Quand on a plein de temps
avec soi, on s'occupe dans des choses qui ne nous auraient même pas
effleuré l'esprit sinon. La nuit dernière il y a eu une tempête de
vent qui a fait claquer la bâche que j'avais recouverte par dessus
la tente, question de pouvoir dormir porte ouverte en cas de pluie.
Je l'ai enlevée ce matin. Après tout j'ai investi dans un modèle
avec abside spécialement pour ça. J'ai tourné la tente dans
l'autre sens aussi, côté mer, afin d'avoir le vent dans le dos.
Seulement dans ce sens là le terrain descend en pente vers la plage.
Il a donc fallu faire des travaux de terrassement. Pour ce faire,
j'ai à disposition un truc pour ratisser les feuilles.
En le
retournant ça permet un peu de labourer. Et question labourage je
n'ai pas lésiné. Sous les arbres le sol est particulièrement dur
et me file mal au dos le matin. Désormais le terrain est
parfaitement plat. En retournant la tente j'ai aussi levé le voile
sur le mystère de l'abside qui ne se monte pas. En fait il y a un
œillet supplémentaire destiné à recevoir l'arceau dont je ne sais
que faire. Je ne l'avais pas vu hier car il était replié sous la
tente. A présent tout tient bien droit et je n'ai plus à me servir
de la ficelle. A la place j'ai un trou pour rien dans une tente toute
neuve. Il ne me reste plus qu'à le coudre.
Pour le petit déjeuner
j'avais commandé hier le breakfast set. Je ne le conseille pas.
Pour
120 bahts vous aurez droit à une boisson chaude, deux toasts, un œuf
sur le plat et une espèce de saucisse explosée en tronçons censée
être du poulet mais qui a la consistance de plastique. Vous pouvez
aussi commander ces ingrédients séparément, cela vous reviendra
moins cher et vous aurez en plus deux œufs à la place d'un. Une
bizarrerie thaïlandaise... Depuis, je commande une belle assiette de
fruits (ananas et pastèque uniquement), un thé, des toasts et selon
l'humeur et la faim j'y ajoute les œufs. Exit la saucisse façon
bâtonnet de surimi ! Le matin c'est le moment des singes qui
s'invitent au restaurant si un garde ne veillait au grain armé d'une
fronde pour les faire déguerpir.
Après on ne les revoit plus
jusqu'au soir. C'est aussi l’heure des cochons. Toujours les mêmes
avec les deux petits marcassins qui suivent en sautillant. J’ai vu
aussi une espèce de toucan dont j'ai oublié le nom et que j'avais
vu à Bornéo. Je crois avoir aperçu des perroquets, des machins
verts passer sans s’arrêter. J'espère pouvoir en traquer quelques
uns.
Le garde de la réception
ne me reconnaît pas mais moi oui. C’est le même que la dernière
fois. Sauf qu'il prenait aussi les commandes à la cantine. Cette
année on a droit à une fausse blonde platine qui ne va pas du tout
sur une asiatique ou à une brune avec un œil vitreux.
Pour le
service il faut compter sur la mère Noël. Mettez lui une guirlande
lumineuse dans les mains et elle fera un merveilleux sapin de Noël.
Outre sa tenue aux couleurs jamais assorties, elle a un chouchou rose
fluo dans des cheveux décolorés en roux, un rouge à lèvre
vermillon et du blush en veux tu en voilà qui lui font deux joues
bien rouges comme des pommes. Pour le service, j'indiquais au début
le numéro de la table où je m'installe mais pas besoin, ils ont une
organisation sans faille. Même si vous êtres partis aux toilettes,
il savent où vous êtes installé. La cantine ouvre de 7h45 à 14
heures puis de 17h30 à 20 h30. Après, ils coupent l'électricité.
C'est pratique comme ça les gens regagnent leurs quartiers sans
bruit. De toute façon les touristes qui viennent là sont des
routards seuls en sac à dos ou bien des couples. Ils ne restent pas
bien longtemps. Le matin, c'est l'heure du ballet des valises à
roulettes et des démontage de tente. Ça a quelque chose de triste.
Tous ces gens pressés qui passent et s'en vont. La durée moyenne de
séjour doit être de un ou deux jours, question de dire « j'y
étais ». Les gens sont pris dans une frénésie de voir un
maximum de coins et d'îles au cours de leur périple. Mais ils
passent à côté de choses merveilleuses. Pour rien au monde je ne
quitterais cette île.
Je les laisse aller s'entasser à Koh Lipe ou
d'autres îles débordantes d'hôtels et de chiens où l'on doit
batailler pour trouver un coin où poser sa serviette tandis que des
armadas de gilets rouges ont pris possession de la mer en s'agitant
en tout sens. Mais ils ne savent pas les pauvres, alors ils vont
voir. Peut être même qu'ils préfèrent ça et qu'ils trouvent le
coin ici trop tranquille.
Tranquille c’est le
moins qu'on puise dire mais c’est ce qui me va bien. No stress.
