Chaque matin je retrouve
un chat à la gargote qui m'accueille miaulant en s'étirant de
toutes ses pattes avant. C'est un chat de gouttière, un bon bâtard,
blanc avec des tâches fauves et noires comme s'il était tombé dans
un pot de peinture. Il adore que je lui fasse des papouille se
roulant par terre les quatre pattes en l'air pour que je fourrage là
dedans plus facilement. Je suis toujours le premier à m'asseoir là
tandis que les corbeaux et les macaques montent sur les tables pour
leur petit déjeuner, avec les miettes que les dîneurs de la veille
ont laissées. J'aime ces instants uniques où tout le monde dort
encore et où la vie s'éveille par petites touches, en prenant son
temps.
Me voilà à nouveau sur
le vélo. Oh, je ne vais pas bien loin. Direction Ao Son à seulement
quatre kilomètres de là. J'étais sur le chemin dès 9 heures,
lorsque le soleil est encore bas et joue à cache cache avec les
feuilles. Il y a juste une côte à gravir, raide en venant d'Ao
Molae mais négociable depuis Ao Son car dans ce sens là ça monte
en pente plus douce. J'étais en train de pousser mon vélo dans la
côte frémissante de chants d'oiseaux à l'heure où d'autres vont
travailler. Je me suis exclamé : « C'est mieux que de
prendre le métro, non ? ». Je me suis retourné, il y en
avait un type du camp derrière moi, installé sous une tente depuis
longtemps, qui parle à tous les gardes et qui est vêtu toute la
journée d'un treillis et de godasses de l'armée.
Sa tente est
barricadée d'une clôture en mesh et surplombée d'une bâche. Je ne
serais pas étonné qu'il ait creusé une tranchée tout autour.
C'est un français, je l’ai entendu un soir grommeler « Avec
son usine à gaz.. », en essayant de recharger sa caméra au
milieu de tous mes câbles. Il a dû me prendre pour un fou à parler
tout seul le vélo à la main. Je m'en moque. Je me moque de tout
depuis que je suis là. Qu'on me laisse en paix et dans mon coin, je
retourne à la nature !
J'ai laissé mon vélo au
panneau pour la cascade de Lu Du. Le reste se négocie à pied. Mais
avant, je suis resté un bon moment à essayer de trouver le bon
angle pour prendre en photo une jeune pousse d'arbuste aux petites
feuilles rouges traversées d'un rayon de lumière.
Je ne l'ai pas
trouvé. Tant pis, d'autres trésors m'attendent. Le sentier est
constellé de petits papillons pas farouches d'un bleu-violet
électrique, qu'on peut presque toucher. Mais ces idiots restent à
stationner sur les feuilles les ailes repliées. Je me suis rabattu à
terre. Il y avait une branche morte qui servait de boulevard aux
termites. Au début j'ai cru que c’était des fourmis. Elles
allaient à la queue-leu-leu en montant ensuite dans un arbre.
La cascade est indiquée
à une heure de marche mais on y arrive en bien moins de temps. Il
faut passer sur des troncs, traverser des petits cours d'eau sur des
pierres glissantes ou encore enjamber des souches.
C'est un petit
parcours du combattant. Impossible de se perdre, le sentier est
jalonné de flèches et de fanions. Tout du long c'est la jungle à
l'état pur. Ce qui me plaît ici c'est qu'il n'y a que le silence de
la nature. Sorti de la jungle on n'a pas une route où l'en
entendrait des voitures passer, de la musique sortir des bars ou des
cris sur les plages. Pas de barbelés, pas de propriété privée. On
est libre d'aller où l'on veut. L'autre jour à table, de nouveaux
venus questionnaient un voisin pour savoir s'il y avait des bateaux
qui permettraient de rejoindre d'autres plages de l'île. Le gars
leur a répondu : « ici c’est pas comme à Koh Lipe,
c'est un autre concept. Il n'y a rien ». Rien, mais en même
temps c'est là où est toute la richesse.
Je n'avais pas souvenir
être allé jusqu'à la cascade il y a trois ans. Je pensais que je
m'étais arrêté en cours de route à cause du mauvais temps. Mais
quand j'y suis arrivé, j'ai tout de suite reconnu. La cascade n'a
rien d'impressionnant, c'est en fait un bassin avec de petits
poissons rayés où coule un ruisseau en se jetant le long de rochers
d'à peine un mètre de haut. La balade vaut plus par la traversée
de la jungle que par le but en soit. Le trou d'eau est un refuge pour
les libellules et les papillons. J'ai réussi à en avoir un en gros
plan. Un gros papillon. J'aimerais avoir celui d'un vert soyeux
électrique que je croise de temps en temps mais c'est déjà
inespéré d'avoir réussi à voir celui ci d'aussi près.
