenir un compte en Thaïlande avec une certaine somme requise dont il faut fournir l'attestation chaque année. Ainsi il suffit d'ouvrir un compte ici et de faire un virement une fois par an. Ce n'est pas que je me vois vivre ici à l'année mais cela me permettrait d'y passer de nombreux mois d'hiver. 
Imaginez : cela fait trois semaines que le soleil brille tous les jours, sans aucun nuage, un pur grand ciel bleu. La vie se décline en technicolor. Le ciel mauve du matin lasse place à un ciel bleu pâle avant de devenir un bleu d'azur ardent. Les oiseaux gazouillent, les singes vaquent, ça bruisse de sons langoureux, le tout dans une jungle qui descend en cascade des collines jusqu'à mourir sur une plage de sable doré où la mer est toujours calme et nous tend les bras. Ao Molae est un vrai petit paradis. Cette anse est magique. Le sable descend en pente douce de sorte qu'il y a toujours suffisamment d’eau pour se baigner, indépendamment des marées. 
Alors pourquoi s’embêter en Europe à ronger son frein en attendant un retour des beaux jours qui se fait d'année en année toujours plus capricieux ? Et Paris, n'en parlons pas ! Ville grise aux visages fermés et mornes, pollution, vacarme, bordel, ennuis, surpopulation, stress, agression, violence... Je préfère ma petite jungle verte à la jungle urbaine. Il suffit que je pense à tout cela pour être reboosté d'entrain, tout sourire. La nature humaine ayant tendance à s'habituer à tout, il est nécessaire de se polluer la tête avec ces souvenirs pour goûter au bonheur. Mon seul souci c’est les macaques. C'est bien peu. Mais je suis plus malin qu'eux. Attendez ma mise au point de la monkey box ! 
Et puis la prochaine fois je viendrai aussi avec une fronde. Un ranger en a une et dès qu'ils le voient ils déguerpissent bien loin avant qu'il ait eu le temps de dégainer quoi que ce soit. Comme ce sont des animaux intelligents, autant utiliser leurs facultés pour être craint. Je vais leur montrer, moi, qui est le maître à ces petites créatures sans prédateurs qui se croient tout permis !
Ils m'ont encore fait des misères au dîner. Pourtant je les ai à l’œil, n’hésitant pas à prévenir d'autres campeurs quand je les vois roder autour de leur tente. Mais là, je n'ai pas vu le coup venir. J'étais en train de déguster un riz au curry (rien à voir avec le curry indien, c'est en fait un mélange de petits tronçons d'une plante verte qui ressemble aux pousses de cive), avec mon entrée patientant juste devant mon assiette à la place du verre. 
Un truc a bondi en l'air sur ma droite et je n'ai eu le temps de voir qu'un bras de singe velu et hirsute s'emparer de l'assiette en foutant le camp avec. Dans l'élan il avait tout renversé. Mais les macaques s'en moquent. Ce qui reste est toujours ça de pris. Ils aiment le gaspillage. Afin qu'ils ne prennent pas l'habitude de faucher la nourriture aux humains, j'ai écrasé tout ce qui restait par terre pour ne pas qu'ils le mangent. Ils pensent tout le temps qu'à bouffer. S'ils sont tant affamés que ça ils n'ont qu'à moins se reproduire. En écologie, un équilibre s'installe dès lors qu'il n'y a plus suffisamment de ressources pour nourrir une espèce. Ils doivent donc faire avec ce qu'ils trouvent dans la nature pour trouver cet équilibre sinon ils vont continuer à pulluler indéfiniment et on sera alors vraiment sur la planète des singes, persona non grata.


Quand on marche le long de la plage en allant vers le sud, on arrive à des rochers plats sur lesquels on peut continuer à marcher. Cela permet d'aboutir à un cap où on a une vue merveilleuse sur toute l'anse, comme si on arrivait en bateau. Mais surtout, avec du recul, ce sont tous les monts couverts de jungle au dessus du camp qu'on peut contempler dans toute leur splendeur. En plus sous cet angle, c'est toute la côte qui se dévoile, avec les plages d'Ao Jak puis d'Ao Pante. En zoomant, on peut même voir le débarcadère et les tentes en bordure de plage. Avec ma tente au milieu de cette jungle, je me sens privilégié. Connaissez vous d'autres endroits semblables où il soit autorisé de planter sa tente ? 
Je me sens un vrai Robinson. Pour autant j'ai le minimum de confort. Une guitoune qui me sert de bons petits plats quand les singes ne les volent pas et des sanitaires certes délabrés au toit en voie de chute mais ça me suffit. Que quoi a-t-on besoin d'autre ? Dans les villes ils nous fait tout un tas de trucs pour se sentir exister : sorties au restaurant, soirées, cinéma, shopping, rendez-vous télé... J'ai des films sur l'ordinateur, je n'en ai encore regardé aucun. Ici il suffit de se laisser gagner par la nature et de vivre dans son souffle.

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