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samedi 14 février 2015

Un monde bien petit

Je continue à guetter le loutres de mer le matin au réveil. Elles se font désirer. Jamais au même endroit, c'est mission impossible de leur donner rendez-vous. Un jour j'étais assis à la gargote en train décrire et j'ai entendu des gens crier « otter, otter ! ». Le temps que j'aille voir elles avaient disparu telles une ombre fendant l'horizon dont il ne restait plus qu'un sillage. Elles ne se rendent visibles qu'un cours instant. Comme moi d'ailleurs quand je vais me baigner. Dans le coin où je me suis mis, quasiment personne ne vient jamais, alors je me suis octroyé une petite audace. Je vais me baigner à poil, afin d'éviter de me coltiner un maillot humide dans le hamac pendant des heures. 
Pour ce faire, je m'enveloppe du paréo que je laisse tomber au bord de l'eau, avant de piquer un plongeon plus ou moins loin selon la profondeur du moment. Ainsi je n'offre une vision de nudité que furtive. Tout comme les loutres qui, elles, ont plus de poils !
A la place de loutres j'ai eu la visite d'un petit voilier aux voiles blanches avançant gaiement sur la ligne de l'horizon comme un papillon. Le temps aidant, je me suis mis à parler avec le gars au treillis et à la tente barricadée. Le monde est petit, il vient de Mimizan dans les Landes, à une trentaine de kilomètres de là où j'ai passé la majeure partie de mon enfance jusqu'au bac. 
On dit souvent que les landais ne voyagent pas. J'ai pour exemple la voisine qui n’est jamais sortie au delà d'un périmètre de 20 kilomètres. « Pour quoi faire ? » dit-elle. L'été quand il fait chaud elle se lamente en disant qu'il fait mauvais, retranchée dans sa ferme tous volets clos. Une perception du monde bien différente de la mienne mais que je ne juge pas, chacun cherche le bonheur où il veut et tant que sa vie lui convient cela est parfait. Il n'empêche que si vous regardez un peu, vous trouverez rarement des 40 sur les routes de France. Chose encore plus surprenante, Jean-Pierre - c’est son nom - vient chaque année à Tarutao depuis 15 ans. 
Il est tombé amoureux de l'île dès la première fois où il s’est rendu ici. Rien ne lui fait peur. Vous ne le verrez jamais sur la plage, son truc c’est la jungle. Il fuit le monde aussi. Plutôt que de marcher jusqu'à Ao Son en empruntant la piste, il préfère tracer dans la jungle, en suivant les ruisseaux, afin d'éviter les autres gens mais aussi pour mieux s’immiscer dans la nature et prendre le temps de se baigner dans les petits bassins. Il se chope souvent des sangsues dont il me montre les cicatrices violacées qu'il conserve au niveau des pieds. C'est un adepte de la machette. Il aimer tracer sa voie et part chaque jour dans les montagnes. Aujourd'hui il est allé jusqu'à Ao Talo Wow dans le but de rallier Ao Talo Udang où il n’est encore jamais allé. 
Le chemin construit par les prisonniers lors de la seconde guère mondiale est envahi par la végétation, personne n'ayant dû passer par là depuis ce temps là. Il y a 12 kilomètres de ce traitement. Entre lianes et troncs d'arbres en travers, c’est un petit parcours du combattant qui a eu raison de sa détermination. Il est rentré sans avoir pu rejoindre Talo Udang, épuisé. Un autre jour, il m'a raconté qu'il avait voulu camper dans la jungle. Il avait emmené sa tente, son bardas ainsi que de la nourriture. Mis rapidement empêtré dans les lianes, au bord d'un passage escarpé avec des pierres roulant sous les pieds, il avait été contraint de revenir à Ao Molae pour y replanter la tente. 
Aussi, quand il me demande ce que j'ai fait dans la journée - lui aussi ! - et que je me défends en lui racontant que je lis un livre passionnant que je dévore - et que je viens de finir - il me rétorque en souriant que pour ça une plage de Phuket aurait pu largement faire l'affaire.
