Au rayon
prisonniers volontaires de Tarutao, il n'y a pas que Jean-Pierre et
moi. On trouve aussi un italien, Stefano, qui vient également tous
les ans et qui réside à Ao Son, loin de tout. Il a trouvé son
petit paradis, ce qui ne l'empêche pas de venir de temps à temps à
Ao Molae, l’occasion de discuter avec les rangers avec qui il
converse en thaï et de voir Jean-Pierre qui lui rend la pareille en
allant souvent à Ao Son. Ces deux là s'entendent bien. Hier soir
Stefano a quitté sa chambre d'Ao Son pour tendre son hamac dans la
cocoteraie. But de la manœuvre : prendre le camion benne
aujourd'hui avec lequel il a négocié d'être déposé à Ao Talo
Wow.
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| "Gecko, gecko", tel est son cri! |
Jean-Pierre est aussi de la vadrouille. Ils partent à
l'exploration de Talo Udang, armés de machettes. L'un comme l'autre
n'y sont jamais allés, c’est une grande première. Ils logeront
chez les rangers, tout est prévu là bas. Encore une fois je
regrette de ne pas être convenablement chaussé, je me serais bien
vu traverser les douze kilomètres de jungle comme au temps des
derniers prisonniers.
Sur le camp,
un couple d'allemands, Esther et Akki, jouent les prolongations. Ils
se plaisent bien ici. Ils ont construit une espèce de bâche de
feuilles de cocotiers au dessus de leurs hamacs pour être à
l'ombre. Le soir, le gars va pêcher. Hier il est revenu avec deux
raies qu'il a fait griller au feu de bois sur la plage.
Toujours
souriants, ils s'extasient devant tout. Ce sont eux qu'on voit sur la
photo d'hier sur le chemin parsemé de fleurs. Ils sont arrivés de
Koh Lipe où ils ont eu le malheur de rester 7 jours dont ils ne
garderont pas un souvenir merveilleux. Ils n'ont pas aimé leur
séjour. J'en connais peu qui aiment Koh Lipe, et pourtant l'île ne
désemplit pas. Lipe, Tarutao, deux îles rivales que tout oppose et
qui sont pourtant si proches. Mais c’est bien comme ça. Ceux qui
savent se séparent en deux groupes distincts. Il y a les hommes des
bois, ceux qui veulent vivre au plus proche avec la nature, sentir
son souffle et ses vibrations, loin du monde, et puis il y a les
autres, ceux qui aiment leur confort, la bière, la fête, le monde,
l'ambiance, l'agitation. C'est de bon cœur qu'on leur laisse Koh
Lipe !
En ce moment
c'est la nouvelle lune et le moment des grands coefficients. La mer
monte très haut, jusqu'à parvenir à lécher les branches basses
des arbres à feuille de Mickey. Jean-Pierre m'en a donné le nom
mais j'ai oublié, un truc du style Brasidia asiatica. Je me
demandais pourquoi les singes ne mangeaient pas leurs gros fruits. Le
fruit est toxique, les macaques ne sont pas fous. Pour la baignade
c’est l'idéal, on a de l'eau au cou très vite. La mer Andaman
prend une couleur encore plus verte, celle typique des mers qui
lèchent les arbres comme à Palau. Quand je me baigne je ne me lasse
pas de regarder la jungle qui défile au rythme de mes brasses.
Il y
a cet avant plan d'arbres en bordure de plage qui coulisse sur un
relief doté de deux magnifiques collines couvertes de jungle et qui
semble rester immobile. Je ne crois pas que même en restant ici des
mois, on puisse devenir blasé et ne plus rien remarquer, tenant pour
acquis et normal ces joyaux de la nature.
Je parlais
de biodiversité hier. Bien m'en a pris, ça continue de plus belle !
Tandis que je dînais face au coucher de soleil, un engin est venu
s'écraser de tout son poids sur le tronc d'un filao. Un ovni que
j'ai immédiatement reconnu. On dirait un de ces hommes volants qui
se jettent depuis le sommet des montagnes, vêtus d'une combinaison
qui leur permet de planer.
Comme j'ai toujours l'appareil photo avec
moi, sur l'épaule ou sur la table, je suis prêt à dégainer au
moindre instant. Étant le seul à avoir aperçu la chose, j'ai pu
m'approcher de l'arbre à pas de loup sans faire fuir la bestiole. Un
lémurien volant me regardait du haut de sa fourche, penché en avant
comme ces macaques qui font semblant d'être sur le point de nous
sauter dessus. Une gueule de monstre qui rappelle un peu la chauve
souris, des pattes de singe avec des doigts préhensiles, une
membrane repliée sous leurs pattes qui ne les empêche pas de
grimper lestement le long des troncs et une longue queue touffue
d'écureuil, le tout dans une robe fauve tirant sur le roux.
Voilà
le portrait de la créature qui semble être arrivée en planant
d'une autre planète. Pendant ce temps un gecko est descendu le long
du toit, s’aventurant bien bas. Un gros machin plein de spots qui
voulait lui aussi qu'on lui tire le portrait. Une fois la photo
prise, il est remonté plus haut dans la toiture, tout content !
Mais ce
n'est pas tout. Alors que je jouais sur mon téléphone, Esther est
venue me tirer par le bras. « The man with a good camera ».
Voici comment je suis introduit aux invités autour de sa table.
Quelque chose est arrivé. Un lézard surgi de nulle part est venu se
poser sur la main d'Akki et n'en bouge plus depuis. Il a fermé les
yeux, on peut en faire ce qu'on veut, la bestiole dort, en confiance.
On peut le caresser, lui tirer une patte la bestiole n'en a cure.
Akki se retrouve avec un tatouage en 3D sur la paume de sa main. Ça
fait rire tout le monde. Et le plus étonnant c’est que le lézard
vole. Oui oui ! Il a lui aussi une membrane, mais cette fois sur
le dos, un genre de cape d'une jolie couleur orange pleine de petits
points. Le corps du reptile est cagneux, plein de bosses, un vrai
petit monstre sorti de la préhistoire, un truc que l'évolution de
Darwin a oublié sur cette île. Si on ajoute à ça la tortue de
Jean-Pierre, on n’en finit plus de faire des rencontres du
troisième type !








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