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samedi 7 décembre 2013

La côte des squelettes


La côte des squelettes comprend toute la zone côtière qui s'étend de Swakopmund jusqu'aux frontières de l'Angola sur une largeur de 25 kilomètres. C'est un parc national qui abrite des millions d'hectares de dunes et de plaines de graviers, formant l'un des territoires les plus inhospitaliers au monde, mais aussi l'un des plus envoûtants. Cette zone tient son nom à la présence de nombreux navires qui régulièrement s'échouent le long de la côte, plongée très souvent dans un brouillard qui désoriente les marins, sans compter des fonds rocheux et sablonneux qui peuvent surgir à n'importe quel endroit. Les navigateurs portugais avaient coutume de l'appeler jadis « as areias do inferno », les sables de l'enfer, car le sort de l'équipage était scellé une fois le navire échoué. 
Swakopmund
Il n'y a nul village dans le secteur, au delà de Henties Bay, à 50 kilomètres au nord de Swakopmund.
La route qui longe le littoral est une piste de sel, bien plane sans aucun gravillon. De nombreux chemins permettent de rejoindre le bord de mer en quelques centaines de mètres, faisant ainsi le bonheur de nombreux pécheurs qui viennent à la journée tuer le temps, pour pécher je ne sais quoi. Car la mer offre de gros rouleaux comparables à la côte landaise et ce genre de coin houleux et sablonneux n'est pas forcément gage d'une multitude de poissons. Tout du moins au bord. Mais sinon il paraît qu'il y en a beaucoup, à cause du courant froid de l'Antarctique qu'ils affectionnent. 
La C34 en direction d'Henties Bay
En tout cas les otaries le savent bien, puisqu'il y a une réserve au niveau de Cape Cross, qui comprend une colonie de plus de 100.000 individus regroupés naturellement au même endroit pour dissuader les hyènes de venir les attaquer. Les bifurcations pour accéder à la mer portent toutes des panneaux avec le plus souvent marqué « mile 38 », « mile 92 »...
C'est ainsi que je me suis arrêté, alerté par une épave de navire gisant sur le rivage. Mon guide dit qu'il ne reste quasiment plus de vestige de ces épaves, disloquées par les vagues et emportées par les courants. Pour une édition 2013, je trouve qu'ils n'ont pas mis grand chose à jour et je suspecte les prix indiqués d'être du même acabit. 
Car cette épave n'est pas indiquée, alors qu'elle est là depuis 5 ans. C'est ce qu'un groupe de jeunes du Damaraland m'a annoncé quand j'ai mis le pied dehors. Ils attendaient le touriste pour lui vendre des pierres trouvées dans leur région. Ils m'ont expliqué que c'était un bateau venu de l’Angola qui s'était échoué là. Sur le sable ils ont reconstitué un squelette dont ils m'ont assuré qu'il n'était pas humain. J'espère bien, je ne tiens pas à être le prochain, mis en scène en tenant la main de l'autre ! Ils étaient dépenaillés, des dents en moins et sentaient le fennec. Ils voulaient que je les aide, me disant qu'ils n'avaient rien à manger.
J'ai donné un billet, expliquant que je ne voulais rien mais souhaitais juste les aider. Un type seul comme moi dans un coin reculé face à 5 gaillards a intérêt à faire profil bas et à essayer de les mettre dans sa poche. Ils n'avaient pas l'air méchant mais on ne sait jamais, avec ce que je trimbale dans la voiture, cela pourrait leur donner des idées. D'ailleurs le chef de bande a tôt fait de voir mon jerrycan dans le coffre et m'a demandé de l'eau, expliquant qu'ils n'en avaient plus une goutte. J'ai donc rempli un peu son bidon, alors même que le niveau du jerrycan dont je me sers pour faire bouillir l'eau nécessaire à la cuisine, au lavage de la vaisselle et des dents ne cesse de descendre sans savoir quand j'aurai l'opportunité de le remplir à nouveau. 
Il a vu aussi que j'avais de l'eau de boisson en bidon et m'a demandé pourquoi je ne leur en donnait pas. Puis après ça a été au tour de la nourriture dans les sacs. Faut quand même pas pousser le bouchon et à partir de là j'ai dit que j'étais désolé mais que je ne pouvais pas plus les aider. Il m'a demandé alors de conduire l'un d'entre eux à Henties Bay, pour qu'il aille acheter à manger. Celui-ci m'a expliqué dans la voiture qu'ils venaient du nord et qu'ils restaient encore ici une dizaine de jours avant de repartir. Il était très gentil, couvert d'un bonnet de laine comme s'il allait skier et je l'ai déposé à bon port, remercié d'un « god bless you ». Ce n'étaient pas de mauvais bougres.
