J'ai été victime d'un
acte de sabotage odieux. Dans la nuit on m'a coupé la moitié des
petites ficelles qui suspendent le hamac, sans doute pour que le
reste cède sous mon poids lorsque je devais monter dedans. Je dois
susciter des jalousies avec le hamac suspendu jour et nuit au
meilleur coin de la plage, empêchant les autres d'en profiter. Ce
coup bas ne peut être l’œuvre d'un singe. Les ficelles sont
coupées trop nettement et toutes au même niveau, signant là une
découpe franche aux ciseaux. Cela ne m'a pas abattu pour autant.
J'ai tout coupé et raccommodé par des nœuds. Je ne sais pas qui
m'en veut. Je n’embête pourtant personne et ne fais jamais aucun
bruit.
C'est doublement incompréhensible. C'est de la méchanceté
gratuite, la pire qui soit. Il y a bien la voisine d'à côté qui
s'est laissée draguer par deux lourdingues qui l'ont entraînée
dans un bain de minuit la veille et qui sont restés à bavasser en
ricanant autour de sa tente. Des anglais, canette de bière à la
main comme il se doit, toujours entre deux eaux. Je suis allé les
voir hier soir pour leur demander très gentiment de faire moins de
bruit que la nuit d'avant. Ils m'ont semblé compréhensifs et sans
aucune animosité. A moins que cela ait vexé leur ego de dindons en
train de faire la cour à une poule consentante qui a invité l'un
d'eux dans sa tente la nuit dernière.
Les choses vont vite. C'est
ainsi que j'ai découvert que c'est une gémisseuse qui pousse de
temps en temps des petits cris d'animal blessé. Je passerai les
détails mais ça n'en finissait plus ; à trois heures du matin
elle gémissait toujours. J'ai donc déménagé en urgence à la
lumière de ma torche. Toute une histoire. Le modèle de tente que
j'ai n'est pas ces tentes qu'on jette et qu'on plie en deux secondes,
hélas. Cherchant plus de confort j'ai une tente dôme traditionnelle
avec des arceaux. Elle nécessite plein de piquets pour tendre
parfaitement la toile. J'ai laissé ça pour le lendemain.
Adieu donc mon petit coin
que j'aimais tant et que j'avais domestiqué. Je dois tout
recommencer de zéro avec le râteau. Cette fois, j'ai pris le
dernier emplacement du camping, pas le meilleur, sous des pandanus,
juste à côté du groupe électrogène. Mais je préfère sa
compagnie, au moins lui je sais quand il s'arrête ! Quitte à
déménager, j'en ai profité pour augmenter l’épaisseur de mon
lit d'aiguilles. Pour ce faire, je n'ai eu qu'à me servir avec les
petits tas que l'employée a réunis en ratissant la plage. Au
passage elle doit avoir une mémoire de poisson rouge car elle a
oublié de déblayer ensuite les tas que la mer commence à
éparpiller. Avec la couche que j'ai mise, ma tente a l'air d'une
poule en train de couver sur un nid !
J'ai pour voisins un
couple que je n'entend jamais, très tranquille et qui est venu le
lendemain de mon arrivée. Ils me servent ainsi de tampon contre
d'éventuels envahisseurs. J'espère qu'ils resteront le plus
longtemps possible. Je ne sais pas de quel pays ils sont, leur langue
m'est inconnue. Peut être des israéliens. J'ai raconté toute
l'affaire à Chris à la cantine. Il est sidéré par ce qui m'est
arrivé et pense que c'est l’œuvre du clan de la gémisseuse. Cela
l'amuse aussi, je vois qu'il se retient de rigoler. Demain il quitte
Koh Tarutao à regret. Il aimerait revenir plus longtemps, cette fois
avec un hamac et des bouquins. Il me dit : « je reprends
lundi, tu te rends compte ? ». Pas vraiment à vrai dire,
je ne sais pas quel jour on est !
Ce matin l'idée m'a pris
de retourner en haut de Toe-Boo Cliff, au lever du soleil, pour
contempler la lumière en train de caresser la cime des arbres. Je
n'ai pas regretté, c'était absolument fantastique. Un peu comme si
l'on était un singe en train d'observer le lever de soleil assis sur
une branche. A midi il y a un macaque qui est venu à ma table après
avoir léché les plats de ceux qui étaient partis. Il m'a piqué
mon assiette de fruits dont il restait les grains de pastèque que
j'avais recrachés. Il s'en est saisi l'un après l'autre. Il était
si près que j'ai pu l'observer en détail. Les singes sont vraiment
proches de nous. Leurs doigts ont même des ongles !







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