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jeudi 19 février 2015

La pluie ka tonbé

Tout un univers dans une goutte d'eau!
Alors que je rentrais à la tente après le dîner, des trucs planaient autour de moi, des genres de chauve souris monstrueuses. Deux énergumènes qui se jetaient d'un cocotier à l'autre en se coursant, planant dans un genre de chassé-croisé de soucoupes volantes. Des lémuriens volants ! Comme ils s'amusaient, ils ne se sont pas enfuis et sont restés un moment, interdits sur un tronc, se demandant quel était cet engin braqué sur eux dans la nuit et qui émettait des flashs aveuglants qui leur rendait les yeux rouges. Cette fois je les tiens ! Pas évident à prendre dans la nuit à plusieurs mètres du sol. Mon appareil ne fait hélas pas de miracles mais je suis déjà bien content d'avoir pu immortaliser ce moment. 
Pendant ce temps, les gens restés sur la terrasse de la cantine se demandaient ce que je pouvais bien faire à flasher les cocotiers. Aucun ne s'est approché, préférant rester assis à discuter avec leurs sempiternelles bières et clopes. Tant pis pour eux !
Cela fait quelques jours que le temps a changé. De voile on est passé à des nuages de plus en plus nombreux, parfois gris, chassés bien vite par un vent de plus en plus rapide. C’est le deuxième soir que le ciel émet des séries presque discontinues de flashs étranges alors que le ciel reste clair sans émettre aucun bruit de tonnerre. 
22h41. Les premières gouttes s'abattent sur la tente. Le retour de la pluie ! Ça marque la fin d'une longue période sèche qui a duré 41 jours. Quel touriste peut se souvenir de la dernière pluie ? J'en entendais dire encore hier : « C'est bien, il n'y a pas à se poser la question quel temps il va faire demain ». La pluie, je l'accueille avec joie. Pourvu qu'elle dure plus que quelques minutes. Ma tente est assaillie de toute part d'odeurs entêtantes de terre assoiffée qui revit. Je comprends tout à coup ces peuples qui dansent en accueillant la pluie comme une fête. Au lever du jour, à 6 heures, il pleuvait toujours. J'ai profité d'une petite accalmie pour me rendre à la gargote. 
Que faire aujourd'hui s'il continue à pleuvoir ? Suspendre mon hamac sous le auvent de la cantine ? Mais celui ci est si petit que tout le monde ne peut pas y loger et ça risque fort de devenir plus bruyant qu'un hall de gare. Il reste toujours la possibilité de prendre le camion benne de 9 heures et d'aller faire un tour à Ao Pante où la terrasse est grande et plus abritée.
J'ai retrouvé la gargote en plein champ de bataille. Un vrai camp de réfugiés où des tentes gisaient sur la dalle de béton, en vrac. Les gens avaient poussé les tables pour faire de la place pendant que d'autres dormaient carrément dessus, une natte pour tout matelas. On se serait cru dans un camp humanitaire après un tremblement de terre ou un tsunami. 
Les gens ont fini par se réveiller alors que Jean-Pierre m'avait rejoint autour d'un siège. Ils faisaient grise mine, commentant leur nuit agitée au cours de laquelle ils n'avaient que très peu dormi. Les tentes restées en place ont dû composer avec les fuites. Les tentes du parc, à part celles en tissu camouflage, sont mono toit et le nylon finit rapidement par se détremper. Beaucoup de gens sont partis ce matin, le camion benne était plein à craquer comme un cageot de pêches sur un étal de marché. Ceux qui restent déménagent, se mettent dans des coins plus à découvert ou demandent aux rangers des bâches. Un des rangers m'a même demandé : « camping ? », en désignant du doigt la jungle où je suis toujours fourré. 
Je l'ai rassuré, ma tente a bien résisté, les modèles Decathlon sont pour cela très efficaces. Avec mon modèle au toit assez haut et doté d'une abside, je n'ai même pas été trop gêné par le bruit des gouttes sur la toile.
Ce matin, la jungle offre un nouvel aspect, une nouvelle ambiance à la « gorilles dans la brume ». Tout fume, des nappes de brumes enroulent les arbres d'un voile vaporeux qui s'étire et se délite pour mieux se reconstituer ailleurs. Le décor change du coup en permanence. C’est très photogénique. Et que dire des feuilles pleines de gouttes d'eau ? C'est le jour idéal pour faire de la photo macroscopique. Chose que je me suis empressé de faire alors que je n'avais pas terminé le petit déjeuner, déjà à quatre pattes comme en train d'ausculter une des plantes aux feuilles bariolées qui font le tour de la terrasse. 
Après je suis retourné à la mare d'hier, pour mieux voir les collines embrumées. Le coin était plein d'arbustes aux grandes feuilles d'un vert tendre constellées de belles gouttelettes scintillant comme des diamants. Dans le reflet de ces perles, on peut lire un autre monde, le nôtre, déformé et à l'envers, dans lequel on peut distinguer des cocotiers et d'autres feuilles qui se mélangent dans des formes psychédéliques. Parmi tous les gens à Ao Moale, combien y en a-t-il qui ont dû admirer le reflet d'une goutte d'eau, posée tel un joyau dans son écrin ? Ce sont ces petits trésors que j'aime, ceux que personne ne voit.
L'orage n'aura duré que la nuit. Les nuages, balayés par le vent et vidés de leur substance se sont désagrégés, laissant place à un soleil de plus en plus généreux. 
J'envisage de retourner une fois à Ao Son avant de quitter Tarutao. Pas pour retourner au lagon mais pour dire au revoir à cet endroit. Et déguster une mangue dégoulinante au passage. Il ne me reste plus que quatre jours. Après tout le temps passé sur l'île j'ai presque l'impression d'avoir déjà un pied dans l'avion. Je ne suis pas triste pour autant. Ce n'est pas pour revoir des patrons et le gris de Paris. Et puis avec mon billet de retour le 29 novembre, c’est un peu comme si je partais en vacances ailleurs pour mieux revenir !

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