Quelques kilomètres après Henties Bay, alors que l'après midi touchait à sa fin et que Cape Cross était encore loin, j'ai été alléché par un nouveau croisement qui menait à un coin de pêche et camping selon le panneau. J'espérais un coin de camping sauvage autorisé car au niveau des autres endroits il est indiqué « no camping allowed » alors que tout le long de la côte on peut voir de petites cabanes qui servent de toilettes aux pécheurs et aux campeurs, dixit mon guide. En fait c'est bien un camping qui est là, désert et gigantesque. Il est tenu par des jeunes qui me demandent si je souhaite camper. Je leur répond que ça dépend du tarif. Pourquoi pas, mais si c’est pour me retrouver dans un truc à devoir payer encore 25 euros, c'est niet, je m'en irai faire du camping sauvage sur un autre accès. 
La cabane au fond du camping!
Le tarif est convenable pour une fois, 100 dollars, soit un peu moins de 10 euros. Je conclue donc le deal. Je peux me placer où je veux et ce n’est pas le choix qui manque. Nous sommes trois dans le camping, on ne va pas se taper dessus. Il courre en effet sur des kilomètres de long. J'ai mis ma tente au dernier groupe d'emplacements, au niveau de quatre chalets inoccupés. J'ai choisi cet endroit car il y a comme une mini dune de sable qui coupe un peu le vent. J'ai mis la voiture en travers, juste devant, couverte de la bâche sur un côté, coincée par les portières et tenue au sol par des pierres. Un nouvel usage de la bâche tout trouvé. Pour la douche, il faut retourner à la réception et payer 10 dollars pour 20 minutes. 
Plage privée...
Le type va alors allumer la chaudière, il faut ensuite attendre quatre minutes avant que ça chauffe puis de là il chronomètre et m'annonce à travers la porte qu'il coupera 20 minutes plus tard. C'est étrange comme façon de faire mais je comprend que vu l'endroit la moindre ressource soit précieuse. D'ailleurs si l'on veut de l'eau pour cuisiner, ils font payer au litre. Car je me suis rendu compte un peu tard en allant me laver les dents que l'eau des toilettes dans les cabanons est de l'eau de mer. Ça laisse un drôle de goût bien salé dans la bouche qui nécessite de se rincer la bouche ensuite abondamment à l'eau claire. A part ça le camping est un vrai havre de paix. 
... ou presque!
On entend juste le bruit des vagues et des mouettes, rassemblées en centaines d’individus qui s'envolent tous ensemble et se reposent un peu plus loin au fur et à mesure que l'on avance. J'ai pu me régaler à faire des photos.
Ce matin, de nouveaux campeurs sont arrivés, occupés à construire une vraie cabane avec armature dans laquelle on peut tenir debout, avec plusieurs pièces et de vrais matelas. Bien évidemment cela leur prend des heures à monter. Ils vont sans doute passer le week-end là. J'ai remarqué que le camping est très populaire le week-end, la dernière fois dans le Waterberg j'avais observé une vraie différence le samedi soir. 
Rivière salée. Non ce n'est pas en Martinique...
Ce soir ce sera donc camping sauvage obligé pour être plus tranquille. Mais avant il faut que je me rende à Cape Cross. Il me tarde de voir ces otaries à fourrure dont j'ai pu observer un spécimen solitaire ce matin sur la plage, occupé à faire sa toilette avant qu'il ne me remarque et se traîne jusqu'à l'eau où il a disparu telle une flèche avant que je le vois réapparaître bien plus loin pour reprendre sa respiration.
Le long de la route qui mène à Cape Cross se trouvent de nombreuses plaques de sel, formant parfois des chenaux asséchés qui donnent l'impression de névés. En les observant de près, on distingue des craquelures et des nuances de rose. 
C34 vers Cape Cross
Une multitude d'étals garnissent aussi le bas côté, sans personne pour surveiller les blocs de cristaux de sel à vendre pour 10 ou 50 dollars. Il y a juste une boîte en conserve fendue pour y mettre une pièce. Je suis étonné que personne n'ait pensé à faucher la boîte, je ne suis pas très sûr que ce genre de commerce soit bien rentable. Il y également des champs de lichen. Je ne les avais pas vus et c'est un panneau indiquant « lichen field, do not drive off-road » qui m'a interpellé. J'ai bien pris soin de là où je mettais les pieds. Le champ de lichen en comprend de plusieurs espèces. Il y a le plat, collé à sa pierre comme une ventouse, le plus souvent orange qui s'épanouit en forme d'éventail, mais aussi un autre, vert de gris qui forme comme une touffe. 
Je les ai tous arrosés avec ma gourde pour vérifier s'il allait se passer quelque chose comme promis, mais rien. En revanche, c'est en faisant pipi sur un lichen rabougri et tout sec que j'ai vu la différence. Visiblement cela lui a plu ! Il s’est mis à reverdir quasi instantanément, devenant tout gonflé. J'ai fait une vidéo du procédé, réalisé avec ma gourde cette fois, que je mettrai à disposition sur le blog ultérieurement.
Cape Cross est une réserve qui nécessite un permis. Une baraque à l'entrée permet de l'obtenir. Cela chiffre vite au final. Si tous les jours je dois payer 10 euros, faites le compte vous même en un mois, c'est un sacré budget et même si me félicite que la nourriture soit moins chère qu'en Australie, au final ça se compense, les parcs nationaux étant gratuits là bas et le camping à 5 euros. 
