J'ai réuni mes affaires
dès l'aube, pour faire la tortue la tente sur le dos jusqu'au coin
caché que j'ai déniché hier. J'y serai infiniment mieux. J'ai eu
droit la nuit dernière au bain de minuit d'un groupe de jeunes
bruyant. Un classique. Je préfère encore la compagnie des singes
même si je suis sûr qu'ils vont me donner du fil à retordre. Le
privilège d’être dès le lever du jour dans une baie d'une telle
beauté et pleine de sauvagerie permet d'en apprécier tous ses
trésors. Ainsi, le matin, l'arbre aux grosses feuilles vertes
luisantes fait des fleurs qui embaument des dizaines de mètres à la
ronde. Ce sont ces fleurs blanches avec une multitude d'étamines où
des insectes viennent s'abreuver de leur nectar.
Les fleurs sont très
éphémères et à 9 heures du matin on les retrouve sur le sable. La
pollinisation est très rapide. C'est comme si dès qu'un scarabées
se posait dessus c'était le signal pour la fleur que le travail
était accompli et qu'elle pouvait donc se détacher. Je n'ai jamais
vu une fleur si grosse se faner si vite. Ce n'est pas une fleur
habituelle. Elle a juste quatre pétales à la base qui ne sont en
fait que les sépales qui servent de bourgeon à la fleur avant
d'éclore. Tout le reste, cette touffe duveteuse, n’est que
l'appareil reproducteur de l'arbre. Les fruits sont très gros, des
sortes de mini noix de coco anguleuses qui germent d'un rien et
donnent un sous bois plein de grosses feuilles bien vertes que le
soleil vient éclairer par transparence.
Juste à côté on trouve
un autre arbre, aux petites fleurs blanches ornées d'un œil orange
en leur centre et qui sentent un peu la fleur d'oranger. Marcher le
matin le long de la plage est un pur bonheur des narines et je suis
désormais pile au cœur de là où ça se passe. Je vais y être
bien comme un pacha. Mon coin est trop à l'ombre pour pouvoir y
tendre un fil pour le linge. Aussi, je prolonge le camp sur la plage,
en me servant d'un immense arbre, celui aux fameuses fleurs
vaporeuses comme un voile de mariée. Quelqu'un y a suspendu une
balançoire. J’y ai ajouté un fil à linge et le hamac qui
bénéficiera de l'ombre toute la journée. Si ce n’est pas le
paradis, ça ! J'aurais dû filer là dès mon arrivée hier.
Reste le problème des
singes que je n'ai pas encore vus patrouiller dans le secteur. Il
faut dire que le coin avec ses détritus de plastique ne doit pas
beaucoup les intéresser. Rien à se mettre sous la dent. Par mesure
de sécurité j'ai retiré tout ce qui dans la tente pourrait piquer
leur curiosité. Je me farcis désormais les affaires de toilette
dans le sac, comme s'il n'était déjà pas assez lourd. Le linge de
nuit reste suspendu dehors sur le fil. Il ne reste plus que le
matelas de sol, le sac de couchage, le drap de soie et l'oreiller,
tout cela en couche bien plate visible en jetant un œil à travers
la moustiquaire de l'entrée. J'ai même hésité à tout laisser
ouvert pendant la journée pour qu'ils puissent vaquer librement
dedans sans avoir à déchirer la tente.
Mais avec les sandflies,
quel risque est le pire ? Dur à dire...
Le petit déjeuner pris,
je suis retourné à la tente pour vérifier son intégrité. Et j'ai
élucidé le mystère sur la présence de sable que je retrouvais
régulièrement à l'intérieur. Ainsi que celui de la moustiquaire
blanche toute tachée. En fait les macaques viennent bien autour de
la tente et doivent se mettre sur leurs pattes de derrière, appuyés
sur l'ouverture de la tente pour mieux regarder ce qui se trouve à
l'intérieur. Pendant ce temps le sable sous leurs pattes passe à
travers et se retrouve sur l'oreiller. Si ce n'est que ça, ce n'est
pas grave. Tant qu'ils ne me déchirent pas la porte...
Le bout de la plage vers
les bungalows est le domaine d'arbres pour qui l'automne est arrivé.
Ils couvrent tout un cap rocheux et donnent de jolies couleurs dorées
qui tranchent avec le vert si intense de la jungle. Ce sont des
arbres typiques de la forêt tropicale sèche, les mêmes que dans le
Guanacaste au Costa Rica. La saison sèche est bien là, il n'a pas
plu une goutte depuis 16 jours. Chaque nouvelle journée est encore
plus belle que la précédente et offre des couchers de soleil
fabuleux. A marée haute on voit de larges bandes sombre tout au
bord de l'eau. L'eau y est trouble et de couleur marron. Ce n’est
pas de la boue mais des bancs énormes de petites crevettes qui
sautent par dessus la surface si on y jette un pied.
Je n'ai jamais
rien vu de tel. Ça ferait le bonheur des gros poissons c’est sans
doute pour cela que les bancs restent si près du bord.
Maintenant que je suis
bien installé, je profite de la joie d'être ici, débarrassé de
tout tracas. Si hier j'étais d'humeur partagée, regrettant Ao Pante
et ne me voyant pas rester une semaine ici, avec mon petit coin c’est
tout le contraire. Même si mon dos paye aujourd'hui les excès de la
veille. Je me suis bloqué en sortant de l'eau et je ne peux plus
m’asseoir. Depuis San Francisco et l'épisode de la glissade sur un
rocher des deux pieds, j'ai toujours une douleur qui va et vient et
m'handicape plus ou moins, pile au niveau de la blessure que j'ai
depuis une dizaine d'années au niveau d'un disque qui m'a déjà
donné deux hernies.
J'espère ne pas être en train d'en développer
une troisième. Toujours est-il que je vais devoir attendre quelques
jours avant de louer un vélo pour aller explorer l'autre côté de
l'île, le temps que ça passe un peu. Le hamac me fait du bien, je
vais donc en faire une cure !








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