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lundi 23 février 2015

Le jour des derniers

Il y a la colline au bout de la plage d'Ao Moale qui domine le coin et les bungalows et qui me nargue depuis que je suis ici. D'abord couverte de jungle verte, elle s'est mue en forêt d'automne pour ressembler aujourd’hui à une hêtraie en plein hiver. Cela permet de mieux en appréhender le relief et c’est ainsi que j'ai repéré un rocher à son sommet au dessus du faîte des arbres. J'ai l'envie irrépressible de monter là haut, d'avoir moi aussi mon quota de truc inédits pendant que Jean-Pierre trace dans la jungle de Tao Udang. Il devait rentrer hier soir d'ailleurs, on n'a vu personne revenir. Sans doute qu'il se plaît bien là bas. C’est vrai que tant qu'à faire toute cette randonnée, autant en profiter un peu.
Le rocher au bout de la plage est un truc plus pentu qu'il n'y paraît, avec plein de falaises. Il faut déjà arriver à se hisser à la hauteur des premiers arbres, 5 mètres plus haut. Tandis que je scrutais une voie dans les rochers, j'ai repéré une petite plate-forme de la largeur d'un pied, qui montait en oblique, avec une corde suspendue à un tronc juste en haut. Il n'y a pas de chemin qui parte de là, aussi cette corde doit vraisemblablement servir à amarrer les bateaux. Sa présence est parfaite pour permettre de se hisser sans trop de difficulté. Une fois là haut, trop tard pour reculer, il ne reste plus qu'à trouver le meilleur chemin, en se frayant un passage à travers bambous, lianes, arbustes épineux et autres trucs inextricables. J'ai chois de partir dès le petit déjeuner avalé afin de bénéficier de la meilleure luminosité et pour éviter d'avoir trop chaud. Malgré cela, avec la progression qui relève d'un vrai parcours du combattant, je suis en nage. Il faut ramper, enjamber, se contorsionner, se hisser au dessus de rochers coupants comme la lame d'un rasoir. Sans compter les trous cachés par les feuilles où la tong reste coincée et les pierres plates sur lesquelles on glisse. 
Je suis tout égratigné, la cheville en sang, je m'accroche partout mais j'avance. C'est même amusant de chercher le meilleur passage, de faire marcher ses méninges et son orientation pour contourner les obstacles. Arrivé en haut la vue est plus bouchée par les arbres que ce qu'il semble depuis la plage. On a aussi une trouée vers la plage d'Ao Jak et on devine Ao Pante derrière, entre les troncs. Le meilleur poste pour une photo sur Ao Moale reste à mi-parcours, en haut d'un rocher avec une trouée miraculeuse dans de la jungle restée bien verte. Je ne me suis pas donné cette peine pour rien.
La descente est plus facile que la montée et j'avais bien veillé à mémoriser le chemin emprunté. 
Le camion benne
Sauf à la fin où je me suis retrouvé en haut d'une petite falaise avec la mer en bas. Impossible de continuer sur le sommet de la falaise, le sol, en pente et érodé, se dérobait sous les pieds. J'ai donc repris de la hauteur pour contourner ce passage délicat. Il me fallait trouver le fameux arbre avec la corde. Facile à voir de la plage, impossible d'en haut : la corde pendant dans le vide, on ne la voit pas. Les gens qui lézardaient sur la plage regardaient mes gesticulations en se demandant certainement ce qui avait bien pu me pousser à m'emmancher là dedans. C'est simple : c’est le dernier jour. A dernier jour, dernière occasion pour faire des choses et relever des défis.
Les derniers instants ont toujours une saveur particulière. On les apprécie plus. 
Comme le dernier bain de mer où je suis resté au delà du raisonnable alors que le soleil s'apprêtait à se coucher. Chaque fois que je me disais qu'il fallait que j'y aille, qu'il y avait a douche à prendre et le dîner, je faisais deux pas dans l'eau pour en faire un en arrière et me replonger dans cette eau délicieuse, en regardant la jungle, toujours là, qui semblait me dire « pourquoi tu t'en vas ? ». Akki et Esther n'en sont pas là, ils ne savent même pas quand ils repartiront et s'ils en ont vraiment envie. Leur camion à flammekueche peut attendre. Apparemment ils sont fauchés mais ils s'en moquent. Ils pêchent les coquillages, des genres de vénus qui pullulent et qu'ils font sortir du sable simplement en sautant dessus à pieds joints. 
Akki et Esther en pleine dégustation de coquillages
Les cuisinières leur ont dit comment les préparer et leur ont porté un wok ainsi que des oignons, de l'ail et des petits piments de toutes les couleurs de leur jardin. Pas besoin d'ajouter de l'eau, ils cuisent dans leur propre jus. Pour la cuisson, ils ont trouvé un genre de seau et une grille, parfait pour servir de brasier. Ils se sont installés sur la plage, sous une bâche qu'ils ont tendue pour se protéger du soleil sous lequel il est impossible de tenir en plein midi. Ils sont heureux. De jour en jour on sympathise davantage. Ils ont la simplicité des gens qui n'ont pas grand chose d'autre que leur gentillesse à offrir. Je les sens la main sur le cœur. Ils essayent d’apprendre quelques mots de thaï qu'ils se font répéter par les rangers et qu'ils notent sur le bras avec la traduction adéquate. 
Y a encore un truc qui a atterri sur le bras de Akki. Un des rangers est venu accompagné d'un serpent entre ses mains qu'il venait de trouver autour de la guitoune. Il lui a donné. Le pauvre diable était complètement amorphe, sans doute à cause de la nuit ou alors par tactique pour jouer au mort. Il pendouillait des doigts comme un spaghetti trop épais. On a pu le toucher. C'est tout bizarre, c'est froid et couvert d'une espèce de mucus visqueux.
Pendant ce temps Jean-Pierre est revenu. Avec une balafre au milieu du front et des égratignures diverses et variées. Ce fut une véritable épopée. N'ayant pas trouvé de véhicule en route pour les mener à Talo Wow, ils ont fait tout le chemin à pied. 
Ils étaient là bas à 13 heures et ont dû affronter la jungle à coups de machette qui sont devenus de plus en plus frénétiques à mesure que la nuit approchait. Il faut compter 27 ponts de béton, laissés à l'abandon, que les eaux encerclent souvent tels une île. Ça s’est terminé à la lampe frontale, 7 heures et demie plus tard. C'est juste le temps qu'il leur aura fallu pour traverser 12 kilomètres de jungle à la machette. Un truc de fous.
Quand ils sont arrivés, le ranger était couché mais pas ses clebs, 6 en tout pour éloigner les macaques de ses plantations mais qui se sont aussi jetés sur eux. Ils ne font pas dans le détail. Crevés ils sont restés la journée d'hier pour se remettre avant de faire la même chose dans l'autre sens.
la barraque des rangers avec leur petit jardin de piments
Apparemment c'est Stefano qui traçait devant, un forcené à la Rambo. Le récit de leurs exploits suscite des vocations. A la cantine, tout le monde veut désormais faire la randonnée jusqu'à Talo Udang. Pour la petite histoire, ils ont oublié en chemin ce qu'ils étaient venus voir : la prison ! Personne ne sait donc à quoi ressemble le quartier des prisonniers politiques. Ils n'ont rien vu le long du chemin, sans doute que le truc doit être enfoui quelque part à côté, couvert de jungle. Avec leur marathon, je suis au final plutôt content d'être resté pépère à Ao Molae. L'aventure oui, la souffrance non ! C'était de la folie de faire ces 24 kilomètres dans la même journée. Sans eau en plus. Ils ont bu l'eau des rivières...

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