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mardi 17 décembre 2013

Le fleuve Orange


La nuit dernière je me suis battu avec des vaches. Exilé derrière un mont, j'ai été dérangé toute la nuit par des naseaux fumants qui se plaisaient à grignoter des touffes d'herbe sèche autour de la tente comme si la plaine n'était pas assez vaste. Ce n'est pas tant le bruit de leur pas gracieux, ni celui de leurs gargouillements ou de leurs pets qui me dérangeait, mais plus le fait de risquer de finir piétiner sous un troupeau de vache, ces bestioles là n'ayant peut être pas toute leur vue la nuit. D'ailleurs je pensais que la nuit elles dormaient comme tout le monde. Déjà qu'elles passent la journée la tête penchée à faire l'aspirateur, s'il faut aussi qu'elles continuent la nuit, quelle vie ! 
De temps en temps je sortais donc la tête de la tente ce qui les faisait fuir illico. Mais il y en avait toujours une plus téméraire que les autres qui revenait peu de temps après à la charge. Bref, elles avaient décidé de m'embêter ! Sinon, quand elles ne rodaient pas dans les parages, il y avait un grillon de nuit qui émettait un sifflement régulier et qui évoquait le bruit de ces cadrans de téléphone du temps où il fallait mettre un doigt dans un trou et faire tourner le tout jusqu'à une butée pour former un chiffre. Vous n'avez peut être pas connu ça, moi j'ai été élevé à ça ! J'en avais même un en jouet, orange flashy comme ce qui était tendance dans les années 70, peu avant qu'il ne devienne rose... 
Il fallait souvent recommencer l'opération, malheur à vous si vous n'alliez pas jusqu'à la butée ou si votre doigt ripait sur le trou, ce qui arrivait fréquemment. On tombait alors sur quelqu'un d'autre... Ça faisait partie du charme.
En parlant de téléphone orange, la journée est sous le signe de l'orange, pas la couleur ni le fruit, mais le fleuve qui marque la frontière avec l'Afrique du Sud et qui prend sa source dans le Drakensberg. La piste C13 que j'ai décidée d'emprunter pour me rendre au Fish River Canyon traverse le Richtersveld Transfrontier park en longeant le fleuve Orange. La boucle est bouclée. 


Le poste frontière
C'est ému que je retrouve ce que j'avais laissé comme petit torrent et cascade quelques mois plus tôt en Afrique du Sud. Ça me fait penser à ce documentaire remarquable d'un scandinave qui a traversé l'Afrique du Sud d'est en ouest en canoë. Il est forcément passer par là. Juste à l'entrée du parc se trouve le poste de frontière. Pas de barrière, juste un panneau stop et un poste de garde où personne ne se trouve, le douanier devant être à l'intérieur en train de regarder la télé ou de prendre son petit déjeuner. Il n'est pas très difficile de passer la frontière. Le fleuve, en cette période de saison sèche qui n'en finit plus, ressemble davantage à une petite rivière dans laquelle se baignent des habitants de l'autre rive. Si on veut passer incognito, il suffit de savoir nager. 
Et encore, je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas pied tout du long. La présence d'eau en permanence fait que le coin est très vert, avec de vrais arbres, des roseaux et même de l'herbe. Je suis étonné de ne pas voir un hippopotame dont seuls les yeux sortiraient de l'eau. De part et d'autre du fleuve se dressent des montagnes imposantes et aux sommets déchiquetés, nus, où rien ne pousse, ce qui rend le contraste avec la végétation autour du fleuve encore plus saisissant.
La piste qui traverse le parc est bien plane comme une autoroute sur laquelle on glisse. Le bulldozer vient juste de passer, manquant me rentrer dedans dans un virage. 
C'est un engin très large avec l'avant comme un chasse neige, chargé de déblayer les pierres qui auraient pu rouler et d’aplanir le terrain. Le sol est un sable très salissant, une espèce de farine qui recouvre tout et où le pied s'enfonce dès qu'on sort de la voiture. On y trouve aussi des babouins bien nourris qui sévissent le long de la rivière et s'enfuient dans les rochers en marchant sur leurs poings comme les gorilles. Impossible de les prendre en photo, quand je braque l'appareil photo dans leur direction ce ne sont plus que deux yeux qui m'observent derrière un rocher. Ils étaient moins timides quand ils ont mis en pièces ma tente !
Je comptais me rendre demain à Noordoewer, un autre poste frontière à 150 kilomètres de là, pour faire une descente en canoë sur le fleuve. 
Mais à la lecture attentive de mon guide, je me suis rendu compte qu'ils ne proposaient que des excursions sur 4 ou 5 jours, ce qui est trop long. Je préfère passer ce temps à explorer le canyon, même si je serai un peu bloqué dans les balades, le sentier qui descend en bas du canyon puis le longe au cours d'une randonnée de 4 jours étant fermé dès fin septembre en raison du risque de crue lié à l'apparition des premières pluies. C'est bien dommage, cela m'aurait tenté. A défaut de canoë, j'ai quand même de magnifiques vues sur le fleuve tout en conduisant et cette partie là du pays n'est toujours pas décrite dans le guide. Un parc national avec un fleuve tout du long, j'étais certain de trouver des paysages fabuleux. 


