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mercredi 4 février 2015

Koh Tarutao J29 : Le grand tour de l'île

A grand tour, grand jour. Ce matin je suis excité comme jamais à l'idée qu'on va prendre le bateau pour découvrir Tarutao sous toutes ses coutures. C'est un grand moment. Et qui tombe à pic en marquant les derniers jours de mon séjour d'un bouquet final. Tous les autres du groupe sont dans le même état d'esprit. Au petit déjeuner, à la traditionnelle question « how are your today ? », on me répond « excited ». Nous sommes dix de la partie : deux anglais, deux allemands, une autrichienne, un italien et quatre français. Toute l'Europe est là et elle attend ! Rendez vous est fixé à 9 heures au ponton. La cantine fonctionne au ralenti ce matin, de sorte que je n'ai reçu ma commande qu'une demie heure avant le rendez-vous. 
J'ai dû précipiter le petit déjeuner. Au niveau nord-est de l'île se trouve un coin pour le snorkeling, à Ao Rusi. Aussi, il faut bien penser à emmener son matériel.
A 9 heures, tout le monde était là ; on avait bien briefé la veille pour qu'il n'y ait pas de retard afin d'avoir la journée la plus longue possible. C'est le type au coup de tampon, l'oblitérateur automatique, un petit gros, qui organise le tour. Il nous demande de payer tout de suite le bateau, en sortant sa calculette. Ça fait 350 bahts par personne. Le tarif dépend du nombre de personne car on paye en fait le bateau entier. Dix personnes est le maximum qui peut être embarqué aussi on a bénéficié du tarif le plus bas. Pour ce prix, moins de 10 euros, vous ne trouverez jamais une excursion où que ce soit. Quand on pense que les sorties en mer en Australie sont à plus de 100 dollars et la moindre activité aux USA flirte avec les 200, il y aurait eu tort de se priver de la balade. Pour autant ce n'est pas un truc populaire. Comme il n'y a pas de centre d'activité sur l'île, il faut en fait se débrouiller par soi même pour organiser le truc, en demandant autour de soi. A ma connaissance depuis un mois que je suis ici, c’est la première fois que je vois un bateau partir pour un tour avec des touristes. Et c'est très bien comme ça.
Ao Son
Nous avons un long tail boat et un capitaine qui pilote son engin avec un volant à l'arrière qu'il manœuvre le plus souvent debout, un pied posé sur le volant. Il y a trois ou quatre bancs au centre de la barque, sous une bâche bas de plafond d'où pendent les gilets de sauvetage. Je n'y tiens pas assis, à part au milieu. La meilleure place reste à l'avant du navire, sur une espèce de ponton plus ou moins courbé. C'est en plein soleil mais la brise rafraîchit bien dès lors qu'on avance. Pour les photos c'est aussi le meilleur poste. Ceux qui sont à l'ombre ne peuvent voir grand chose, la bâche se poursuivant sur les côtés. A part ça le bateau prend l'eau ! Le bois sur le côté de la coque, tout en planches colmatées de résine, laisse parfois passer un filet d'eau quand on passe au dessus d'une petite vague. 
Ao Son
Et ça fuit de tous côtés. Y a-t-il un bouchon quelque part, un trou comme dans le kayak ?
Le tour de l'île s'effectuera dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Dommage. Dans la précipitation d'embarquer on a oublié de briefer notre capitaine. En effet j'avais touché un mot la veille au reste du groupe et tout le monde avait acquiescé sur le fait qu'un tour dans le sens inverse serait l'idéal afin d'avoir toujours le soleil dans le dos. Sinon nous aurions toujours l'île en contre-jour. D'un autre côté peut être que le capitaine a choisi ce sens là à cause des courants ou du vent. On ne sait pas non plus lorsqu'on s'arrêtera ni où. On voulait mettre ça au point avant, là encore ce sera la surprise. Cap donc sur Ao Molae. 
Ao Son
Jusque là je connais toute la côte : la plage de Ao Pante, puis celle de Ao Jak, les paysages défilent comme si je me baignais. Mais c'est avec émotion que j'ai retrouvé Ao Molae, en regardant le petit coin dans la jungle où j'avais mis la tente. L'endroit est vide, il a l'air de n'attendre que moi et me dire « pourquoi tu es parti ? ». L'autrichienne à côté de moi me confesse que la plage est bien plus belle ici, plus sauvage, plus tranquille et qu'elle voulait venir là à la base mais que c'était complet.
Nous ne nous somme pas arrêtés à Ao Molae mais un autre long tail boat nous a suivi. Un groupe s’est constitué là bas. Leur embarcation est plus petite et moins rapide, aussi on les double à chaque fois et je dois réprimer l'envie de faire un bras d'honneur pour rigoler. 
