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vendredi 13 février 2015

Une visite inattendue

A l’heure du déjeuner, branle bas de combat. Des gens ont aperçu un ballet de dauphins au loin, au delà des cocotiers. Le mot a circulé d'oreilles en oreilles, traduit et retraduit au passage. Tout le monde a quitté sa chaise pour aller voir de plus près. Les dauphins étaient autour de la bouée qui est censée indiquer aux bateaux de ne pas s'approcher davantage s'ils ne veulent pas finir échoués. Ça n'arrête pas les long tail boats pour autant. Les dauphins ne remontaient à la surface que pour respirer. Impossible de prendre une photo. Je suis donc resté vissé à ma chaise, d'autant plus que je sais que si je lève mon derrière je sais que c'est un repas perdu. 
Les macaques n'attendent que ça, la belle aubaine. Les surprises ne manquent pas sur Tarutao : macaques, singes clowns, loutres de mer, varans, lézards, serpents divers et variés, toucans, oiseaux de toutes sortes... Qui peut encore dire qu'il n'y a rien à voir et à faire ici ?
« Qu'as-tu fait aujourd'hui » ? La question revient souvent. J'ai le privilège d'avoir du temps. Je ne suis pas revenu sur Tarutao pour parcourir, arpenter, découvrir mais juste voir et goûter. Cela surprend un peu dans nos sociétés où chaque minute doit être passée en l'occupant intelligemment. Il n'y a pas de place pour la méditation ou la contemplation. Un agenda bien rempli est gage de réussite et d’épanouissement personnel. 
Dauphins en vue!
J'ai donc l'impression de devoir me justifier au risque de passer pour un glandeur, quelqu'un qui ne s'intéresse à rien, un looser. Mon rapport au temps a changé aussi. Cela va ensemble. Par exemple perdre des jours à cause du mauvais temps m'est moins pénible car mis à l’échelle du temps dont je dispose cela n'est qu'une petite parenthèse. J'apprends à être plus patient ce qui n'était pas vraiment mon fort. J'y gagne en sérénité. Tout le monde n'a pas cette chance. Claire et Jo se lamentent car demain est leur dernier jour et lundi ils devront reprendre le boulot. Lundi... C'est quand au juste ?
Je n'ai jamais rencontré quelqu'un me dire : « lundi je reprends le travail, il me tarde ! » Bizarre, car quand on est de l'autre côté, dans l'entreprise, c’est la course à qui sera le plus sérieux, le plus dévoué à son travail, le plus consciencieux pour donner l'impression d'être comme un poisson dans l'eau, satisfait et heureux. 
Tout le monde jouerait-il la comédie comme ce que je faisais avant, dans le seul but de se faire bien voir en rêvant d'obtenir une augmentation comme l'âne poursuit la carotte ? On me demande aussi quand j’arrêterai de voyager, que je me mettrai à travailler. Grande question qui me laisse perplexe. Si je dois retravailler, j'hésite entre un boulot bien rémunéré, en mission à l'étranger ou ailleurs, afin que tous les frais de la vie courante me soient payés et que le salaire devienne de l'argent de poche que j’épargnerai presque entièrement. Je ferais ça, semblant, me conformant à la conduite du travailleur sérieux quelques années avant de tirer ma révérence pour de bon. 
Mais pourrais-je m’asseoir sur ma liberté, la mettre entre parenthèses ? Ou bien est-ce que je me dirigerai vers l'intérim, les contrats à CDD pour m'occuper que la moitié de l'année ? Je n'aime pas ce terme occuper d'ailleurs, pas plus que celui de tuer le temps, comme si le silence et les temps morts étaient une catastrophe pour l'être humain. Je n'ai pas besoin de m'occuper, je ne m'ennuie jamais et je n'ai pas besoin de faire quelque chose pour avoir l'impression de vivre.
Le soir je retrouve les douches avec les araignées qui se cachent sous la serviette, la boue au sol et le sable partout. L'eau des lavabos au siphon dévissé ou rouillé vous coule sur les pieds. 
Le bâtiment perd chaque jour une tuile ou une lettre sur la façade. Il ne reste plus que le mot « toile » et plus aucune inscription pour savoir si on est chez les hommes ou les femmes. Une douche sur les deux est condamnée. Quand on pousse la porte déglinguée on trouve derrière des tentes, des bâches, des arceaux... Un vaste fourbi que j'aime bien. La jungle tout autour gagne du terrain et cherche à reprendre ses droits. Plutôt que de la repousser, on l'accepte. Preuve que je suis au bon endroit !

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