Juste à la sortie de
Rosh Pinah, au niveau d'une carrière dont les déblais volent au
quatre vents, se situe une bifurcation fléchée d'un petit panneau
vers Namuksluft. Cela semble étrange car d'après la carte
l'embranchement devrait être quelques kilomètres plus loin, par une
piste qui a l'air bien tracée et qui amène en 22 kilomètres au
Namuksluf Rest Camp & Lodge. Y aurait-il usurpation d'identité?
Dans le doute, je me suis quand même emmanché sur ce chemin qui
mène à un portail d'où il est indiqué que le camping se situe 14
kilomètres plus loin. Les distances aussi semblent ne pas
correspondre, mais bon, ça va vers la bonne direction. Quant au
chemin, il est à la limite de requérir un 4x4 obligatoire.
C'est
une piste pleine de cailloux ou quand il n'y en a pas, c'est du sable
grossier sur une large épaisseur, la voiture manquant s'enliser à
plusieurs reprises. Il faut faire attention à ne pas donner d'à
coups sinon je resterais bloqué. Les roues sont constamment à la
limite de patiner dans le vide. 14 kilomètres de ce traitement, il
faut avoir les nerfs solides. En plus comme il est impossible d'aller
bien vite, le maximum qu'on puisse rouler est de 10 à 20 km/h.
Aussi, pour écourter le temps et me donner du cœur à l'ouvrage, je
guette le défilement des kilomètres au compteur, en me disant :
plus que 9... plus que 7... ça y est j'ai dépassé la moitié...
Pour couronner le tout, la piste est remplie de ces bosses de 4x4
puissance mille contre lesquelles je peste et qui donnent
l'impression que la voiture va se disloquer quand on roule dessus.
Impossible de les éviter, le chemin n'est que deux ornières
destinées à accueillir deux roues comme sur un rail. Après tout le
chemin que j'ai déjà fait, ce serait bien bête de crever ainsi
pour aller à un camping. J'ai failli rebrousser, mais pour aller
où ? Et puis ces montagnes m'appellent. La végétation qui
borde le chemin est remplie de plantes grasses qui donnent une
impression de pampa d'Amérique du Sud. J'ai bien envie de voir le
fond de cette vallée.
Le camping est situé au
pied des montagnes. C'est une ferme avec des vaches et deux chevaux
qui se baladent en liberté dans la plaine tout autour. Des animaux
heureux. Je suis accueilli par les propriétaires, une famille de
noirs, une dame et son jeune fils. Je n'ai pas vu le mari. Je suis
invité à remplir le registre dans une salle commune fermée en
permanence, volets clos.
Pour ce faire, on traverse leur salon, pièce
remplie de bibelots, de napperons et de peaux de bêtes, que des
trucs qui attirent la poussière dont on se passerait bien dans une
plaine déjà pleine de poussière ! Dans le salon trône un
frigo et grand congélateur coffre où l'on pourrait mettre quelqu'un
à congeler sans avoir à le découper en morceaux avant. Pour venir
habiter ici, il faut aimer la solitude. 14 km d'un chemin
impraticable, il y a intérêt de ne pas être malade ou d'avoir
oublié un truc dans le caddie du supermarché ! La dame est
très gentille même si son anglais semble un peu limité. Mais ses
sourires et sa tranquillité font le reste. J'aime la façon qu'elle
a de traîner les pieds.
Le terrain, outre le
camping qui comporte des emplacements ombragés avec de la pelouse,
des tables, des bancs et un grand barbecue en pierre qui ressemble à
un four, possède trois lodges mitoyens dont l'un semble occupé par
les propriétaires. On peut s'installer où l'on souhaite. Ça tombe
bien, je suis le premier, même si un 4x4 vient juste d'arriver
pendant que je remplissais les papiers. C'est le camping le moins
cher où je sois allé, compter 60 dollars la nuit, soit moins de 6
euros. J'ai annoncé une nuit mais il se pourrait bien que j'en fasse
deux, si je veux pouvoir demain me balader dans le secteur.