Le paysage n'est comparable avec rien de ce que je connais déjà. C'est un paysage lunaire où des filons rouges, ocres, gris et bruns se côtoient sans se mélanger comme dans une glace italienne, avec quelques arbres tortueux qui poussent parmi les cailloux. Avec un tel spectacle j'avance très lentement. Je m'arrête très souvent prendre des photos, allant jusqu'à marcher au bord de l'eau quand je sens le truc. En regardant plus ce qui se passe autour de la piste que la piste elle même, mon attention a été attirée par un petit chemin de cailloux qui menait vers la rivière, sous les arbres, avec un braai au bout. Comme je cherchais un peu d'ombre pour pique-niquer depuis quelques temps, c'était l'endroit idéal où s'arrêter, à l'ombre des saules. 
A la fin de mon repas une autre voiture à laquelle je n'ai pas fait attention est arrivée à son tour. L'un des occupants est venu me demander un couteau et ce que je faisais là, très aimablement. Des flics. Ou des douaniers. En tout cas un truc en uniforme avec insignes. Ils étaient trois, affalés sur les rochers, semblant plus en goguette qu'au travail à guetter les clandestins. De toute façon je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de tentatives de passage illégal de la frontière. La Namibie semble un pays riche. Peut être plus que l'Afrique du Sud, en tout cas je n'y ai pas vu de townships comme chez son voisin. Certes, la population n'est pas comparable mais même à Windhoek, ce qui semble être un bidonville est un ensemble de cases déglinguées et poussiéreuses, mais pas ces cabanes de tôle ondulée sur tous les pans comme ce que j'avais pu observer en Afrique du Sud. 
Je ne sais pas combien de langues ils parlent dans le pays. Ils parlent entre eux un dialecte bien africain mais avec les blancs du cru, ils parlent une langue gutturale qui ressemble au hollandais et avec le reste des gens, l'anglais. Ça fait beaucoup.
En partant de l'aire de pique nique j'ai eu droit à une tranche de pastèque en cadeau d'adieu. Elle était délicieuse. Tout comme la poire que j'avais achetée ce matin, une poire Williams. Cela fait plusieurs fois que j'en achète et je n'ai jamais été déçu. Elle sont dures comme de la pierre bien qu'elles soient mures. Ce doit être une race spéciale. Et c'est un délice de déguster une poire fondante en plein désert. On en mangerait un sac entier ! 
Ils ont aussi de petites pommes bien juteuses au goût acidulé et sucré. Tout cela vient certainement de vergers d'Afrique du Sud, qui possède un climat plus tempéré qu'ici. Ils ne doivent pas faire pousser grand chose en Namibie. Quoique. J'ai été surpris le long de la piste de trouver une ferme, comparable à une ferme de chez nous, avec un grand potager bien vert, irrigué par le fleuve tout à côté. Avec l'ensoleillement qu'il y a, la chaleur et l'eau en abondance, tout doit pousser et donner des récoltes en continu.


Sieste dans la brousse
A un moment on traverse la Fish River mais à ce niveau elle n'a rien d'un canyon. C'est une vallée plate que l'on n'aurait même pas remarqué s'ils n'avaient mis un panneau. Le canyon se trouve en fait 150 kilomètres plus au nord. A cet endroit, la piste qui jusqu'à présent n'avait cessé de longer le fleuve part à l’assaut des montagnes dans un paysage entièrement minéral où la chaleur est étouffante, la roche faisant four. Puis elle redescend vers la rivière où j'ai trouvé un autre petit chemin qui mène à son bord, repéré grâce à une estafette garée là. Sur la carte ils ont mis un point « rafting ». Sans doute un fourgon d'une agence proposant des descentes sur le fleuve Orange. En allant explorer un peu les rivages je suis en fait tombé sur un couple en train de faire goulou goulou, à poil sous un arbre. Voilà comment il s'occupent dans le coin quand il fait trop chaud pour faire autre chose !
Comment résister à l'envie de camper là?
L'endroit est bucolique à souhait, on se croirait une belle journée de mai en France, avec des herbes hautes et bien vertes et des arbres aux feuilles au vert éblouissant. C'est là que j'ai décidé de faire une sieste. Il est impossible de marcher de toute façon sous une telle chaleur, le moindre pas me fait transpirer à grosses gouttes. J'irais bien me baigner dans la rivière mais celle ci sent la vase, à moins que ce ne soit des égouts, et j'ignore s'il y a une ville en amont qui pourrait avoir souillé l'eau. En plus elle a une couleur un peu verte qui la rend suspecte. J'ai pioncé comme un lion pendant près de deux heures, en pleine béatitude. Je n'ai même pas entendu les deux autres repartir une fois leur affaire terminée. J’avais pris la carte avec moi pour l'étudier un peu et je me suis rendu compte que j'étais presque arrivé à la jonction qui permet de remonter vers le nord en direction du canyon. A cette jonction se trouve un camping où je pensais m’arrêter ce soir. Mais je suis tellement bien ici que je n'ai pas résisté à l'envie de planter la tente tout au bord de la rivière, sous un acacia d'un nouveau genre doté de fleurs aux longs plumeaux qui sentent le mimosa. C’est le meilleur endroit où j'ai campé depuis que je suis en Namibie, avec le bruit d'une petite cascade qui glougloute tout à côté !

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