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vendredi 20 février 2015

De la jungle à la mer Andaman

Compte à rebours enclenché, il ne me reste plus que quatre petites journées. Avec un beau ciel bleu de retour, c'est le jour idéal pour retourner à Ao Son. Cette fois ce n'est ni la plage ni le lagon qui me motivent mais les quatre kilomètres à travers la jungle. Je suis bien décidé à tout scruter, chaque arbre qui s'ouvre devant moi et à sonder les profondeurs de la jungle qui apparaissent parfois sous de véritables arches de verdure. Si je peux m'y engouffrer un peu, je n’hésiterai pas. Jean-Pierre fait trouvaille sur trouvaille. Hier soir il fanfaronnait avec sa rencontre du troisième type. Il a trouvé dans les eaux d'un ruisseau, cachée sous un rocher, une tortue improbable. 
Un machin couvert de tâches gris-bleutées, avec des griffes au bout des pattes, blanches comme de l'ivoire, des yeux blancs, un museau allongé de crocodile qui se termine par deux dents qui dépassent comme celles d'un vampire. Si ce n'était la vague forme d'une tortue, on ne saurait pas très bien ce que c'est. Il en a gardé une vidéo réalisée avec sa Go-Pro tendue au bout d'une cane télescopique. On s’est même demandé si la bestiole n'avait pas oublié d'évoluer, coincée dans son ruisseau depuis la nuit des temps. Juste quand je me demandais s'il ne subsistait pas des bestioles inconnues sur l'île. Isolée, sans chemin, c'est encore un paradis tropical vierge qui pourrait receler des trésors. Voire même un prisonnier enfui dans la jungle pendant la seconde guerre mondiale et qui croit que la guerre continue toujours...
Je suis parti du camp à 9 heures, en même temps que le camion benne qui extirpe tous les matins les touristes de la jungle pour les rendre au monde. La durée des séjours diminue. Deux trois jours grand maximum, il y en a même qui ne viennent y passer qu'une nuit. Je ne sais pas ce qu'ils retiendront d'un séjour si court. Le calme revenu en attendant le débarquement des nouveaux, j'étais déjà sur le chemin pour Ao Son. Au bout de quelques pas, barrage de macaques. Il se faut de peu d'évolution pour qu'ils lèvent la main en demandant les papiers. Il y a là une quarantaine de gnomes, plongés dans leurs pensées, en train de s'épouiller, de téter ou de se sauter ! 
Le contrôle des naissances ? Ils ne connaissent pas ! En atteste les femelles aux tétines rougies déformées qui pendouillent comme des grelots. J'ai observé attentivement une séance d'épouillage. L'épouillé reste parfaitement immobile. On se croirait dans un salon de coiffure. L'individu penché sur lui écarte les poils en formant des raies d'une main pendant qu'ils farfouille avec deux doigts en scrutant tout autour. Pas besoin de lunettes chez eux, un macaque presbyte ça n'existe pas ! Ce qui est marrant à observer, c'est qu'il donne un geste des deux mains au sujet pour imprimer la position à adopter, exactement comme fait le coiffeur pour indiquer de garder la tête dans une bonne position. 
Akki et Esther, un couple d'allemands qui font les Robinsons
Et l'autre s'exécute et peut rester ainsi bloqué de longs instants dans des poses qui relèvent parfois de la contorsion. Trop occupés pour se rendre compte de quoi que ce soit d'autre, d'autres individus veillent au grain, grondant devant l'envahisseur. Ça commence comme un genre de ronronnement puis se poursuit par des « grr, grrr ! ». Le macaque ne crie pas, il gronde. Sauf quand éclatent des scandales où ils prennent alors des cris stridents de détresse et d’offuscation.
Les macaques, c’est bien beau, mais ce n'est pas ce qui me fait avancer. Le matin est le moment rêvé pour obtenir le meilleur des feuilles des arbres. Sans doute à cause de la pluie d'hier, la senteur de lys et de vanille a été démultipliée. 
Elle n'a pas quitté un seul mètre du chemin. De nombreuses fleurs parsèment d'ailleurs celui ci, tombées des arbres sans qu'on n'arrive à voir duquel. J'ai beau regarder en l'air je ne vois rien du tout. Que des branches qui n'en finissent plus de s’élever dans les airs, en rivalité les unes avec les autres dans leur quête de lumière. Ça monte si haut que la nuque ne peut pas suivre. C'est un truc à se dévisser la tête. Il y a un méli-mélo de nouvelles pousses qui profitent aussi de cette humidité toute nouvelle. Elles sont irrésistibles, d'une couleur rouge qui se détache du vert sombre des feuilles plus anciennes. J'aime quand l'arrière plan est plus sombre. Il permet de bien mettre en valeur le premier plan qui se détache bien du reste.
Dans un virage j'ai repéré en contrebas un ruisseau qui longe le chemin. Ce doit être celui là qu'emprunte Jean-Pierre pour éviter de croiser du monde. Il y a d’ailleurs une sente de bestioles qui permet de descendre au cœur de la jungle qui se termine dans la boue et une empreinte de grosse godasse. Je tape du pied pour faire fuir d'éventuels serpents mais je me retrouve vite englué dans des toiles d'araignées et écorché par ces magnifiques plantes qui font de longues feuilles élancées mais qui possèdent plein de crochets sur la tige. Ce sont de vrais fils de fer barbelés. Les bords du ruisseau sont somptueux et remplis d'harmonie. Des palmes d'un vert tendre s'y épanouissent au milieu de lianes qui s’amusent à plonger dans l'eau pendant que quelques arbres sont gagnés par des figuiers étrangleurs. 
