A force de faire
l'apologie de ma plage cachée de l'autre côté du cap, je donne
l'eau à la bouche à tout le monde. Depuis que Denis est revenu d'Ao
Molae, tous les jours il me lance : « Alors, on loue un
canoë ? ». Aujourd'hui est le jour. Hier ça ne l'était
pas, je voulais reposer mon dos d'un jour off après avoir monté la
tente. Et en plus garder de la matière pour plus tard, laisser durer
le suspense aussi. On a loué le kayak pour la journée. Tant qu'à
faire. Mais avant j'ai déménagé la tente et la litière. Comme je
prends le hamac avec moi, il restait un trou béant entre deux tentes
que je n'avais pas envie de voir combler par un nouveau campeur en
mon absence.
Aussi c'est là où je me suis mis. Je suis pris en
sandwich entre deux tentes mais ce sont deux vieux loups de mer de
part et d'autres. D'un côté j'ai l'autrichien, de l'autre un
contemplatif qui a pris la place que j'avais avant et qui passe ses
journées à lire et à vadrouiller et écrit tard la nuit sur les
tables de la cantine même une fois tout le monde parti. C'est lui
qui éteint les lumières. Il a l'air d'écrire un journal. Denis a
une carte SIM thaï avec du crédit internet en veux tu en voilà qui
faisait partie d'une offre spéciale. Aussi le soir, il met son
téléphone en mode wifi et offre la connexion à qui n'en veut. Ça
me fait tout bizarre d'être à nouveau connecté.
Magique aussi. Et
incongru. Denis en profite pour écouter France Inter en pleine
jungle ! Ou « les grosses têtes ». Avec internet il
a accès au monde où qu'il soit. Une facilité un peu dommage pour
moi, ce qui est bien ici c'est de se sentir comme ayant laissé tout
derrière soi. Il aime aussi lire les nouvelles de la France. Rien de
mirobolant. Toujours les mêmes histoires, Coppé par ci, foot par
là, grèves annoncées ou encore département mis en alerte orange à
cause de la neige et du verglas ! « C'est passionnant tout
ça » s'exclament les autres à table au dîner. On est
tellement loin de tout ça !
Denis est un naturiste
qui fait partie d'une association, pas la fédération officielle, un
truc encore plus radical qui fait du lobbying pour qu'on puisse faire
changer les lois.
Chez lui il reçoit ses invités à poil. Parfois
ça surprend ses convives, d'autres fois les gens lui emboîtent le
pas. Ici il ne s'encombre pas de maillot et est bronzé intégral
comme s'il revenait d'un camp spécial. Un endroit isolé est pour
lui naturiste, c'est aussi simple que cela. D'ailleurs il a une
application sur son téléphone qui permet d'ajouter des lieux dans
le monde où l'on peut être tout nu. Une fois sur le kayak on s’est
arrêté sur la petite plage de l'autre côté de l'embouchure. Pas
tant pour faire une halte mais plus pour se « changer ».
Il me demande : « Là où on va, c'est naturiste ? -
Euh, je sais pas... mais la dernière fois les macaques
n'avaient pas de maillot ! ».
D'ailleurs en parlant
d'eux ils brillent par leur absence, ces petits brigands. Il y a bien
des traces sur la plage mais comme personne ne vient là, ils ne
restent pas à roder en attendant un visiteur pour le chaparder.
C'est mieux ainsi car on a commandé au petit déjeuner du « take
away », enveloppé dans de simples sacs en plastique
transparents. J'ai pris un pancake aux noix de cajou délicieux servi
avec ce qu'ils appellent du miel mais qui doit être un sirop de
sucre ou de palme. J'ai aussi des fruits, les sempiternels pastèques
et ananas. Pas vraiment une riche idée, tout a dégouliné dans le
sac. J'ai emmené mon ordinateur pour pouvoir lire également, bien
enveloppé dans la hamac en prévention des projections d'eau.
C’est
ce qui a bien tassé les fruits. Au final je ne m'en suis pas servi,
toujours par monts et par vaux avec l'appareil photo ou en train de
me baigner. Je connais la plage mais j'ai trouvé moyen de trouver de
nouveaux angles, de nouvelles idées. Et de nouveaux éclairages
surtout. Entre le matin et l'après midi, où que l'on soit dans le
monde, les paysages se transforment radicalement. La plage sans nom
n'y échappe pas non plus. Il faudrait lui trouver un nom,
d'ailleurs, à cette formidable plage oubliée des cartes. Elle
n’est pas oubliée des plastiques par contre. C'est pour ça que
j'ai pris le hamac, pour pouvoir rester à l'ombre en lisière de
jungle sans être envahi par les détritus.
