A l’heure
du déjeuner, branle bas de combat. Des gens ont aperçu un ballet de
dauphins au loin, au delà des cocotiers. Le mot a circulé
d'oreilles en oreilles, traduit et retraduit au passage. Tout le
monde a quitté sa chaise pour aller voir de plus près. Les dauphins
étaient autour de la bouée qui est censée indiquer aux bateaux de
ne pas s'approcher davantage s'ils ne veulent pas finir échoués. Ça
n'arrête pas les long tail boats pour autant. Les dauphins ne
remontaient à la surface que pour respirer. Impossible de prendre
une photo. Je suis donc resté vissé à ma chaise, d'autant plus que
je sais que si je lève mon derrière je sais que c'est un repas
perdu.
Les macaques n'attendent que ça, la belle aubaine. Les
surprises ne manquent pas sur Tarutao : macaques, singes clowns,
loutres de mer, varans, lézards, serpents divers et variés,
toucans, oiseaux de toutes sortes... Qui peut encore dire qu'il n'y a
rien à voir et à faire ici ?
« Qu'as-tu
fait aujourd'hui » ? La question revient souvent. J'ai le
privilège d'avoir du temps. Je ne suis pas revenu sur Tarutao pour
parcourir, arpenter, découvrir mais juste voir et goûter. Cela
surprend un peu dans nos sociétés où chaque minute doit être
passée en l'occupant intelligemment. Il n'y a pas de place pour la
méditation ou la contemplation. Un agenda bien rempli est gage de
réussite et d’épanouissement personnel.
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| Dauphins en vue! |
J'ai donc l'impression de
devoir me justifier au risque de passer pour un glandeur, quelqu'un
qui ne s'intéresse à rien, un looser. Mon rapport au temps a changé
aussi. Cela va ensemble. Par exemple perdre des jours à cause du
mauvais temps m'est moins pénible car mis à l’échelle du temps
dont je dispose cela n'est qu'une petite parenthèse. J'apprends à
être plus patient ce qui n'était pas vraiment mon fort. J'y gagne
en sérénité. Tout le monde n'a pas cette chance. Claire et Jo se
lamentent car demain est leur dernier jour et lundi ils devront
reprendre le boulot. Lundi... C'est quand au juste ?
Je n'ai
jamais rencontré quelqu'un me dire : « lundi je reprends
le travail, il me tarde ! » Bizarre, car quand on est de
l'autre côté, dans l'entreprise, c’est la course à qui sera le
plus sérieux, le plus dévoué à son travail, le plus consciencieux
pour donner l'impression d'être comme un poisson dans l'eau,
satisfait et heureux.
Tout le monde jouerait-il la comédie comme ce
que je faisais avant, dans le seul but de se faire bien voir en
rêvant d'obtenir une augmentation comme l'âne poursuit la carotte ?
On me demande aussi quand j’arrêterai de voyager, que je me
mettrai à travailler. Grande question qui me laisse perplexe. Si je
dois retravailler, j'hésite entre un boulot bien rémunéré, en
mission à l'étranger ou ailleurs, afin que tous les frais de la vie
courante me soient payés et que le salaire devienne de l'argent de
poche que j’épargnerai presque entièrement. Je ferais ça,
semblant, me conformant à la conduite du travailleur sérieux
quelques années avant de tirer ma révérence pour de bon.
Mais
pourrais-je m’asseoir sur ma liberté, la mettre entre
parenthèses ? Ou bien est-ce que je me dirigerai vers
l'intérim, les contrats à CDD pour m'occuper que la moitié de
l'année ? Je n'aime pas ce terme occuper d'ailleurs, pas plus
que celui de tuer le temps, comme si le silence et les temps morts
étaient une catastrophe pour l'être humain. Je n'ai pas besoin de
m'occuper, je ne m'ennuie jamais et je n'ai pas besoin de faire
quelque chose pour avoir l'impression de vivre.
Le soir je
retrouve les douches avec les araignées qui se cachent sous la
serviette, la boue au sol et le sable partout. L'eau des lavabos au
siphon dévissé ou rouillé vous coule sur les pieds.
Le bâtiment
perd chaque jour une tuile ou une lettre sur la façade. Il ne reste
plus que le mot « toile » et plus aucune inscription pour
savoir si on est chez les hommes ou les femmes. Une douche sur les
deux est condamnée. Quand on pousse la porte déglinguée on trouve
derrière des tentes, des bâches, des arceaux... Un vaste fourbi que
j'aime bien. La jungle tout autour gagne du terrain et cherche à
reprendre ses droits. Plutôt que de la repousser, on l'accepte.
Preuve que je suis au bon endroit !






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