Il y a la
colline au bout de la plage d'Ao Moale qui domine le coin et les
bungalows et qui me nargue depuis que je suis ici. D'abord couverte
de jungle verte, elle s'est mue en forêt d'automne pour ressembler
aujourd’hui à une hêtraie en plein hiver. Cela permet de mieux en
appréhender le relief et c’est ainsi que j'ai repéré un rocher à
son sommet au dessus du faîte des arbres. J'ai l'envie irrépressible
de monter là haut, d'avoir moi aussi mon quota de truc inédits
pendant que Jean-Pierre trace dans la jungle de Tao Udang. Il devait
rentrer hier soir d'ailleurs, on n'a vu personne revenir. Sans doute
qu'il se plaît bien là bas. C’est vrai que tant qu'à faire toute
cette randonnée, autant en profiter un peu.
Le rocher au
bout de la plage est un truc plus pentu qu'il n'y paraît, avec plein
de falaises. Il faut déjà arriver à se hisser à la hauteur des
premiers arbres, 5 mètres plus haut. Tandis que je scrutais une voie
dans les rochers, j'ai repéré une petite plate-forme de la largeur
d'un pied, qui montait en oblique, avec une corde suspendue à un
tronc juste en haut. Il n'y a pas de chemin qui parte de là, aussi
cette corde doit vraisemblablement servir à amarrer les bateaux. Sa
présence est parfaite pour permettre de se hisser sans trop de
difficulté. Une fois là haut, trop tard pour reculer, il ne reste
plus qu'à trouver le meilleur chemin, en se frayant un passage à
travers bambous, lianes, arbustes épineux et autres trucs
inextricables. J'ai chois de partir dès le petit déjeuner avalé
afin de bénéficier de la meilleure luminosité et pour éviter
d'avoir trop chaud. Malgré cela, avec la progression qui relève
d'un vrai parcours du combattant, je suis en nage. Il faut ramper,
enjamber, se contorsionner, se hisser au dessus de rochers coupants
comme la lame d'un rasoir. Sans compter les trous cachés par les
feuilles où la tong reste coincée et les pierres plates sur
lesquelles on glisse.
Je suis tout égratigné, la cheville en sang,
je m'accroche partout mais j'avance. C'est même amusant de chercher
le meilleur passage, de faire marcher ses méninges et son
orientation pour contourner les obstacles. Arrivé en haut la vue est
plus bouchée par les arbres que ce qu'il semble depuis la plage. On
a aussi une trouée vers la plage d'Ao Jak et on devine Ao Pante
derrière, entre les troncs. Le meilleur poste pour une photo sur Ao
Moale reste à mi-parcours, en haut d'un rocher avec une trouée
miraculeuse dans de la jungle restée bien verte. Je ne me suis pas
donné cette peine pour rien.
La descente
est plus facile que la montée et j'avais bien veillé à mémoriser
le chemin emprunté.
![]() |
| Le camion benne |
Sauf à la fin où je me suis retrouvé en haut
d'une petite falaise avec la mer en bas. Impossible de continuer sur
le sommet de la falaise, le sol, en pente et érodé, se dérobait
sous les pieds. J'ai donc repris de la hauteur pour contourner ce
passage délicat. Il me fallait trouver le fameux arbre avec la
corde. Facile à voir de la plage, impossible d'en haut : la
corde pendant dans le vide, on ne la voit pas. Les gens qui
lézardaient sur la plage regardaient mes gesticulations en se
demandant certainement ce qui avait bien pu me pousser à m'emmancher
là dedans. C'est simple : c’est le dernier jour. A dernier
jour, dernière occasion pour faire des choses et relever des défis.
Les derniers
instants ont toujours une saveur particulière. On les apprécie
plus.