Denis me dit qu'une
cargaison de tongs a dû faire naufrage. C’est un vrai cimetière à
godasses. Il y en a des strates et des strates, empilées ou moitié
enfouies dans le sable, dans les rochers, dans les arbres. On se
croirait dans un magasin cheap avec des modèles mis en démonstration
sans être mis en valeur. Denis, à qui on a volé ses tongs à Koh
Adang tandis qu'il prenait une douche, s'est mis en tête de
reconstituer une paire. Il a déjà trouvé un pied gauche, il
cherche le droit. Il y a tous le modèles, toutes les tailles, toutes
les couleurs, on trouve même des chaussures de nourrissons. Il est
revenu avec deux tongs dépareillées, tout fier. Une noire au pied
gauche, une blanche au pied droit. Même modèle, même taille. « Je
ne risque pas de les confondre au moins ! » me dit-il.
![]() |
| Le cimetière de la tong, photo de Denis |
On s'est relayé toute la
journée pour qu'il y a ait toujours quelqu’un qui reste près des
sacs. Précaution inutile, on n'a eu aucune visite. A part celle de
loutres de mer de l'autre côté de la plage qui avaient déjà
disparu dans la mer le temps que je me saisisse de l'appareil photo.
On ne voyait plus que leurs petites têtes dodeliner à la surface.
On a attendu qu’elles ressortent en scrutant régulièrement mais
tout comme à Ao Molae je ne les ai jamais revues. Ces bestioles
doivent être sans domicile fixe. Elles doivent sortir de l'eau pour
passer la nuit n'importe où. Je suis allé voir les empreintes
qu'elles avaient laissées sur le sable. Ce sont de grosses
bestioles, les traces sont bien plus conséquentes que celles des
singes.
Ce ne sont pas ces petites empreintes de patte de chat dont
je ne sais pas du coup à qui elles appartiennent. Denis me dit que
ce sont des traces de macaques. Mais elles ne sont pas comme ça. Les
macaques ont des pieds et des mains qui laissent des traces
allongées, pas un truc rond avec cinq petits ronds au dessus.
La plage est un petit
délice de baignade. Que ce soit à marée haute ou marée basse, on
ne se retrouve jamais à patauger dans un fond d'eau. Le sable doré
semble courir à l'infini en cherchant à dépasser l'horizon. D'où
vient tout ce sable ? Pourquoi là et pas ailleurs alors que
toute la côte entre chaque plage n'est que roche basaltique acérée ?
Même lorsque les rochers ont l'air lisses ils sont plein de petits
picots. J'en ai fait les frais alors que j'escaladais un passage pour
arriver en haut de la petite falaise. Un vrai tapis de fakir qui se
fait au début les doigts dans le nez mais dans la douleur pour la
descente. Car plus on marche là dessus et plus on a mal. Je me suis
même demandé si je n'allais pas finir par crier pour que Denis me
jette les tongs. En plus, basalte oblige, la roche est d'un gris
ardoise qui cuit les pieds. La vue était très belle d'en haut mais
furtive aussi. Je suis allé bien vite me rafraîchir les pieds en
prenant un bain délicieux où je suis resté des heures. Denis m'a
rejoint « Elle est trop froide cette eau ! - C'est vrai,
si ça continue comme ça on va avoir des ours polaires ! ».
Des pêcheurs en long tail boat sont arrivés et on jeté leurs
filets en dessinant un large cercle au centre duquel ils ont arpenté
en tapant le fond de la barque avec un bâton pour attirer les
poissons. Ils sont repartis bredouilles. Tu m'étonnes ! Je ne
vois pas ce que les poissons viendraient faire sur une plage de sable
où il n'y a rien à manger. On a quand même vu des bancs de petits
poissons sautillant au dessus des airs. Le parc de Koh Tarutao est un
parc maritime ce qui veut dire que même les eaux sont protégées.
Tu parles ! Il y a du laxisme qui me fait redouter le pire pour
les années à venir. A Ao Molae les pécheurs viennent jusque dans
la baie sous le nez des rangers qui ne disent rien.
Denis ne se fait
pas de doute. Le continent est trop proche selon lui pour que l'île
reste préservée bien longtemps. Il pense que tôt ou tard ils
laisseront des investisseurs privés construire des logements. Prions
pour qu'il ait tort. Regardez ce qu'ils ont fait de Koh Lipe ou
encore Koh Phi Phi. Tout le monde s'en plaint. De vraies usines à
tourisme de masse où les plages ne sont plus que des parkings à
long tail boats. Le gouvernement y est aussi pour beaucoup. Il doit
sans doute tout miser sur le tourisme, une solution bien facile et
rapide pour faire entrer des devises. De nouvelles liaisons aériennes
ouvrent chaque année, amenant de nouveaux visiteurs qui avant ne
seraient jamais venus. Tout l'ancien bloc soviétique a des vols
directs jusqu'à Phuket. Après les français, ce sont les russes les
plus présents. Pas forcément les meilleurs touristes qui soient...














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