En quittant le roadhouse
j'avais un petit regret. Le personnel commençait par m’appeler par
mon prénom et à la caisse ils ne regardaient même plus ma carte
bleue pour entrer mon nom. Le matin, en m’asseyant dans un coin
près d'une prise électrique occupé avec l'ordinateur, on venait me
demander si j'avais bien dormi, si je ne voulais pas une tasse de
café ou de thé. Ils m'ont demandé où j'allais. Quand j'ai répondu
Naute Dam, un lac artificiel situé non loin de là, ils ont eu l'air
surpris que j'aille aussi peu loin. Ils m'ont dit que là bas il y
avait des vignes à perte de vue. Ça veut dire quoi ? Qu'il n'y
a pas grand chose à voir ? J'ai choisi ce coin car un étang au
milieu du désert, ça peut donner de jolies photos. En plus, on peut
y planter sa tente, c'est autorisé même s'il n'y a aucune
infrastructure.
En chemin, mon attention
a été interpellée par une espèce de termitière géante qui se
dressait sur le côté de la route. Je me suis arrêté pour voir de
quoi il s'agissait. C'était en fait une maison, ou plutôt un abri
désaffecté de bushmen, construit je ne sais comment avec de la
terre et ressemblant exactement à une termitière. L'entrée était
condamnée par une chaîne mais j'ai pu voir l'intérieur à travers
une ouverture qui faisait office de fenêtre. Il y a de quoi se tenir
debout, mais pas de quoi s'allonger. J'ignore à quoi pouvait bien
servir ce truc. En tout cas je suis content de ma trouvaille, ce
n’est mentionné nulle part dans le guide et parmi toutes les
voitures qui passent, aucune ne s'arrête.
De l'autre côté de la
piste s'étend une voie ferrée, que l'on traverse à plusieurs
reprises. C'est mal indiqué, les panneaux stop ne sont là qu'une
fois qu'on est sur la voie, aussi on est contraint de traverser
vaille qui vaille. Heureusement il n'y a pas beaucoup de trafic sur
cette ligne qui traverse la Namibie du nord au sud. Je suis sûr
qu'il a déjà dû y avoir des accidents.
Avant d'arriver au lac,
des champs de dattiers bordent la piste avec une ferme au loin. Puis
ce sont des vignes. Le coin est peu intéressant, situé dans une
plaine poussiéreuse agricole. Un petit chemin part vers la réserve
de Naute au niveau de la ferme.
Le paysage change alors et donne
l'impression de passer autour de vieux volcans, ce que le coin doit
être du reste. Il y a de drôles de monts qui auraient toute leur
place en Islande et de l'autre côté du lac se trouve une grande
montagne noire au sommet plat. Le lac quant à lui est bordé de
roseaux et c’est tout. Je pensais y trouver des animaux en train de
s'y abreuver, le coin étant aussi une réserve animalière, mais à
la place je n'y ai trouvé que des 4x4 avec de nombreuses personnes
en train de pêcher pendant que bobonne patientait sous une tente
façon tente de mariage, avec les gosses dans des bateaux
pneumatiques qui dérivaient au vent.
Je suis monté en haut d'une
petite colline pour avoir une vue panoramique sur le lac et le
terrain de camping attenant, pas de quoi occuper une journée. Il
était à peine 11 heures et je suis redescendu à la voiture
roupiller un peu sous un acacia en attendant que l'heure du déjeuner
n'arrive.
Le temps passait
lentement. Un pique nique ça n'occupe pas des heures. Qu'allais-je
donc bien pouvoir faire là jusqu'à ce soir ? Je veux bien
faire des sauts de puce mais si c'est pour s’embêter comme ça,
autant rester au roadhouse ou au moins j'avais un bar, un restaurant,
des livres à feuilleter à la boutique de souvenirs et une piscine.
Alors que là...
A part tâter du goujon, il n'y a vraiment rien à
faire. Pas même un babouin qui pourrait venir égayer un caillou.
Pourtant j'en ai vu sur la piste, enlacés sur des rochers à
regarder la ligne d'horizon. Peut être fait-il trop chaud. Le temps
est très couvert aujourd'hui depuis la tempête d'hier mais cela n'a
pas fait chuter le thermomètre pour autant, aussi être à l'ombre
ou non ne change rien, il fait chaud partout. Question photo c'est
zéro, je pensais pouvoir tirer quelques clichés montrables malgré
tout, mais rien n'y fait. Fatigué de nager dans mon jus dans une
voiture dont le dossier me collait au dos, j'ai pris mes cliques et
mes claques, vers une bifurcation avant le lac qui semblait mener à
l'intérieur des terres, vers ce drôle de cône volcanique.
C'est en
fait une piste qui mène à une réserve pour safari. Il y a un
portail mais un cadenas dessus. C'est idiot car il y a marqué de
bien refermer le portail derrière soi. Pour cela, il faudrait déjà
avoir la clef ! Je me suis dit qu’elle était peut être
cachée quelque part, et j'ai retourné tous les cailloux autour, en
prenant garde qu'un scorpion n'y ait pas élu domicile. Pas de clef,
ça m'a énervé. C'était le seul truc qui pouvait m'occuper, j'ai
donc décidé de me tirer de là. Tant pis si du coup j'avance encore
d'un jour plus vite que ce que j'ai prévu. Je resterai plus
longtemps dans le Kalahari et puis c'est tout. En attendant, rouler
m'occupe.
