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mardi 24 février 2015

45 jours sur Koh Tarutao

Ao Son et le point culminant de Tarutao
Cette fois c'est à mon tour de monter dans le camion benne. Il n'y aura pas de retour. Esther essaye de me consoler, en me disant « Don't be sad ». Mais je ne suis pas triste, j'en ai bien profité et même si je serais resté plus longtemps maintenant que je dois partir, je n'ai pas de regrets. Car je sais que je vais revenir. Et puis le fait que j’atterrisse à Madrid me donne beaucoup moins le bourdon que de débarquer un mois de février à Paris, sous un temps gris sapé par des cheminées d'usine, du béton, des bouchons, un RER bondé où l'on sert la soupe à la grimace, et tout un tas de concentré de mauvaises énergies. Les espagnols sont beaucoup plus détendus. En plus le trajet depuis l'aéroport est bien pensé, moderne et non surtaxé. Rien à voir avec le parcours du combattant des RER.
45 jours, c'est la première fois de ma vie que je reste au même endroit aussi longtemps et je suis heureux que ce soit à Tarutao. Les rangers d'Ao Molae n'ont pas l'air comme ça mais ils remarquent tout. Alors qu'on parlait, la cuisinière est venue nous voir. Esther lui a dit que je partais après avoir passé beaucoup de temps ici. Elle a répondu qu'elle savait, ajoutant que je suis venu deux fois camper ici. Quand à Kaï, qui prend les commandes, je n'ai même plus à ouvrir la bouche pour le petit déjeuner, il se contente d'un « Same ? » en rigolant. Plus besoin de calculatrice, tous les jours c’est la même somme, 130 bahts tout rond. Après avoir vu tout le monde partir, ce qui me fait le plus drôle c'est de voir maintenant ceux qui restent. 
Ao Pante
Oh, plus pour très longtemps. Jean-Pierre s'en va demain et Akki et Esther comptent rester simplement quelques jours de plus, avec leurs liquidités en voie de disparition. Aujourd’hui ils retournent à Ao Son, pour acheter une bouteille de gnôle qu'on trouve en vente là bas. C’est le cadeau qu'avait fait Jean-Pierre et Stefano aux rangers de Talo Udang en échange d'un lit mis à leur disposition. Akki et Esther comptent faire de même donc ils suivent la même recette. La gnôle quant à elle a une recette secrète. C'est une décoction dont personne ne sait ce qu'il y a dedans. Tout ce qu'on sait c'est que c'est fait avec des plantes de la jungle et un alcool mystère. Alcool de riz, alcool à brûler ?
Tandis que j'attendais le camion benne, un singe clown est passé sur le chemin. 
C’est la première fois que j'en vois un à terre. Peut être pour que je le vois mieux. Quand il a vu que je me rapprochais il est monté tout en haut d'un arbre cul de sac, très déplumé, dont il s'est mis à manger les rares feuilles qu'il restait. Des grandes feuilles allongées qui lui donne l'impression d'être un gosse en train de manger une glace. Je tiens de très belles photos. Sans doute parce que je m'en vais, c’est devenu un classique.
La benne était pleine à craquer quand le camion s'est ébranlé. Des gens étaient même assis sur les genoux d'autres passagers. Esther est restée sur le chemin, me faisant d’interminables au revoir de la main, s'avançant pour suivre le convoi jusqu'à ne plus devenir qu'un petit point englouti dans la jungle. 
J'ai été très ému de son geste, j'en avais les larmes aux yeux. Ça me rappelle ma maman qui fait de même quand je la quitte. On a retraversé la jungle jusqu'à Ao Pante. Avec son chargement j'ai cru que le moteur du camion allait lâcher dans la côte, il n'allait guère plus vite qu'à pied, le tout dans une fumée noire et un bruit proche de la cocotte minute.
Le ranger du centre des visiteurs, le toujours joyeux qui sourit tout le temps, m'a évidemment reconnu. Après la réduction du premier séjour, aujourd'hui c’est cadeau. Il me fait signe de la main que je peux y aller. Je n'en reviens pas. J'ai l’impression de faire partie de la famille. 
Voilà le bateau, grr...
Du coup je prends mes aises. J'ai demandé si je pouvais laisser ma tente ici, en précisant que je revenais le premier décembre. Pas de problème, je n'ai qu'à laisser ça dans la bibliothèque avec les autres sacs. Esther avait un stylo à l'encre indélébile, j'ai mis mon nom sur le côté qui fait tapis de sol. J'ai calé la tente roulée en haut d'une bibliothèque, à côté d'un ballon de volley, mon nom bien en évidence. Je ne pense pas que quelqu'un aura l'idée de la piquer. Elle est moins visible qu'au sol. Et puis l'île ferme dans deux mois et les visiteurs sont déjà moins nombreux que la semaine dernière. Koh Tarutao rouvrira quelques jours avant que je n'arrive. Ça me débarrasse d'un poids de 4 kilos et c'est fort appréciable. 
Ao Pante, là où tout a commencé...
La tente ne me manquera pas entre temps, j'en ai d'autres. Et j'avais achetée celle là, plus spacieuse, exprès pour le long séjour qui m'attendait ici.
En attendant le speedboat pour Koh Lipe, j'ai fait un petit tour autour de la jetée. L'italien, le chauve, était là et s'est exclamé : « Oh ! The survivor ! ». Lui est pourtant là depuis plus longtemps mais il est vrai qu'il reste toujours dans la « civilisation » d'Ao Pante. Sans doute pour draguer, il m'a dit qu'il avait désormais une copine qu'il allait peut être rejoindre en Afrique du Sud. Le bateau est arrivé fendant les mers, et garni de touristes pressés de rejoindre Koh Lipe. Moi, je suis resté à l'avant, en contemplant l'île jusqu'au dernier instant pour lui faire un long au revoir. 
La plage secrète de Jean-Pierre....
Ao Jak, Ao Moale, la plage secrète de Jean-Pierre, Ao Son, tous les coins défilent alors que le bateau glisse sur l'eau. Que cette île est belle, quelle est merveilleuse et mystérieuse ! Montagnes et jungle à perte de vue. Par quel miracle cette île a réussi à rester dans son état originel ? Je pense aux singes et à toutes les bestioles qui vont rester ici, qui ont cette île pour maison, qui naissent et meurent ici, se nourrissent, bravent la pluie et la mousson. J'ai laissé des bouts de moi sur Koh Tarutao. La bâche et la tente, ce n'est qu'un moyen pour signifier que je ne suis pas complètement parti. Les visiteurs qui viendront verront mon nom sur la tente en haut de la bibliothèque. Il n'empêche, partir de là me fait l'effet qu'on m'arrache une dent. Cette île est à jamais dans mon cœur.