Ao Makham
Avant Ao Son, il y a une toute petite crique en bas d'une falaise couverte de jungle. Un truc inaccessible. Ce ne sera pas la dernière plage secrète que nous croiserons. A Ao Son, Stéphane a demandé au capitaine de s'arrêter au bout de la plage. Il veut nous montrer l'endroit où il s’est rendu la veille, à pied depuis Ao Pante. Une sacrée balade ! Au bout de la plage d'Ao Son, à l'issue de 3 kilomètres, on arrive à un endroit paradisiaque et incroyable. Une rivière se jette en finissant en lagon et en bancs de sable qui se perdent dans la mer, avec le plus haut point de l'île juste derrière, une cordillère qui culmine à plus de 700 mètres d'altitude. Le panorama est unique et donne des frissons. Koh Tarutao apparaît telle une perle où montagne, jungle et mer se mêlent dans des nuances de verts et de bleu infinies. 
Ao Makham
C'est un vrai tableau vivant où chaque élément se trouve parfaitement situé et en harmonie. Ce doit être encore mieux à marée basse, lorsque tous les bancs de sable sont découverts. On trouve une petite cabane, un ancien centre de ranger désaffecté. L'autrichienne n'en revient pas de la beauté de l'île. Elle photographie tout. Encore une qui est tombée amoureuse de Tarutao. Elle me dit : « Je ne comprends pas ; des gens que j'avais rencontrés m'avaient dit qu'il ne fallait pas venir à Tarutao, qu'il n'y avait rien à faire, rien à voir, que c'était moche et plein d'insectes ! ». Sans doute les mêmes qui doivent encenser Koh Lipe ou Koh Phi Phi, des adeptes de paradis domptés et perdus.

Ao Son
Ao Makham
Le relief devient de plus en plus escarpé à mesure qu'on descend vers le sud de l'île. Je n'en crois pas mes yeux. La jungle descend des pentes abruptes jusque sur les falaises. Il n'y aucun bout de terre qui ne soit pas colonisé. Les arbres de différentes hauteurs s'étagent les uns au dessus des autres tandis que des aigles de mer nous suivent dans le sillage du bateau. Quel endroit incroyable cette île ! Comment a-t-elle pu rester intacte depuis la création du monde et échapper à la folie des hommes ? Je réalise que les endroits où se trouvent les hébergements et la route qui coupe l'île ne permettent d'en découvrir qu'une infime partie. Je suis sûr que tout le reste n'a jamais été exploré. Peut être même qu'il subsistes des espèces que l'on ne connaît pas encore. 
Ao Makham, photo de Stéphane
La côte est parfois entrecoupée de ruisseaux qui forment des entailles dans la jungle en permettant de lui donner du relief.
On trouve un mont jungleux triangulaire plus au sud derrière lequel se cache une baie secrète, Ao Makham. C'est la dernière qui figure sur la carte. J'ai demandé à ce qu'on s'y arrête. Il y a une petite plage de sable blond où l'on arrive en longeant des arbres en plein milieu de la mer, toujours vivants, et qui se poursuivent dans une petite mangrove. Des gens ont établi un camp de l'autre côté de la plage, des espèces de gitans de la mer qui vivent dans des tentes de bric et de broc, assis par terre avec des mômes dans les bras. Ils ont une barque et des casiers pour aller pécher et manifestement ils vivent là à demeure. 
Ao Makham
Les rangers doivent fermer les yeux, tout comme sur la présence à l'extrémité du sud de l'île d'une vingtaine de bateaux amarrés les uns les autres en pleine mer et qui ont l'air de bateaux pirates des temps modernes. Je ne sais pas quel trafic se trame par là.
En longeant la côte je me suis demandé quelle était cette grosse île si proche. D'après mes souvenirs il n'y a pas d'autres îles avant Koh Lipe, à part de petits îlots. J'ai vite réalisé que ce n'était que Langkawi, dont le relief montagneux de ce côté ci rappelle Koh Tarutao. On voit même un mat au sommet de la montagne, marquant sans doute l'arrivée du téléphérique qui grimpe là haut. C'est au pied de cette montagne, sur l'autre versant que je vais loger. C'est aussi là que j'étais il y a trois ans. Peut être que cette fois j'aurai plus de chance et que le téléphérique sera ouvert.
Un dauphin nous a accompagné furtivement dans les eaux qui séparent la Thaïlande de la Malaisie. Il n'a pas voulu jouer avec le bateau. On a fait des rondes espérant le revoir prendre son souffle mais ces bestioles filent comme une torpille et il a dû ressurgir bien plus loin. En faisant le tour de Tarutao, je réalise que l'île a une forme de goutte d'eau. Il ferait bien d'ailleurs d'en tomber un peu, de l'eau. Tout est extrêmement sec, la terre devient du sable gris tandis que les jeunes arbres ont leurs feuilles flétries qui cassent comme une chips quand on les touche. Toute la côte orientale est longée d'arbres aux couleurs chatoyantes qui pourraient faire penser au rivage d'un lac canadien l'automne venu. Il y a un vrai contraste avec le versant occidental, sans doute dû à un vent sec qui souffle toujours de l'est.