Comme le dernier bain de mer où je suis resté au delà du
raisonnable alors que le soleil s'apprêtait à se coucher. Chaque
fois que je me disais qu'il fallait que j'y aille, qu'il y avait a
douche à prendre et le dîner, je faisais deux pas dans l'eau pour
en faire un en arrière et me replonger dans cette eau délicieuse,
en regardant la jungle, toujours là, qui semblait me dire « pourquoi
tu t'en vas ? ». Akki et Esther n'en sont pas là, ils ne
savent même pas quand ils repartiront et s'ils en ont vraiment
envie. Leur camion à flammekueche peut attendre. Apparemment ils
sont fauchés mais ils s'en moquent. Ils pêchent les coquillages,
des genres de vénus qui pullulent et qu'ils font sortir du sable
simplement en sautant dessus à pieds joints.
![]() |
| Akki et Esther en pleine dégustation de coquillages |
Les cuisinières leur
ont dit comment les préparer et leur ont porté un wok ainsi que des
oignons, de l'ail et des petits piments de toutes les couleurs de
leur jardin. Pas besoin d'ajouter de l'eau, ils cuisent dans leur
propre jus. Pour la cuisson, ils ont trouvé un genre de seau et une
grille, parfait pour servir de brasier. Ils se sont installés sur la
plage, sous une bâche qu'ils ont tendue pour se protéger du soleil
sous lequel il est impossible de tenir en plein midi. Ils sont
heureux. De jour en jour on sympathise davantage. Ils ont la
simplicité des gens qui n'ont pas grand chose d'autre que leur
gentillesse à offrir. Je les sens la main sur le cœur. Ils essayent
d’apprendre quelques mots de thaï qu'ils se font répéter par les
rangers et qu'ils notent sur le bras avec la traduction adéquate.
Y
a encore un truc qui a atterri sur le bras de Akki. Un des rangers
est venu accompagné d'un serpent entre ses mains qu'il venait de
trouver autour de la guitoune. Il lui a donné. Le pauvre diable
était complètement amorphe, sans doute à cause de la nuit ou alors
par tactique pour jouer au mort. Il pendouillait des doigts comme un
spaghetti trop épais. On a pu le toucher. C'est tout bizarre, c'est
froid et couvert d'une espèce de mucus visqueux.
Pendant ce
temps Jean-Pierre est revenu. Avec une balafre au milieu du front et
des égratignures diverses et variées. Ce fut une véritable épopée.
N'ayant pas trouvé de véhicule en route pour les mener à Talo Wow,
ils ont fait tout le chemin à pied.
Ils étaient là bas à 13
heures et ont dû affronter la jungle à coups de machette qui sont
devenus de plus en plus frénétiques à mesure que la nuit
approchait. Il faut compter 27 ponts de béton, laissés à
l'abandon, que les eaux encerclent souvent tels une île. Ça s’est
terminé à la lampe frontale, 7 heures et demie plus tard. C'est
juste le temps qu'il leur aura fallu pour traverser 12 kilomètres de
jungle à la machette. Un truc de fous.
Quand ils
sont arrivés, le ranger était couché mais pas ses clebs, 6 en tout
pour éloigner les macaques de ses plantations mais qui se sont aussi
jetés sur eux. Ils ne font pas dans le détail. Crevés ils sont
restés la journée d'hier pour se remettre avant de faire la même
chose dans l'autre sens.
![]() |
| la barraque des rangers avec leur petit jardin de piments |
Apparemment c'est Stefano qui traçait
devant, un forcené à la Rambo. Le récit de leurs exploits suscite
des vocations. A la cantine, tout le monde veut désormais faire la
randonnée jusqu'à Talo Udang. Pour la petite histoire, ils ont
oublié en chemin ce qu'ils étaient venus voir : la prison !
Personne ne sait donc à quoi ressemble le quartier des prisonniers
politiques. Ils n'ont rien vu le long du chemin, sans doute que le
truc doit être enfoui quelque part à côté, couvert de jungle.
Avec leur marathon, je suis au final plutôt content d'être resté
pépère à Ao Molae. L'aventure oui, la souffrance non !
C'était de la folie de faire ces 24 kilomètres dans la même
journée. Sans eau en plus. Ils ont bu l'eau des rivières...









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