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lundi 16 décembre 2013

Namusberg


Juste à la sortie de Rosh Pinah, au niveau d'une carrière dont les déblais volent au quatre vents, se situe une bifurcation fléchée d'un petit panneau vers Namuksluft. Cela semble étrange car d'après la carte l'embranchement devrait être quelques kilomètres plus loin, par une piste qui a l'air bien tracée et qui amène en 22 kilomètres au Namuksluf Rest Camp & Lodge. Y aurait-il usurpation d'identité? Dans le doute, je me suis quand même emmanché sur ce chemin qui mène à un portail d'où il est indiqué que le camping se situe 14 kilomètres plus loin. Les distances aussi semblent ne pas correspondre, mais bon, ça va vers la bonne direction. Quant au chemin, il est à la limite de requérir un 4x4 obligatoire. 
C'est une piste pleine de cailloux ou quand il n'y en a pas, c'est du sable grossier sur une large épaisseur, la voiture manquant s'enliser à plusieurs reprises. Il faut faire attention à ne pas donner d'à coups sinon je resterais bloqué. Les roues sont constamment à la limite de patiner dans le vide. 14 kilomètres de ce traitement, il faut avoir les nerfs solides. En plus comme il est impossible d'aller bien vite, le maximum qu'on puisse rouler est de 10 à 20 km/h. Aussi, pour écourter le temps et me donner du cœur à l'ouvrage, je guette le défilement des kilomètres au compteur, en me disant : plus que 9... plus que 7... ça y est j'ai dépassé la moitié... Pour couronner le tout, la piste est remplie de ces bosses de 4x4 puissance mille contre lesquelles je peste et qui donnent l'impression que la voiture va se disloquer quand on roule dessus.
Impossible de les éviter, le chemin n'est que deux ornières destinées à accueillir deux roues comme sur un rail. Après tout le chemin que j'ai déjà fait, ce serait bien bête de crever ainsi pour aller à un camping. J'ai failli rebrousser, mais pour aller où ? Et puis ces montagnes m'appellent. La végétation qui borde le chemin est remplie de plantes grasses qui donnent une impression de pampa d'Amérique du Sud. J'ai bien envie de voir le fond de cette vallée.
Le camping est situé au pied des montagnes. C'est une ferme avec des vaches et deux chevaux qui se baladent en liberté dans la plaine tout autour. Des animaux heureux. Je suis accueilli par les propriétaires, une famille de noirs, une dame et son jeune fils. Je n'ai pas vu le mari. Je suis invité à remplir le registre dans une salle commune fermée en permanence, volets clos.
Pour ce faire, on traverse leur salon, pièce remplie de bibelots, de napperons et de peaux de bêtes, que des trucs qui attirent la poussière dont on se passerait bien dans une plaine déjà pleine de poussière ! Dans le salon trône un frigo et grand congélateur coffre où l'on pourrait mettre quelqu'un à congeler sans avoir à le découper en morceaux avant. Pour venir habiter ici, il faut aimer la solitude. 14 km d'un chemin impraticable, il y a intérêt de ne pas être malade ou d'avoir oublié un truc dans le caddie du supermarché ! La dame est très gentille même si son anglais semble un peu limité. Mais ses sourires et sa tranquillité font le reste. J'aime la façon qu'elle a de traîner les pieds.
Le terrain, outre le camping qui comporte des emplacements ombragés avec de la pelouse, des tables, des bancs et un grand barbecue en pierre qui ressemble à un four, possède trois lodges mitoyens dont l'un semble occupé par les propriétaires. On peut s'installer où l'on souhaite. Ça tombe bien, je suis le premier, même si un 4x4 vient juste d'arriver pendant que je remplissais les papiers. C'est le camping le moins cher où je sois allé, compter 60 dollars la nuit, soit moins de 6 euros. J'ai annoncé une nuit mais il se pourrait bien que j'en fasse deux, si je veux pouvoir demain me balader dans le secteur. 
