Compte à
rebours enclenché, il ne me reste plus que quatre petites journées.
Avec un beau ciel bleu de retour, c'est le jour idéal pour retourner
à Ao Son. Cette fois ce n'est ni la plage ni le lagon qui me
motivent mais les quatre kilomètres à travers la jungle. Je suis
bien décidé à tout scruter, chaque arbre qui s'ouvre devant moi et
à sonder les profondeurs de la jungle qui apparaissent parfois sous
de véritables arches de verdure. Si je peux m'y engouffrer un peu,
je n’hésiterai pas. Jean-Pierre fait trouvaille sur trouvaille.
Hier soir il fanfaronnait avec sa rencontre du troisième type. Il a
trouvé dans les eaux d'un ruisseau, cachée sous un rocher, une
tortue improbable.
Un machin couvert de tâches gris-bleutées, avec
des griffes au bout des pattes, blanches comme de l'ivoire, des yeux
blancs, un museau allongé de crocodile qui se termine par deux dents
qui dépassent comme celles d'un vampire. Si ce n'était la vague
forme d'une tortue, on ne saurait pas très bien ce que c'est. Il en
a gardé une vidéo réalisée avec sa Go-Pro tendue au bout d'une
cane télescopique. On s’est même demandé si la bestiole n'avait
pas oublié d'évoluer, coincée dans son ruisseau depuis la nuit des
temps. Juste quand je me demandais s'il ne subsistait pas des
bestioles inconnues sur l'île. Isolée, sans chemin, c'est encore un
paradis tropical vierge qui pourrait receler des trésors. Voire même
un prisonnier enfui dans la jungle pendant la seconde guerre mondiale
et qui croit que la guerre continue toujours...
Je suis
parti du camp à 9 heures, en même temps que le camion benne qui
extirpe tous les matins les touristes de la jungle pour les rendre au
monde. La durée des séjours diminue. Deux trois jours grand
maximum, il y en a même qui ne viennent y passer qu'une nuit. Je ne
sais pas ce qu'ils retiendront d'un séjour si court. Le calme revenu
en attendant le débarquement des nouveaux, j'étais déjà sur le
chemin pour Ao Son. Au bout de quelques pas, barrage de macaques. Il
se faut de peu d'évolution pour qu'ils lèvent la main en demandant
les papiers. Il y a là une quarantaine de gnomes, plongés dans
leurs pensées, en train de s'épouiller, de téter ou de se sauter !
Le contrôle des naissances ? Ils ne connaissent pas ! En
atteste les femelles aux tétines rougies déformées qui
pendouillent comme des grelots. J'ai observé attentivement une
séance d'épouillage. L'épouillé reste parfaitement immobile. On
se croirait dans un salon de coiffure. L'individu penché sur lui
écarte les poils en formant des raies d'une main pendant qu'ils
farfouille avec deux doigts en scrutant tout autour. Pas besoin de
lunettes chez eux, un macaque presbyte ça n'existe pas ! Ce qui
est marrant à observer, c'est qu'il donne un geste des deux mains au
sujet pour imprimer la position à adopter, exactement comme fait le
coiffeur pour indiquer de garder la tête dans une bonne position.
![]() |
| Akki et Esther, un couple d'allemands qui font les Robinsons |
Et
l'autre s'exécute et peut rester ainsi bloqué de longs instants
dans des poses qui relèvent parfois de la contorsion. Trop occupés
pour se rendre compte de quoi que ce soit d'autre, d'autres individus
veillent au grain, grondant devant l'envahisseur. Ça commence comme
un genre de ronronnement puis se poursuit par des « grr,
grrr ! ». Le macaque ne crie pas, il gronde. Sauf quand
éclatent des scandales où ils prennent alors des cris stridents de
détresse et d’offuscation.
Les
macaques, c’est bien beau, mais ce n'est pas ce qui me fait
avancer. Le matin est le moment rêvé pour obtenir le meilleur des
feuilles des arbres. Sans doute à cause de la pluie d'hier, la
senteur de lys et de vanille a été démultipliée.
Elle n'a pas
quitté un seul mètre du chemin. De nombreuses fleurs parsèment
d'ailleurs celui ci, tombées des arbres sans qu'on n'arrive à voir
duquel. J'ai beau regarder en l'air je ne vois rien du tout. Que des
branches qui n'en finissent plus de s’élever dans les airs, en
rivalité les unes avec les autres dans leur quête de lumière. Ça
monte si haut que la nuque ne peut pas suivre. C'est un truc à se
dévisser la tête. Il y a un méli-mélo de nouvelles pousses qui
profitent aussi de cette humidité toute nouvelle. Elles sont
irrésistibles, d'une couleur rouge qui se détache du vert sombre
des feuilles plus anciennes. J'aime quand l'arrière plan est plus
sombre. Il permet de bien mettre en valeur le premier plan qui se
détache bien du reste.
Dans
un virage j'ai repéré en contrebas un ruisseau qui longe le chemin.
Ce doit être celui là qu'emprunte Jean-Pierre pour éviter de
croiser du monde. Il y a d’ailleurs une sente de bestioles qui
permet de descendre au cœur de la jungle qui se termine dans la boue
et une empreinte de grosse godasse. Je tape du pied pour faire fuir
d'éventuels serpents mais je me retrouve vite englué dans des
toiles d'araignées et écorché par ces magnifiques plantes qui font
de longues feuilles élancées mais qui possèdent plein de crochets
sur la tige. Ce sont de vrais fils de fer barbelés. Les bords du
ruisseau sont somptueux et remplis d'harmonie. Des palmes d'un vert
tendre s'y épanouissent au milieu de lianes qui s’amusent à
plonger dans l'eau pendant que quelques arbres sont gagnés par des
figuiers étrangleurs.