Certains pourraient trouver que c'est mortel mais moi j'aime être
dans mon hamac à me balancer au gré du vent.
Quand j'en ai marre,
j'ai juste à aller m'asseoir sur une balançoire que d'autres ont
suspendu et de faire quelques tours dans les airs. Je peux aussi
aller me baigner, regarder le paysage ou encore m'étendre sur la
serviette et me plonger dans un état proche de la méditation où
j'essaye de déconnecter le cerveau de toute pensée en se focalisant
uniquement sur les sons et les sensations alentours.
J'ai étalé mon domaine.
Content de la tournure qu'avait pris le sol autour de la tente après
l'avoir ratissé, j'ai continué de plus belle, pris dans une
frénésie de nettoyage. Comme je marche toute la journée pieds nus,
j'ai enlevé toutes ces espèces de petites pommes de pin dures des
filaos avec des écailles qui restent plantées sous les orteils.
J'ai ratissé sous le fil à linge et même sur la plage, délimitant
une large zone qui tend à être envahie si je m'éloigne de trop,
les gens étant attirés par ce petit coin de paradis au sable blanc
et lisse où poser sa serviette à l'ombre des arbres. Mais c'est
chez moi. Pour éviter que d'autre s'installent à côté j'ai mis
tous les détritus, les feuilles mortes et coupantes des pandanus,
les fameuses pommes de pin et j'ai mis des pierres partout. Sinon
j'ai une arme imparable que je dégaine au besoin. Un couple avait
décidé de se mettre à deux mètres de moi alors que la plage fait
des kilomètres. J'ai amené une petite boule qui fait haut parleur
et que j'ai reliée à mon lecteur MP3.
Ça me permet d'écouter de
la musique quand j'en ai envie et ça fait déguerpir les gens sans
avoir à ouvrir la bouche. Rien à faire c'est si ça fait vieux con.
Je n'ai pas de chez moi, cette tente est le seul toit que j'ai et je
me suis délimité une petite propriété privée tout autour dont
moi seul connaît les limites. Pour un peu je pisserais autour pour
marquer mon territoire.
En attendant, rester si
longtemps ici tout seul est un défi que je ne sais pas combien de
temps je relèverai. La solitude ne me pèse pas mais il me manque un
Sébastien de Gavdos ou une Anne-Laure de l'autre fois pour partager
des choses et me donner l'envie de montrer ce que je connais tout en
découvrant de nouveaux endroits.
Aucun n'a pu se libérer pour venir
me rendre visite. C'est dommage. Car avec tout ce temps, cela
m'aurait bien plu d'avoir de la compagnie pendant quelques temps. Du
coup, les deux mois qui se profilent me semblent être une éternité.
Certes je pourrais faire comme les autres et aller sur d'autres îles.
J'aurais bien revu Railay mais c'est noir de monde et les
hébergements à un tarif prohibitif, le tout dans une baie pleine de
long tails boats qui empêchent de fermer l’œil. J'avais aussi
envie d'explorer Koh Lanta que je connais mal mais l'île est trop
grande et les plages les plus intéressantes du nord de l'île
possèdent toutes des hébergements derrière.
Par contre je vais
découvrir d'autres îles du parc de Tarutao. Il y a Koh Adang et Koh
Rami où l'on peut camper et qui possèdent des cantines. Ce sont des
îles qui entourent Koh Lipe sans avoir à en subir le désagrément.
Il ne me restera plus qu'à demander aux gardes en temps voulu
comment faire pour s'y rendre. Sinon il y a plus au nord les îles de
Trang dont j'en connais certaines. Je retournerais bien sur Koh
Kradan. J'ai vu que le bateau rapide Krabi-Langkawi y faisait une
halte. C'est une île sans village où l'on peut camper avec de
merveilleux fonds marins et un banc de sable entouré d'eau à la
couleur incroyable. J’en garde un fabuleux souvenir quand j'avais
organisé la croisière au sud de Phuket il y a quelques années.
J'irais bien aussi à Koh Rok Nok mais il n'y a pas de ferry qui y
conduit. A voir. Sinon il y a aussi Koh Kai au nord de Koh Kradan et
que je ne connais pas. J'ai vu des photos, ça a l'air prometteur et
il n'y a pas de village de locaux. Je crains un peu les îles
habitées. Beaucoup les recherchent pour immiscer dans la vie locale
mais pour moi c'est synonyme de long tails boats et de chiens qui
prolifèrent. Bref je crois que je ne vais rester à Koh Tarutao que
jusqu'à début février. Surtout que j'ai décidé de changer les
dates de mon retour. J'ai écourté le séjour de deux semaines. Deux
mois c'était vraiment trop long. Surtout que cela fait presque un an
que je crapahute non stop. Je ressens le besoin de me poser un peu et
de bénéficier du confort de la vie moderne que d’ordinaire je
fuis. C'est ainsi, la nature humaine est complexe et pleine de
contradictions...
















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