Le fond du ruisseau est recouvert de feuilles mortes, en diverses épaisseurs, de toutes les formes et aux couleurs qui vont du jaune au brun. Le tout dans une tourbe rouille et des rayons du soleil qui donnent à l'eau une couleur d'un bleu céleste.
De retour sur le chemin c'est un beau papillon qui s'est posé délicatement sur une feuille pour mieux se laisser prendre en photo. Tout noir, avec juste un spot blanc sur une aile, il était tout en circonvolutions. Au début je pensais que c'était un de ces papillons qui ont souvent les ailes abîmées. Mais là, c'est sa forme normale. Le bout des ailes se termine en une espèce de goutte ronde qui me fait penser à une pièce de puzzle. 
C’est donc tout naturellement que je l'ai appelé le papillon puzzle. Tout de même cette odeur si puissante, qu'est ce qui peut bien donner ça ? Je m'empare de chaque fleur au sol comme si j'étais un de ces macaques qui a pour habitude de sentir toute chose avant de la goûter. J'ai trouve une fleur blanche étoilée qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à du jasmin. Pensant tenir là le coupable, j'ai été fort surpris en constatant que la fleur ne sentait pas. En revanche il y a un arbre qui donne des fleurs toute en étamines comme celui au dessus du hamac. Les fleurs sont en plus foncées, d'un rose qui tire vers le rouge. Et le fruit n'a rien à voir. 
C'est une grappe pleine de graines rouges comme un genre d'épi de maïs des tropiques. Tout me surprend dans cette jungle. Rien n’est comme ce qu'on a l'habitude de trouver par chez nous. Dans ces conditions, je ne me suis même pas étonné en trouvant une abeille en train de butiner une fleur. L'insecte a le bidon noir rayé d'un bleu vert électrique, de quoi être émerveillé pour la journée. Et regarder encore plus autour de soi. Tout y passe : feuilles dotées de crochets sur leur bord, papillons de l'envergure d'une hirondelle, coquillages noirs d'eau douce tout ronds comme une bille, vive la biodiversité ! Ces coquillages sont si étonnants que je me suis demandé si le truc était dur ou mou avant de marcher dans l'eau, au cas où ce fut des sangsues en boule attendant sagement un mollet. 
Tout ne demande qu'à pousser, comme cet arbre ascétique qui se plaît à pousser dans le bitume du parapet d'un pont.
Trois heures et quatre kilomètres plus tard je suis arrivé à Ao Son. Une belle moyenne ! La mer était haute. Je ne l'ai jamais vue à ce niveau. Elle a engorgé l'embouchure de la rivière qui coule de la cascade de Lu Du, envahissant les arbres qui se retrouvent les pieds dans l'eau. Il faut aussi tremper les siens pour rejoindre le pont flottant qui relie la berge au restaurant. Toute la physionomie en est bousculée. L'idéal pour prendre des clichés inédits. Mais à trop vouloir crapahuter, j'ai fini par me faire bouffer par ces grosses fourmis d'un brun clair, particulièrement voraces, qui mordent dès qu'on passe à côté. 
L'assaut est immédiat et la morsure douloureuse qui perdure quelques minutes encore, le temps que l'acide perde de son effet.
Je me suis baigné à Ao Son, là où d'habitude les rochers sont découverts. Je suis arrivé là bas enroulé dans le paréo comme dans une camisole de force. Rien ne dépassait, même pas un ongle. J'ai dû offrir la silhouette d'un fantôme juché sur deux cannes. Sur le chemin j'ai trouvé une nouvelle fleur en étoile, crème avec un cœur brun. Elle sentait merveilleusement bon la vanille. Est-ce celle là qui donne l'impression de marcher dans la jungle tout en ayant le nez fourré dans la corolle d'un lys ? 
La cantine d'Ao Son offre une ambiance particulière, remplie de sérénité. Le temps semble ne jamais y tourner. On se laisse gagner par la paix et la quiétude. Nombreux sont les randonneurs à se reposer dans l'un des hamacs suspendus au auvent. Pour ne pas changer, j'ai commandé un riz au noix de cajou et une bonne mangue bien mure. Avec une bière, c’est le paradis. En plus, c’est ici qu'elle est la plus fraîche, avec une glacière toujours pleine à craquer de glace.
A force de me voir penché sur l'ordinateur, les gens me demandent si je suis écrivain. Tout comme on pense que Jean-Pierre est ranger ou de l'armée. 
On s'amuse de cette façon à placer les gens dans des cases selon leur apparence. En attendant je n'arrête pas de noter l'adresse de mon blog sur des calepins qui se tendent comme autant d'autographes. Le soir, les gens regardent par dessus mes épaules et s'extasient devant mes photos en les commentant dans un murmure. Je vais avoir de la lecture ! J'espère qu'elle ne dépassera pas le cercle des amoureux de Koh Tarutao...

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