Le fond du ruisseau est recouvert de feuilles
mortes, en diverses épaisseurs, de toutes les formes et aux couleurs
qui vont du jaune au brun. Le tout dans une tourbe rouille et des
rayons du soleil qui donnent à l'eau une couleur d'un bleu céleste.
De retour
sur le chemin c'est un beau papillon qui s'est posé délicatement
sur une feuille pour mieux se laisser prendre en photo. Tout noir,
avec juste un spot blanc sur une aile, il était tout en
circonvolutions. Au début je pensais que c'était un de ces
papillons qui ont souvent les ailes abîmées. Mais là, c'est sa
forme normale. Le bout des ailes se termine en une espèce de goutte
ronde qui me fait penser à une pièce de puzzle.
C’est donc tout
naturellement que je l'ai appelé le papillon puzzle. Tout de même
cette odeur si puissante, qu'est ce qui peut bien donner ça ?
Je m'empare de chaque fleur au sol comme si j'étais un de ces
macaques qui a pour habitude de sentir toute chose avant de la
goûter. J'ai trouve une fleur blanche étoilée qui ressemblait
comme deux gouttes d'eau à du jasmin. Pensant tenir là le coupable,
j'ai été fort surpris en constatant que la fleur ne sentait pas. En
revanche il y a un arbre qui donne des fleurs toute en étamines
comme celui au dessus du hamac. Les fleurs sont en plus foncées,
d'un rose qui tire vers le rouge. Et le fruit n'a rien à voir.
C'est
une grappe pleine de graines rouges comme un genre d'épi de maïs
des tropiques. Tout me surprend dans cette jungle. Rien n’est comme
ce qu'on a l'habitude de trouver par chez nous. Dans ces conditions,
je ne me suis même pas étonné en trouvant une abeille en train de
butiner une fleur. L'insecte a le bidon noir rayé d'un bleu vert
électrique, de quoi être émerveillé pour la journée. Et regarder
encore plus autour de soi. Tout y passe : feuilles dotées de
crochets sur leur bord, papillons de l'envergure d'une hirondelle,
coquillages noirs d'eau douce tout ronds comme une bille, vive la
biodiversité ! Ces coquillages sont si étonnants que je me
suis demandé si le truc était dur ou mou avant de marcher dans
l'eau, au cas où ce fut des sangsues en boule attendant sagement un
mollet.
Tout ne demande qu'à pousser, comme cet arbre ascétique qui
se plaît à pousser dans le bitume du parapet d'un pont.
Trois heures
et quatre kilomètres plus tard je suis arrivé à Ao Son. Une belle
moyenne ! La mer était haute. Je ne l'ai jamais vue à ce
niveau. Elle a engorgé l'embouchure de la rivière qui coule de la
cascade de Lu Du, envahissant les arbres qui se retrouvent les pieds
dans l'eau. Il faut aussi tremper les siens pour rejoindre le pont
flottant qui relie la berge au restaurant. Toute la physionomie en
est bousculée. L'idéal pour prendre des clichés inédits. Mais à
trop vouloir crapahuter, j'ai fini par me faire bouffer par ces
grosses fourmis d'un brun clair, particulièrement voraces, qui
mordent dès qu'on passe à côté.
L'assaut est immédiat et la
morsure douloureuse qui perdure quelques minutes encore, le temps que
l'acide perde de son effet.
Je me suis
baigné à Ao Son, là où d'habitude les rochers sont découverts.
Je suis arrivé là bas enroulé dans le paréo comme dans une
camisole de force. Rien ne dépassait, même pas un ongle. J'ai dû
offrir la silhouette d'un fantôme juché sur deux cannes. Sur le
chemin j'ai trouvé une nouvelle fleur en étoile, crème avec un
cœur brun. Elle sentait merveilleusement bon la vanille. Est-ce
celle là qui donne l'impression de marcher dans la jungle tout en
ayant le nez fourré dans la corolle d'un lys ?
La cantine d'Ao
Son offre une ambiance particulière, remplie de sérénité. Le
temps semble ne jamais y tourner. On se laisse gagner par la paix et
la quiétude. Nombreux sont les randonneurs à se reposer dans l'un
des hamacs suspendus au auvent. Pour ne pas changer, j'ai commandé
un riz au noix de cajou et une bonne mangue bien mure. Avec une
bière, c’est le paradis. En plus, c’est ici qu'elle est la plus
fraîche, avec une glacière toujours pleine à craquer de glace.
A force de
me voir penché sur l'ordinateur, les gens me demandent si je suis
écrivain. Tout comme on pense que Jean-Pierre est ranger ou de
l'armée.
On s'amuse de cette façon à placer les gens dans des
cases selon leur apparence. En attendant je n'arrête pas de noter
l'adresse de mon blog sur des calepins qui se tendent comme autant
d'autographes. Le soir, les gens regardent par dessus mes épaules et
s'extasient devant mes photos en les commentant dans un murmure. Je
vais avoir de la lecture ! J'espère qu'elle ne dépassera pas
le cercle des amoureux de Koh Tarutao...














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