Et puis à Keetmanshoop, pas très loin du lac, se trouve
un endroit étrange, la Quivertree forest, doté d'un camping où
j'aurais dû atterrir demain. Ça me fera donc une visite pour
l'après midi.
Le Quivertree est une
plante des régions chaudes et arides de Namibie et et du nord-ouest
de la province Sud-Africaine du Cap. Ce n'est pas un arbre, même
s'il en a l'allure, pouvant atteindre une dizaine de mètres de
hauteur, mais une variante de plante aloès dont le nom botanique est
Aloe Dichotoma, dichotoma en raison de ses branches fourchues
caractéristiques. Les bushmen lui ont donné le nom de Kokerboom à
cause de l'écorce et des branches robustes et flexibles dont ils se
servent pour fabriquer des carquois pour leurs flèches (koker
voulant dira carquois).
Le kokerbbom est un arbre au tronc lisse et
épais qui atteint jusqu'à un mètre d'épaisseur à sa base. On le
rencontre généralement seul ou en larges groupes à certains
endroits, créant alors l'effet d'une forêt. La plante se propage
par semence de graines. La floraison intervient la première fois
vers l'âge de 20 à 30 ans. Les fleurs, de couleur jaune, peuvent
mesurer une trentaine de centimètres. On peut les admirer de juin à
juillet, pendant les mois d'hiver.
Le kokerboom pousse
surtout dans des environs à forte concentration de rochers noirs qui
absorbent une grande quantité de chaleur dont la plante a besoin.
Les rochers servent également à ancrer l'arbre avec ses racines
tentaculaires.
Tous les arbres qui poussent sur cette zone sont tous
naturels, aucun n'a été planté par l'homme, ce qui rend leur
concentration encore plus étonnante. Pourquoi là et pas ailleurs ?
Les arbres auraient entre 200 et 300 ans. Pour cette raison et le
caractère original de la plante, la forêt a été déclarée
monument national le 1er juin 1955. C'est vraiment étonnant de se
promener autour de ces arbres solitaires, parmi ces rochers où l'on
se tord à moitié la cheville. La curiosité s'étend dans le
domaine d'une ferme qui possède un camping au pied des ces arbres
mais aussi de drôles de bungalows futuristes en plastique qui
forment des bulles. On y trouve également une piscine mais le temps
aujourd'hui ne s'y prête pas trop. J’attends la pluie d'un instant
l'autre.
A seulement trois
kilomètres de la ferme s’étend une autre curiosité, Gaint's
Playground, un jardin de pierre constitué de gros rochers empilés
les uns sur les autres. Je me demande comment ils ont atterri ici. On
dirait des jeux de construction faits par des géants, d'où leur nom
sans doute. Une petite balade permet de faire le tour de ces édifices
qui semblent prêts à se casser la figure à tout instant. A la
ferme, j'ai repéré une pancarte sur un enclos avec marqué « Enter
at own risk. No children ». Ils offrent des visites des moutons
dans des enclos, y aurait il un animal belliqueux ? Je me suis
arrêté pour vérifier. Peut être un gnou ou un buffle.
Au lieu de
ça, deux léopards étaient là, en train de savourer un cuissot de
je ne sais quoi entre leurs deux pattes avant, croquant là dedans à
pleines babines. Alors ça ! J'en avais fait une croix depuis
belle lurette. Du coup je n'ai eu de cesse de les suivre, en les
appelant « minou, minou », pour qu'ils se retournent. Il
n'en avaient rien à faire. Ils ont compris depuis belle lurette que
ce qui est de l'autre côté de la clôture est hors de portée. Et
ça marche dans les deux sens, ils savent qu'on ne va pas venir les
ennuyer. Bon, OK, ils ne sont pas dans la savane, et alors ?
L'endroit qu'on leur a réservé est plein de méandres.
Ils ont un
grand endroit ombragé, situé entre un potager et un enclos à
moutons qui les regardent passer, avec un corridor qui leur permet de
rejoindre un endroit de brousse si vaste que l'on ne voit plus les
clôtures. Pourtant il doit bien y en avoir. Même s'ils sont privés
de chasse, je suis sûr qu'ils se plaisent ici, ils ont beaucoup
d'espace, ça n'a rien à voir avec un zoo. J'irai faire un saut
demain matin pour prendre d'autres photos.
Pour l'heure, la pluie
s'est invitée comme ce que j'avais prévu et j'ai dû monter la
bâche entre un olivier un arbre à épines d'un nouveau genre,
encore plus vicieux que les acacias à longues épines qui traversent
les semelles de chaussure.
Cet arbre là possède deux crochets côte
à côte, qui forment un double hameçon. J'ai eu le malheur de m'y
harponner le triceps. J'étais coincé sans pouvoir m'en défaire.
Que j'avance ou que je recule, je n'arrivais pas à me dégager, la
peau se soulevant, prête à en laisser un lambeau. J'ai fini par me
libérer je ne sais comment, à moitié estropié. Tandis que je
finissais de manger, le soleil est sorti subrepticement parmi le seul
trou de toute la couverture nuageuse. On ne pouvait rêver mieux.
J'ai alors tout laissé en plan et couru dans la forêt de kokerbooms
pour les contempler sous le soleil couchant qui les embrasait avec
pour toile de fond un ciel noir violet. Un contraste saisissant qu'il
faut savoir choper au vol. Mission accomplie !














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