En plus, le terrain possède une piscine de poche qui doit faire moins de 10 mètres de long. Mais c'est bien suffisant pour se rafraîchir. C'est là d'ailleurs que j'ai choisi de terminer l'après midi, en faisant une sieste sur un des trois bancs en béton qui font le tour du bassin, protégés d'un petit toit de tissu vert. J'ai demandé s'ils avaient un plan des randonnées, m'étouffant à moitié de ma question. C'est tellement à la bonne franquette ici que cela m'étonnerait mais j'ai tenté ma chance. Le seul plan qu'ils ont c'est un dessin sur un mur qui fait le cercle d'une horloge dont les heures sont reliées par des empreintes de pas, le tout garni de quelques photos de ce qu'on peut voir. Le sentier court sur 1,5 km et se prend du camping d'où il est fléché bien qu'il ne soit pas balisé. 1,5 km ça fait court pour s'occuper demain, va falloir que je trouve autre chose, peut être y a t-il d'autres chemins que celui ci.
Le lendemain matin, petit déjeuner pris, je me suis élancé sur le sentier. Comme il était trop tôt pour pouvoir prendre les montagnes en photo, le soleil barrant la perspective, je me suis arrêté pour me reposer sur un rocher, le temps que le soleil soit plus haut et que je ne sois pas contraint de prendre des photos toujours dans la même direction. J'aurais dû partir plus tard. Le chemin, comme je le pensais, est une sente de bestiole sauvage, balisée de leurs crottes qui viennent tout d'un bloc comme des billes ; des genres de chèvres du désert sans doute. Je n'en ai pourtant pas encore vues. Il y a un sommet là haut qui me dit bien. Il n'a pas l'air très loin, et le dénivelé n'a pas l'air si raide que cela. 
Comme le paysage est plutôt du style minéral avec peu de végétation hormis des plantes grasses appelées succulentes et quelques cactus, il doit être possible de gagner le sommet sans avoir besoin d'un sentier. En plus, le chemin de bique semble mener vers ces montagnes, je n'ai qu'à le suivre. Dans ces contrées où l'homme n'a jamais dû passer, c’est l'animal qui guide l'homme. Ces bestioles ne sont pas si folles, elles empruntent les passages les plus faciles et les moins pentus, trouvant les endroits où passer entre deux gorges. Car la montagne n'est pas un monolithe lisse. Il est plein d'aspérités, de coins plus pentus que d'autres et de petits ravins qu'on ne voit pas de loin. C’est souvent quand on y est qu'on se dit : et maintenant par où je passe.
A un niveau, en étudiant le relief, j'ai pensé pouvoir arriver au sommet en longeant une crête mais celle ci est devenue une dorsale de plus en plus raide où mes pieds se dérobaient sur des pierres qui roulent. En regardant sur ma droite j'ai pris un peu peur. C'était quand même très pentu et si je chutais, il n'y aurait rien pour me retenir et au delà c'est un précipice qui m'attend. Cela me faisait vraiment penser à ces épisodes de « je ne devrais pas être en vie ». Avec mon trek hors sentier, personne ne sait où je suis et même s'il ne m'arrive rien, je ne sais pas si je saurai retrouver la direction du retour, tant tout se ressemble. J'essaye de prendre des repères, comme la couleur ou la forme d'un rocher. 
Je devrais plutôt construire des cairns pour me repérer, ces petits tas de pierres que les randonneurs construisent le long des chemins quand ils ne sont pas balisés. En attendant, plus je montais le long de mon arête et plus je sentais que j'étais sur la mauvaise voie. Malgré tout je m'entêtais encore un peu plus, jusqu'à ce que je vois un scorpion à mes pieds alors que je m'étais arrêté pour boire un peu. Évidemment avec tous ces rochers faces au soleil, c'est le paradis du scorpion et c'est d'ailleurs ce à quoi je pensais en grimpant, me demandant s'il y avait des scorpions en Namibie. La réponse est donc oui. Et je m'en serais bien passé. C’est la première fois que j'en vois un de ma vie. C'est un « beau » spécimen d'une dizaine de centimètres, au corps noir et aux pattes oranges, qui avance vers moi sans avoir l'air d'être très impressionné. 