Le sentier pour la
cascade est juste à côté d'Ao Son. C'est aussi pour cela que
j'avais envie d'y camper. Après ma balade j'y ai fait un tour,
retournant sur cette grande plage sans fin et si sauvage avec sa
montagne verte au bout. Un type est arrivé, un touriste, alors que
j'étais en haut d'un rocher pour avoir une meilleure vue. Il m'a mis
en garde contre les sandflies qui prospèrent en nuées sur la plage
et qu'on ne voit ni ne sent. Selon son expérience elles préfèrent
l'ombre et le sable sec aussi si on marche au bord de l'eau on n'a
pas trop à craindre. Merci pour les conseils mais je suis bien au
courant et déjà enduit de lotion depuis belle lurette.
Aujourd'hui
le temps est encore plus clair que d'habitude. On voit nettement une
île au large derrière laquelle on distingue une grande île sauvage
au haut relief. C’est sans doute Koh Adang, une des îles qui
entoure Koh Lipe et située dans le parc national de Tarutao. Je vais
y aller prochainement, après mon retour forcé à Langkawi pour le
passeport. J'ai entendu des touristes dire qu'il fallait désormais
un battement de trois jours entre les deux coups de tampon. Le ranger
m'avait dit un. Qui croire ? J'ai deux nuits et trois jours, ça
devrait faire l'affaire.
Toute la plage est
plongée dans un odeur affreuse de poisson pourri. J'ai même cherché
dans les fourrés s'il n'y avait pas un macaque crevé.
J'ai
découvert d'où ça venait en retournant à la station des rangers.
Ils font sécher sur des bâches inclinées ce qui ressemble à du
vomi ou de la viande de spaghettis bolognaises. En y regardant de
plus près, ce sont ces petites crevettes qui font des bancs au bord
de l'eau. Je ne sais pas ce qu'ils comptent faire avec ça, elles ne
font que quelques millimètres. Sans doute pour donner du goût et
des protéines à leurs soupes. Juste à côté il y a une tente,
directement sur la plage.
C'était l'heure du
déjeuner, je me suis donc dirigé vers la cantine. Ce sont les deux
mêmes filles que la dernière fois, qui accueillent tout le monde
d'un « something to drink, something to eat ? ».
Enfin, tout le monde, c’est un bien grand mot, je suis le seul vélo
garé là haut de l'autre côté de la rivière. Pour un endroit si
désert, la cantine est curieusement en meilleure condition et il y a
un grand auvent récent où prendre ses repas. La carte est plus
variée, les prix un peu plus bas et les plats mieux préparés et
présentés. De toute l'île c’est là où l'on mange le mieux.
J'ai commandé un riz frit aux noix de cajou et j'ai été servi
d'une grande timbale avec des légumes et des morceaux d'omelette à
l'intérieur. La bière était bien fraîche, la glacière pleine de
glaçons là où partout ailleurs les canettes baignent dans une eau
plus ou moins fraîche. Les deux filles ont même un petit étal où
acheter des compléments, des sachets de chips, mais aussi une pleine
corbeille de fruits : ananas, petites bananes et même des
mangues toutes jaunes. De quoi regretter de ne pas y dormir.
Un jeune couple est
arrivé, à pied, exténué et a demandé un bungalow. Dernière
trouvaille je croyais qu'il n'y avait qu'un camping. L'une des deux
filles les a conduit dans la jungle, là où l'on voit deux toits
émerger. Ils en sont revenus avec une clef au bout d'un ruban rouge
suspendu à une tige de bois. Il y a donc des hébergements à Ao
Son. C'est le bon plan, ça. Il n'y a jamais personne. Ils ont dû en
construire récemment, sans doute pour attirer un peu de monde car le
camping dans les sandflies et les crevettes pourries n'emballe pas
des masses. J’étais à deux doigts de leur demander une visite
guidée. Pour revenir accompagné. Je n'ai pas osé.
Peut être qu'au
quartier général d'Ao Pante ils pourront me montrer des photos. Par
contre, quand on y est, on y reste coincé. Pas de vélos, pas de
service de taxi. Il faut se débrouiller comme on peut. Sur le chemin
du retour vers Ao Molae, j'ai croisé un gars, en sac à dos, avec
son matelas de sol sous le bras. Il y en a qui vont ainsi, à pied,
de plage en plage. Ça peut être un moyen de bien découvrir l'île
sans avoir à s'encombrer d'une tente. Sur chaque site ils en ont,
dressées en permanence et prêtes à accueillir les visiteurs.












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