Au final, je pense bien que mon voyage en Namibie m'aura coûté plus cher une fois que j'aurai fait les comptes. Ce n’est pas ce que j'espérais. Mais enfin... Il faudra juste que je me renseigne si c'est le même cas aux États-Unis ou s'il existe une formule d'abonnement qui permet un accès libre et illimité aux parcs nationaux. Cela doit bien exister. Dommage qu'il n'en soit pas de même en Namibie. Au final je crois que leurs parcs nationaux sont plus un prétexte pour soutirer de l'argent aux touristes. C'est très facile de faire un parc national quand il n'y a pas de population ! De plus qu'est ce qui demande de l'entretien dans un désert ? Leur frais de fonctionnement doivent être proches de zéro. 
En plus je n'aime pas le fait qu'ils fassent payer plus cher selon que l'on est résident de Namibie, d'Afrique du Sud ou d'ailleurs, dans un rapport de 1 à 3. Je trouve le principe même de faire payer un parc national comme scandaleux. C'est le dernier refuge qui existe où l'on puise être tranquille et s'extraire de cette prison dans laquelle on vit, pleine de règles et de contraintes, et on doit payer pour ça ? C'est le contraire qu'il faudrait, on devrait payer pour aller en ville ! Et laisser les parcs nationaux un espace de liberté absolu.
Comme promis sur le guide, mieux vaut ne pas être intolérant à l'odeur du phoque. 
C'est 15 août chez les phoques!
Ça empeste vraiment mais je supporte. C'est la nature. Je sais déjà qu'un phoque se sent des lieux à la ronde, rappelez-vous la Nouvelle-Zélande. Alors imaginez quand il y en a des centaines de milliers. Par contre le choc est violent et le guide n'en parle pas. C'est un véritable camp de concentration, les animaux sont les uns sur les autres, se piétinent dans un vacarme épouvantable, chacun y allant de son cri qui ressemble à un beuglement. Je rappelle qu'ils se sont regroupés là par choix mais ça donne vraiment l'impression de poulets de batterie. En plus ce doit être la saison des naissances car il y a un nombre incalculable de bébés phoques, tout noirs, une grande partie étant en piteux état, agonisant sur le sable ou sur le cadavre d'autres nouveaux nés. 
Le pacha!
En fait ils sont tellement nombreux qu'ils ne doivent plus retrouver leur mère ou plutôt les mères ne doivent plus différencier leur rejeton. Je vois des bébés qui accourent au passage d'une femelle pour être allaité mais qui se font repousser d'un grognement après inspection par reniflage. Quand enfin des bébés ont retrouvé leur mère ils cherchent désespérément des tétines qu'elles n'ont plus, arrachées sans doute par des bébés trop goulus nés de grossesses précédentes. On a envie de sauver les bébés de cet enfer, de ce mouroir où les mouettes viennent picorer les malchanceux du jour, attendant le tour des prochaines victimes de tout un tas d'infections et qui se convulsent. 
Au milieu de tout ce fatras on trouve les restes de placenta sanguinolents que les phoques piétinent mais aussi les poches qui ont l'air de sacs plastiques abandonnés. J'ai même vu un bébé qui le traînait derrière lui, le cordon ombilical encore relié, se traînant en appelant sa mère qu'il n'avait plus. Ce que je dis est terrible car elle dépeint de la souffrance animale mais cela fait partie de la vie. Il ne fait pas bon naître bébé phoque. En tout cas au sein d'une grande colonie. Les otaries sont elles aussi mauvaises mères ou est-ce l'effet du nombre ? Je les ai vues transporter leurs petits, pour les plus maternelles d'entre elles. 
Elles s'y prennent très mal, les mordant n'importe où , à l'oreille, au cou ou à la tête pour les propulser plus loin dans la direction où elles vont pendant que le bébé crie et essaie de fuir pendant que sa mère le retrouve et recommence son manège. Je suis sûr qu'elle doit les blesser à force. Je garde donc un souvenir mitigé de l'observation de la colonie, terni par la détresse de trop nombreux bébés. Les mâles, eux, vrais pachas, n'en ont cure et ne respectent rien, piétinant tous ceux qui se trouvent sur leur passage et n'ayant que pour seul intérêt celui de combattre les autres mâles dans des combats violents et de faire la cour à des femelles qui ne se laissent pas faire et leur crachent à la figure avant que le mâle vexé ne les morde en retour. 
En fait je m'attendais à trouver une douce colonie bien en harmonie, se reposant béatement sur les rochers chauds, au lieu de cela j'ai assisté au chaos. Ainsi va la vie animale, elle n'est pas toujours aussi idyllique que l'on s'imagine dans les reportages. C'est pour cela que j'ai voulu raconter une histoire différente. D'autres l'auront peut être vécu d'une autre façon si j'en crois le sourire que certains arboraient. Sinon à part ça mes vêtements sentent le phoque et même encore des heures après. Ça a tout imprégné, il ne me reste plus qu'à tout laver...

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