Je le suis un peu plus. Partagé entre fascination et effroi je sors mon appareil photo, m'écartant un peu de son chemin. Mais celui-ci bifurque alors pour foncer à nouveau dans ma direction. Je ne suis donc pas resté longtemps dans le secteur, une fois le scorpion dans la boîte j'ai tourné des talons, ne tenant pas vraiment à lui serrer la pince.
Finalement, j'ai trouvé un endroit moins pentu par lequel je pouvais passer de l'autre côté d'une gorge. A cet endroit, j'ai retrouvé les traces de passage de ces bestioles que j'avais perdues de vue. J'ai aussi trouvé sur le sol un morceau de pierre comme un débris de verre poli par la mer, avec des arêtes bien marquées et qui brillait au soleil. Je l'ai ramassé et gardé en souvenir. Serait-ce un diamant ? Je ne pense pas qu'il va me rendre très riche car il n'a pas l'air bien pur. A moins de le tailler et de le polir... 
 Plus loin j'ai été alerté par un « tsss tsss ». C'est le cri de ces créatures qui ont tracé la montagne de leurs crottes. Ce sont les mêmes que j'avais vues au Spitzkoppe. Ce sont bien des genres de chèvres sauvages, de couleur grise, qui se rapprochent un peu du chamois. J'ai pu les apercevoir d'assez près, au détour d'un rocher. J'ai même eu le temps de dégainer l'appareil photo pour vous en offrir un aperçu. J'ai eu de la chance car elles sont extrêmement farouches et détalent à toute vitesse très loin comme si elles avaient le feu au derrière. Il y a aussi des dassies qui montent la garde et n'ont de cesse de crier comme des marmottes pour avertir le reste de la colonie qu'un énergumène d'une espèce jamais vue se radine.
C'est mon petit triomphe d'être parvenu au sommet, de là je jouis d'une vue superbe sur la vallée qui s’étend jusqu'à des montagnes plus au sud, au loin, très probablement situées de l'autre côté du fleuve, en Afrique du Sud. Je me sens comme un explorateur et j'aurais un piquet que j'aurais mis un drapeau avec mon nom dessus. Vu qu'il n'y a pas de chemin pour venir là, je ne serais pas étonné d'être le premier à fouler cet endroit. En tout cas je me plais à cet idée. Là dessus, il a fallu penser à la descente qui comme je le craignais s’est faite par un autre endroit. J'avais bien la direction à prendre par vol d'oiseau mais je ne reconnaissais rien. Ce qui a fait que j'ai dû emprunter des passages un peu plus délicats, forcé de rebrousser quelques fois quand je m'emmanchais vers une voie trop abrupte. 
Chaussé de tongs de plage, je n'étais pas vraiment armé pour cette randonnée plus difficile que je ne l'avais prévu. Souvent je glissais, mon pied étant retenu que par la lanière de la tong en forçant sur celle-ci. Il ne manquerait plus qu'elle lâche et c’est la fin. Il n’est pas possible de marcher pieds nus là dedans, les cailloux sont trop pointus et rendus brûlants par le soleil qui est désormais à son zénith. Je n'ai pas de nourriture non plus, pensant être de retour au camp pour le déjeuner. Quant à mes réserves d’eau, je n'ai qu'un litre dont il ne reste plus grand chose. S'il m'arrive quelque chose je suis cuit. Tous les ingrédients sont là comme dans la série dont je parlais ! 
Mais j'ai un bon ange gardien qui me fait retrouver l'équilibre chaque fois que je glisse sur ces rochers plats fendus par la chaleur qui se soulèvent sous le pas en claquant comme un couvercle de chiottes. Il ne faudrait quand même pas trop le solliciter sinon il va finir par en avoir marre de me servir de bâton de berger !