Un jour, depuis Mimizan, il cherchait à glaner sur internet des informations concernant Tarutao. « Pas grand chose », me confesse-t-il. Il est juste tombé sur le blog d'un type qui apparemment avait bien aimé l'île. Je lui ai dit que c'était peut être moi, que j'avais un blog en 2012 lorsque j'avais fait le tour du monde et que quelqu'un m'avait même laissé un commentaire. 
Ce soir, ce que je lui ai dit a fait a trotté dans sa tête, il est venu vers moi en me disant qu'il avait justement laissé un commentaire au type du blog. Faut pas aller chercher plus loin, l'auteur et le lecteur se rencontrent donc. Double monde petit. Et qui dessine un peu la préface du livre que je vais commencer demain : « la Terre n’est qu'un seul pays ».
Le matin c’est le meilleur moment pour admirer la jungle. Il n'y a qu'à ce moment là qu'elle prend des couleurs éblouissantes où chaque feuille se transforme en lumière éclatante à travers les rayons du soleil. La lumière ne vient plus d'en haut mais semble sourdre des nervures des feuilles, comme si la source de toute vie en sortait. 
Ce qui est le cas quand on y pense. Sans arbre, sans feuille, sans photosynthèse, point de vie sur terre. Eau et végétation, c'est la base de notre monde. Ces moments là sont magiques, l'occasion où jamais pour ouvrir l’œil et guetter le petit détail.
En revenant du déjeuner, j'ai trouvé sur la plage un coquillage tout épineux, ceux là mêmes qui sont venimeux et dont j'ai oublié le nom. Je l'ai retourné pour voir s'il était intact et j'y ai trouvé un bernard l'ermite, tout recroquevillé de peur au fond, sans une pince qui dépasse. Le pauvre erre n'a pas choisi la meilleure coquille qui soit, bien encombré avec, titubant à chaque pas, déséquilibré par cette coquille dont l'entrée est bien loin de son centre de gravité. 
Avec Claire et Jo on a parlé bernard l'ermite. Quand on y réfléchit ce sont des animaux étonnants dont la nature a oublié de leur donner quelque chose qu'ils doivent chercher comme ils peuvent. Ce ne doit pas être chose aisée que de trouver une coquille intacte et inoccupée. Sans compter qu'il faut qu'elle soit à la bonne taille. Ils ont le droit de piquer des coquillages, eux ! Et quand la bestiole grandit, comment fait elle pour se sortir de là pour trouver une coquille plus grande ? Claire est intriguée et s'est promise de chercher sur internet tout ce qu'elle peut trouver sur la vie des bernard l'ermite. Ça lui rend l'idée du retour vers la Suisse moins pénible. 
Ils quittent Tarutao demain matin, avec le sentiment du petit enfant qu'on éloigne de sa maman. Ils sont allés aujourd'hui à Crocodile Cave que je leur avais recommandée. Ils m'ont demandé si j'avais vu le bout de la grotte. « Oui, avec l'appareil en photo en pose longue ». En fait, là où le ponton s'arrête il y a deux plate-formes bancales faite de flotteurs qui continuent sur 5 mètres. Je ne voyais pas l'intérêt de marcher sur ce pont de singe. Eh bien, en fait ce n'est qu'un moyen de transport, un genre de téléphérique des grottes qui marche à l'huile de coude. Il y a une corde à une extrémité (qu'on ne voit pas ou qui doit tremper dans l'eau) et quand on tire dessus, on se retrouve de l'autre côté de la grotte, où commence un chemin qui conduit à d'autres salles immenses pleines de chauve souris et de tuyaux d'orgues. 
Il apparaît que j'ai raté le mieux ; d'après eux c’est le plus beau et la grotte d'accès n’est qu'une mise en bouche. C’est la grotte de la honte ! Cela fait deux fois que j'y vais et deux fois que je m'arrête au niveau du ponton. Personne ne m'a jamais expliqué le mode d'emploi, comment deviner que ces plate-formes sans rames se déplacent à l'aide d'une corde invisible ? Remarque, cela me fera une raison d'y retourner la prochaine fois !

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