En plus,
le terrain possède une piscine de poche qui doit faire moins de 10
mètres de long. Mais c'est bien suffisant pour se rafraîchir. C'est
là d'ailleurs que j'ai choisi de terminer l'après midi, en faisant
une sieste sur un des trois bancs en béton qui font le tour du
bassin, protégés d'un petit toit de tissu vert. J'ai demandé
s'ils avaient un plan des randonnées, m'étouffant à moitié de ma
question. C'est tellement à la bonne franquette ici que cela
m'étonnerait mais j'ai tenté ma chance. Le seul plan qu'ils ont
c'est un dessin sur un mur qui fait le cercle d'une horloge dont les
heures sont reliées par des empreintes de pas, le tout garni de
quelques photos de ce qu'on peut voir. Le sentier court sur 1,5 km et
se prend du camping d'où il est fléché bien qu'il ne soit pas
balisé. 1,5 km ça fait court pour s'occuper demain, va falloir que
je trouve autre chose, peut être y a t-il d'autres chemins que celui
ci.
Le lendemain matin, petit
déjeuner pris, je me suis élancé sur le sentier. Comme il était
trop tôt pour pouvoir prendre les montagnes en photo, le soleil
barrant la perspective, je me suis arrêté pour me reposer sur un
rocher, le temps que le soleil soit plus haut et que je ne sois pas
contraint de prendre des photos toujours dans la même direction.
J'aurais dû partir plus tard. Le chemin, comme je le pensais, est
une sente de bestiole sauvage, balisée de leurs crottes qui viennent
tout d'un bloc comme des billes ; des genres de chèvres du
désert sans doute. Je n'en ai pourtant pas encore vues. Il y a un
sommet là haut qui me dit bien. Il n'a pas l'air très loin, et le
dénivelé n'a pas l'air si raide que cela.
Comme le paysage est
plutôt du style minéral avec peu de végétation hormis des plantes
grasses appelées succulentes et quelques cactus, il doit être
possible de gagner le sommet sans avoir besoin d'un sentier. En plus,
le chemin de bique semble mener vers ces montagnes, je n'ai qu'à le
suivre. Dans ces contrées où l'homme n'a jamais dû passer, c’est
l'animal qui guide l'homme. Ces bestioles ne sont pas si folles,
elles empruntent les passages les plus faciles et les moins pentus,
trouvant les endroits où passer entre deux gorges. Car la montagne
n'est pas un monolithe lisse. Il est plein d'aspérités, de coins
plus pentus que d'autres et de petits ravins qu'on ne voit pas de
loin. C’est souvent quand on y est qu'on se dit : et
maintenant par où je passe.
A un niveau, en étudiant
le relief, j'ai pensé pouvoir arriver au sommet en longeant une
crête mais celle ci est devenue une dorsale de plus en plus raide où
mes pieds se dérobaient sur des pierres qui roulent. En regardant
sur ma droite j'ai pris un peu peur. C'était quand même très pentu
et si je chutais, il n'y aurait rien pour me retenir et au delà
c'est un précipice qui m'attend. Cela me faisait vraiment penser à
ces épisodes de « je ne devrais pas être en vie ». Avec
mon trek hors sentier, personne ne sait où je suis et même s'il ne
m'arrive rien, je ne sais pas si je saurai retrouver la direction du
retour, tant tout se ressemble. J'essaye de prendre des repères,
comme la couleur ou la forme d'un rocher.
Je devrais plutôt
construire des cairns pour me repérer, ces petits tas de pierres que
les randonneurs construisent le long des chemins quand ils ne sont
pas balisés. En attendant, plus je montais le long de mon arête et
plus je sentais que j'étais sur la mauvaise voie. Malgré tout je
m'entêtais encore un peu plus, jusqu'à ce que je vois un scorpion à
mes pieds alors que je m'étais arrêté pour boire un peu.
Évidemment avec tous ces rochers faces au soleil, c'est le paradis
du scorpion et c'est d'ailleurs ce à quoi je pensais en grimpant, me
demandant s'il y avait des scorpions en Namibie. La réponse est donc
oui. Et je m'en serais bien passé. C’est la première fois que
j'en vois un de ma vie. C'est un « beau » spécimen d'une
dizaine de centimètres, au corps noir et aux pattes oranges, qui
avance vers moi sans avoir l'air d'être très impressionné.