Langkawi au fond
Tout à coup la baie de Talo Udang se dévoile, le long d'une plage de sable blanc ourlée de filaos avec une petite cabane de ranger dans un angle. Le bateau y a filé direct et comme il était l'heure du déjeuner, on a tous pensé qu'on s'arrêtait pour pique niquer là. Dans la précipitation pour descendre du bateau, j'ai crû caler ma bouteille d'au contre la coque mais elle a glissé tout au fond, sous des planches bien vissées, en faisant « plouf ». Plus d'eau, c’est pas très malin ! Heureusement d'autres du groupe se sont proposés de partager leur bouteille pour que je ne meure pas de soif. Au final, ça ne servait rien d'essayer de descendre, il n'y a pas d'arrêt ! Le ranger a refoulé les deux bateaux, pour je ne sais quelle raison. 
Talo Udang
Du reste l'arrêt n'était pas prévu, on avait demandé de s’arrêter à Talo Udang avant mais le capitaine nous avait dit qu'il fallait marcher beaucoup pour arriver à la prison et qu'on s'arrêterait à la place à Talo Wow, l'autre prison que je connais hélas déjà. J’aurais bien aimé voir l'autre camp.
On avait une heure de battement à Ao Talo Wow. J'ai raconté l'histoire de la prison, les différents sites, ce qui s'y tramait, de sorte que j'ai donné l'eau à la bouche à tout le monde d'aller voir de plus près. Mais avec le déjeuner, une heure c'est peu. En plus il faut marcher 500 mètres avant de voir la maison des officiers. Certains ont abandonné en route pour aller se baigner autour de la jetée. 
D'autres sont arrivés à poursuivre jusqu'à l'hôpital. Quant à moi je me suis arrêté au mitard. Chemin faisant, la maison des officiers était devenue très courue. En avançant un peu la tête au delà de la dernière fois j'ai remarqué un matelas par terre en trop bon état pour dater de tant d'années. Il y avait peut être quelqu'un là quand je suis venu, ce qui lèverait le mystère du fantôme. J'ai joué avec ça en faisant peur à tout le monde, d'autant plus que la légende veut que le camp soit hanté.
Toute la côte orientale de Tarutao est typique de la Thaïlande, partagée entre falaises grises et petits îlots karstiques. 
Plus au nord, on arrive à Ao Rusi, une baie bordée d'une mince bande de sable où un village de pécheur s'est établi, devant des grottes avec des des casiers à crabes, des coqs qui chantent et des chiens. On n'y a pas posé le pied. Le bateau s’est arrêté en pleine mer, et le capitaine a basculé l'échelle en nous montrant l'endroit où nager. Tarutao ne brille pas par ses eaux limpides et depuis le début j'étais bien curieux de voir à quoi pouvait ressembler ce spot de snorkeling. A ma grande surprise, avant d'avoir eu le temps de mettre le masque, j'ai cogné pied et genou sur des coraux. Je suis tout écorché. Il paraît que les coraux donnent des blessures très longues à guérir. Tant que ce n'est pas des coraux qui me poussent sur l'os... 
Le trouble de l'eau est compensé par la faible profondeur du récif. Il n'y a pas beaucoup de poissons mais on trouve des poissons clowns dans les anémones et un drôle de poisson tout long qui nage à la verticale comme les pousses de palétuviers. Il n'y a pas beaucoup de coraux branchus mais en trouve tout un tas d'autres, en forme d'oreilles d'ours, de cervelle, de morilles, lichens, éponges, tubes, orgues et meringues. Juste à côté il y a un îlot dont la falaise est percée de sorte qu'on peut passer de l'autre côté. Mais c’est un vrai trou de souris et un courant fou s’engouffre là dedans. Sans compter que c'est devenu un vrai embouteillage, tout le monde des deux bateaux voulant voir ça en se donnant des coups de palme et en s’emmêlant les tubas. De drôles de coraux mous et dentelés, violets, ondulant au gré des courants comme des algues tapissent la paroi de la falaise.
La face nord de Tarutao me fait penser à la proue d'un paquebot prêt à fendre l'eau. Ce sont des rochers qui forment massifs et blocs de falaise taillés à la serpe. J'ai demandé au capitaine de nous arrêter à la plage d'hier où j'avais oublié le paréo au bord de l'eau. Il ne voyait pas où c'était, normal c’est ma plage secrète. Il a fallu que je lui montre sur un plan. Le paréo était là, mais plein d'algues et tout mité. Des singes ont dû jouer avec. Ou le plancton. Ou sinon les loutres... L'excursion s'est achevée peu avant 17 heures. Ce fut une belle et longue journée avec milles merveilles pour en prendre plein la vue. Tandis qu'en France le froid progresse !

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