Ao Moale, quel endroit magique!

Koh Lipe est toujours un choc à côté. Des gens dépenaillés, tatouages et piercings partout, décérébrés, se posant partout et n'importe comment, en vrac, des nanas vulgaires, blondasses, au bikini qu'elles dégrafent dans l'eau, pendues comme des chiennes en chaleur au coup de leur type, glissant de haut en bas puis de bas en haut... Sur la plage, les jolies traces de bernard-l’hermite ont disparu au profit des traces des valises à roulettes qui vont et viennent en un défilé permanent. J'arrête là le récit, je préfère fermer les yeux et replonger quelques instants encore dans l’ambiance délicieuse de Koh Tarutao qui vit désormais en moi, coulant dans mes veines comme un élixir d'éternité...

2 commentaires:

  1. j'ai quitté une amie, je vois encore ces yeux, ces yeux mouillés de pluie, de la pluie de l'adieu

    J'ai quitté mon pays, j'ai quitté ma maison
    Ma vie, ma triste vie se traîne sans raison
    J'ai quitté mon soleil, j'ai quitté ma mer bleue
    Leurs souvenirs se reveillent, bien après mon adieu
    Soleil, soleil de mon pays perdu
    Des villes blanches que j'aimais, des filles que j'ai jadis connu
    J'ai quitté une amie, je vois encore ses yeux
    ses yeus mouillés de pluie, de la pluie de l'adieu
    Je revois son sourire, si près de mon visage
    Il faisait resplendir les soirs de mon village
    Mais du bord du bateau, qui m'éloignait du quai
    Une chaîne dans l'eau a claqué comme un fou
    J'ai longtemps regardé ses yeux bleus qui fouillent
    La mer les a noyé dans le flot du regret

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