Je le
suis un peu plus. Partagé entre fascination et effroi je sors mon
appareil photo, m'écartant un peu de son chemin. Mais celui-ci
bifurque alors pour foncer à nouveau dans ma direction. Je ne suis
donc pas resté longtemps dans le secteur, une fois le scorpion dans
la boîte j'ai tourné des talons, ne tenant pas vraiment à lui
serrer la pince.
Finalement, j'ai trouvé
un endroit moins pentu par lequel je pouvais passer de l'autre côté
d'une gorge. A cet endroit, j'ai retrouvé les traces de passage de
ces bestioles que j'avais perdues de vue. J'ai aussi trouvé sur le
sol un morceau de pierre comme un débris de verre poli par la mer,
avec des arêtes bien marquées et qui brillait au soleil. Je l'ai
ramassé et gardé en souvenir. Serait-ce un diamant ? Je ne
pense pas qu'il va me rendre très riche car il n'a pas l'air bien
pur. A moins de le tailler et de le polir...
Plus loin j'ai été
alerté par un « tsss tsss ». C'est le cri de ces
créatures qui ont tracé la montagne de leurs crottes. Ce sont les
mêmes que j'avais vues au Spitzkoppe. Ce sont bien des genres de
chèvres sauvages, de couleur grise, qui se rapprochent un peu du
chamois. J'ai pu les apercevoir d'assez près, au détour d'un
rocher. J'ai même eu le temps de dégainer l'appareil photo pour
vous en offrir un aperçu. J'ai eu de la chance car elles sont
extrêmement farouches et détalent à toute vitesse très loin comme
si elles avaient le feu au derrière. Il y a aussi des dassies qui
montent la garde et n'ont de cesse de crier comme des marmottes pour
avertir le reste de la colonie qu'un énergumène d'une espèce
jamais vue se radine.
C'est mon petit triomphe
d'être parvenu au sommet, de là je jouis d'une vue superbe sur la
vallée qui s’étend jusqu'à des montagnes plus au sud, au loin,
très probablement situées de l'autre côté du fleuve, en Afrique
du Sud. Je me sens comme un explorateur et j'aurais un piquet que
j'aurais mis un drapeau avec mon nom dessus. Vu qu'il n'y a pas de
chemin pour venir là, je ne serais pas étonné d'être le premier à
fouler cet endroit. En tout cas je me plais à cet idée. Là dessus,
il a fallu penser à la descente qui comme je le craignais s’est
faite par un autre endroit. J'avais bien la direction à prendre par
vol d'oiseau mais je ne reconnaissais rien. Ce qui a fait que j'ai dû
emprunter des passages un peu plus délicats, forcé de rebrousser
quelques fois quand je m'emmanchais vers une voie trop abrupte.
Chaussé de tongs de plage, je n'étais pas vraiment armé pour cette
randonnée plus difficile que je ne l'avais prévu. Souvent je
glissais, mon pied étant retenu que par la lanière de la tong en
forçant sur celle-ci. Il ne manquerait plus qu'elle lâche et c’est
la fin. Il n’est pas possible de marcher pieds nus là dedans, les
cailloux sont trop pointus et rendus brûlants par le soleil qui est
désormais à son zénith. Je n'ai pas de nourriture non plus,
pensant être de retour au camp pour le déjeuner. Quant à mes
réserves d’eau, je n'ai qu'un litre dont il ne reste plus grand
chose. S'il m'arrive quelque chose je suis cuit. Tous les ingrédients
sont là comme dans la série dont je parlais !
Mais j'ai un bon
ange gardien qui me fait retrouver l'équilibre chaque fois que je
glisse sur ces rochers plats fendus par la chaleur qui se soulèvent
sous le pas en claquant comme un couvercle de chiottes. Il ne
faudrait quand même pas trop le solliciter sinon il va finir par en
avoir marre de me servir de bâton de berger !
En redescendant, j'ai
longé le flanc de la montagne pour éviter de faire un détour,
toujours en suivant la trace de ces chamois du désert, pour me
rendre vers un canyon qui ferme la vallée dans laquelle se situe le
camping. Je voulais voir à quoi ça ressemblait de près. C'est un
canyon très verdoyant comparé au reste du secteur - bien que le
cours soit asséché - avec des joncs, des oliviers et des acacias
aux longues épines.