En redescendant, j'ai longé le flanc de la montagne pour éviter de faire un détour, toujours en suivant la trace de ces chamois du désert, pour me rendre vers un canyon qui ferme la vallée dans laquelle se situe le camping. Je voulais voir à quoi ça ressemblait de près. C'est un canyon très verdoyant comparé au reste du secteur - bien que le cours soit asséché - avec des joncs, des oliviers et des acacias aux longues épines.
J'y ai aussi vu mon deuxième scorpion. Décidément c'est infesté ! J'ai lu aussi qu'il y avait des gros serpents, l'un passant ses journées dans les branches, l'autre à l'ombre des rochers. Je ne tiens pas forcément à en croiser un...
J'étais de retour au camping à 15 heures. Une heure un peu tardive pour le déjeuner mais je suis sauf ! En revanche, des voitures sont arrivées dans le délai et une smala très bruyante s'est octroyée trois emplacements autour du mien, faisant du camping leur domaine privé. Je les fuis. Ils m'ont fait déguerpir de la piscine où je m'étais réfugié pour me reposer, délogé de ma douce torpeur par leurs rires gras. 
Pendant qu'ils étaient à la piscine j'ai fini allongé sur l'herbe, à l'ombre d'un arbre d'un emplacement vacant puis je suis retourné à la piscine une fois qu'ils en étaient parti. Impossible de déménager ailleurs, on les entend dans tout le camping d'où qu'on soit. A cela est venu s'ajouter d'autres voitures avec bébé à bord. C’est l'invasion. Ils viennent tous d'Afrique du Sud. Il y a un truc que je n'avais pas prévu, c'est que les vacances de Noël ont l'air d'avoir commencé ce week-end, ce qui pourrait bien expliquer cet afflux massif qui correspondrait bien au temps qu'il leur a fallu pour arriver ici depuis Johannesburg ou Le Cap. Maudites vacances scolaires que je fuis comme la peste ! Il va falloir que je partage désormais avec les autres pour les deux dernières semaines qu'il me reste. Ils vont m'envahir le Fish River Canyon. Au secours !
Je suis allé me réfugier chez les propriétaires, pour leur parler un peu. Je préfère leur compagnie, plus discrète et tranquille. Ils ont une gamelle de clebs remplie d'eau devant la réception mais c'est pour un matou tout blanc. Je les félicite pour leur choix. La dame m'a demandé si j'avais croisé des zèbres quand je lui ai expliqué que je m'étais rendu tout en haut, fier de mon exploit. Comme je lui ai répondu que non, elle avait l'air déçu et m'a avoué qu'ils les mangeaient. Sinon j'ai appris que l'espèce de chamois du désert était une gazelle qui porte un nom qui finit en « bok » en afrikaner, nom que j'ai oublié. En revanche, il semble qu'en anglais leur nom soit des reeboks. 
Ce n'est pas une marque de godasse, ça ? Elle m'a aussi raconté que les montagnes se paraient de toutes les couleurs avec les fleurs après la saison des pluies. Sinon, je lui ai dit que j'aimais beaucoup l'endroit, ce qui lui fit plaisir. J'ai donc renouvelé pour une nuit supplémentaire, en dépit des nouveaux venus.
Chaque fois que je vais prendre une douche, ça sent une bonne odeur de feu de cheminée. Je me demandais d'où ça venait et j'ai trouvé. Alerté par un truc qui furetait de derrière les fagots, j'ai aperçu le fils affairé à pousser un tronc sous une cuve rouillée toute en hauteur d'où partaient des tuyaux dans tous les sens. Voilà une chaudière à bois ! 
On a parlé un peu avant qu'il s’en retourne avec sa brouette vide. Il m'a demandé si j'avais vu un kudu. Ça me rappelle vaguement quelque chose de quand j'étais en Afrique du Sud mais je ne sais plus à quoi ça ressemble. Le soir ils allument un générateur à essence pour permettre d'avoir de l’électricité sur le camp. Alors que j'étais assis à une prise, occupé à trier les photos sur l’ordinateur, la propriétaire est venue me voir pour me demander si l'électricité fonctionnait bien. Je ne la reconnais jamais, elle change tout le temps de perruque et de tenue !

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