J'y ai aussi vu mon deuxième scorpion.
Décidément c'est infesté ! J'ai lu aussi qu'il y avait des
gros serpents, l'un passant ses journées dans les branches, l'autre
à l'ombre des rochers. Je ne tiens pas forcément à en croiser
un...
J'étais de retour au
camping à 15 heures. Une heure un peu tardive pour le déjeuner mais
je suis sauf ! En revanche, des voitures sont arrivées dans le
délai et une smala très bruyante s'est octroyée trois emplacements
autour du mien, faisant du camping leur domaine privé. Je les fuis.
Ils m'ont fait déguerpir de la piscine où je m'étais réfugié
pour me reposer, délogé de ma douce torpeur par leurs rires gras.
Pendant qu'ils étaient à la piscine j'ai fini allongé sur l'herbe,
à l'ombre d'un arbre d'un emplacement vacant puis je suis retourné
à la piscine une fois qu'ils en étaient parti. Impossible de
déménager ailleurs, on les entend dans tout le camping d'où qu'on
soit. A cela est venu s'ajouter d'autres voitures avec bébé à
bord. C’est l'invasion. Ils viennent tous d'Afrique du Sud. Il y a
un truc que je n'avais pas prévu, c'est que les vacances de Noël
ont l'air d'avoir commencé ce week-end, ce qui pourrait bien
expliquer cet afflux massif qui correspondrait bien au temps qu'il
leur a fallu pour arriver ici depuis Johannesburg ou Le Cap. Maudites
vacances scolaires que je fuis comme la peste ! Il va falloir
que je partage désormais avec les autres pour les deux dernières
semaines qu'il me reste. Ils vont m'envahir le Fish River Canyon. Au
secours !
Je suis allé me réfugier
chez les propriétaires, pour leur parler un peu. Je préfère leur
compagnie, plus discrète et tranquille. Ils ont une gamelle de clebs
remplie d'eau devant la réception mais c'est pour un matou tout
blanc. Je les félicite pour leur choix. La dame m'a demandé si
j'avais croisé des zèbres quand je lui ai expliqué que je m'étais
rendu tout en haut, fier de mon exploit. Comme je lui ai répondu que
non, elle avait l'air déçu et m'a avoué qu'ils les mangeaient.
Sinon j'ai appris que l'espèce de chamois du désert était une
gazelle qui porte un nom qui finit en « bok » en
afrikaner, nom que j'ai oublié. En revanche, il semble qu'en anglais
leur nom soit des reeboks.
Ce n'est pas une marque de godasse, ça ?
Elle m'a aussi raconté que les montagnes se paraient de toutes les
couleurs avec les fleurs après la saison des pluies. Sinon, je lui
ai dit que j'aimais beaucoup l'endroit, ce qui lui fit plaisir. J'ai
donc renouvelé pour une nuit supplémentaire, en dépit des nouveaux
venus.
Chaque fois que je vais
prendre une douche, ça sent une bonne odeur de feu de cheminée. Je
me demandais d'où ça venait et j'ai trouvé. Alerté par un truc
qui furetait de derrière les fagots, j'ai aperçu le fils affairé à
pousser un tronc sous une cuve rouillée toute en hauteur d'où
partaient des tuyaux dans tous les sens. Voilà une chaudière à
bois !
On a parlé un peu avant qu'il s’en retourne avec sa
brouette vide. Il m'a demandé si j'avais vu un kudu. Ça me rappelle
vaguement quelque chose de quand j'étais en Afrique du Sud mais je
ne sais plus à quoi ça ressemble. Le soir ils allument un
générateur à essence pour permettre d'avoir de l’électricité
sur le camp. Alors que j'étais assis à une prise, occupé à trier
les photos sur l’ordinateur, la propriétaire est venue me voir
pour me demander si l'électricité fonctionnait bien. Je ne la
reconnais jamais, elle change tout le temps de perruque et de tenue !



















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