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mardi 3 février 2015

Koh Tarutao J28 : Une plage sans nom

A force de faire l'apologie de ma plage cachée de l'autre côté du cap, je donne l'eau à la bouche à tout le monde. Depuis que Denis est revenu d'Ao Molae, tous les jours il me lance : « Alors, on loue un canoë ? ». Aujourd'hui est le jour. Hier ça ne l'était pas, je voulais reposer mon dos d'un jour off après avoir monté la tente. Et en plus garder de la matière pour plus tard, laisser durer le suspense aussi. On a loué le kayak pour la journée. Tant qu'à faire. Mais avant j'ai déménagé la tente et la litière. Comme je prends le hamac avec moi, il restait un trou béant entre deux tentes que je n'avais pas envie de voir combler par un nouveau campeur en mon absence. 
Aussi c'est là où je me suis mis. Je suis pris en sandwich entre deux tentes mais ce sont deux vieux loups de mer de part et d'autres. D'un côté j'ai l'autrichien, de l'autre un contemplatif qui a pris la place que j'avais avant et qui passe ses journées à lire et à vadrouiller et écrit tard la nuit sur les tables de la cantine même une fois tout le monde parti. C'est lui qui éteint les lumières. Il a l'air d'écrire un journal. Denis a une carte SIM thaï avec du crédit internet en veux tu en voilà qui faisait partie d'une offre spéciale. Aussi le soir, il met son téléphone en mode wifi et offre la connexion à qui n'en veut. Ça me fait tout bizarre d'être à nouveau connecté. 
Magique aussi. Et incongru. Denis en profite pour écouter France Inter en pleine jungle ! Ou « les grosses têtes ». Avec internet il a accès au monde où qu'il soit. Une facilité un peu dommage pour moi, ce qui est bien ici c'est de se sentir comme ayant laissé tout derrière soi. Il aime aussi lire les nouvelles de la France. Rien de mirobolant. Toujours les mêmes histoires, Coppé par ci, foot par là, grèves annoncées ou encore département mis en alerte orange à cause de la neige et du verglas ! « C'est passionnant tout ça » s'exclament les autres à table au dîner. On est tellement loin de tout ça !

 
Denis est un naturiste qui fait partie d'une association, pas la fédération officielle, un truc encore plus radical qui fait du lobbying pour qu'on puisse faire changer les lois. 
Chez lui il reçoit ses invités à poil. Parfois ça surprend ses convives, d'autres fois les gens lui emboîtent le pas. Ici il ne s'encombre pas de maillot et est bronzé intégral comme s'il revenait d'un camp spécial. Un endroit isolé est pour lui naturiste, c'est aussi simple que cela. D'ailleurs il a une application sur son téléphone qui permet d'ajouter des lieux dans le monde où l'on peut être tout nu. Une fois sur le kayak on s’est arrêté sur la petite plage de l'autre côté de l'embouchure. Pas tant pour faire une halte mais plus pour se « changer ». Il me demande : « Là où on va, c'est naturiste ? -  Euh, je sais pas... mais la dernière fois les macaques n'avaient pas de maillot ! ».
D'ailleurs en parlant d'eux ils brillent par leur absence, ces petits brigands. Il y a bien des traces sur la plage mais comme personne ne vient là, ils ne restent pas à roder en attendant un visiteur pour le chaparder. C'est mieux ainsi car on a commandé au petit déjeuner du « take away », enveloppé dans de simples sacs en plastique transparents. J'ai pris un pancake aux noix de cajou délicieux servi avec ce qu'ils appellent du miel mais qui doit être un sirop de sucre ou de palme. J'ai aussi des fruits, les sempiternels pastèques et ananas. Pas vraiment une riche idée, tout a dégouliné dans le sac. J'ai emmené mon ordinateur pour pouvoir lire également, bien enveloppé dans la hamac en prévention des projections d'eau. 
C’est ce qui a bien tassé les fruits. Au final je ne m'en suis pas servi, toujours par monts et par vaux avec l'appareil photo ou en train de me baigner. Je connais la plage mais j'ai trouvé moyen de trouver de nouveaux angles, de nouvelles idées. Et de nouveaux éclairages surtout. Entre le matin et l'après midi, où que l'on soit dans le monde, les paysages se transforment radicalement. La plage sans nom n'y échappe pas non plus. Il faudrait lui trouver un nom, d'ailleurs, à cette formidable plage oubliée des cartes. Elle n’est pas oubliée des plastiques par contre. C'est pour ça que j'ai pris le hamac, pour pouvoir rester à l'ombre en lisière de jungle sans être envahi par les détritus. 
Denis me dit qu'une cargaison de tongs a dû faire naufrage. C’est un vrai cimetière à godasses. Il y en a des strates et des strates, empilées ou moitié enfouies dans le sable, dans les rochers, dans les arbres. On se croirait dans un magasin cheap avec des modèles mis en démonstration sans être mis en valeur. Denis, à qui on a volé ses tongs à Koh Adang tandis qu'il prenait une douche, s'est mis en tête de reconstituer une paire. Il a déjà trouvé un pied gauche, il cherche le droit. Il y a tous le modèles, toutes les tailles, toutes les couleurs, on trouve même des chaussures de nourrissons. Il est revenu avec deux tongs dépareillées, tout fier. Une noire au pied gauche, une blanche au pied droit. Même modèle, même taille. « Je ne risque pas de les confondre au moins ! » me dit-il.

Le cimetière de la tong, photo de Denis
On s'est relayé toute la journée pour qu'il y a ait toujours quelqu’un qui reste près des sacs. Précaution inutile, on n'a eu aucune visite. A part celle de loutres de mer de l'autre côté de la plage qui avaient déjà disparu dans la mer le temps que je me saisisse de l'appareil photo. On ne voyait plus que leurs petites têtes dodeliner à la surface. On a attendu qu’elles ressortent en scrutant régulièrement mais tout comme à Ao Molae je ne les ai jamais revues. Ces bestioles doivent être sans domicile fixe. Elles doivent sortir de l'eau pour passer la nuit n'importe où. Je suis allé voir les empreintes qu'elles avaient laissées sur le sable. Ce sont de grosses bestioles, les traces sont bien plus conséquentes que celles des singes. 
Ce ne sont pas ces petites empreintes de patte de chat dont je ne sais pas du coup à qui elles appartiennent. Denis me dit que ce sont des traces de macaques. Mais elles ne sont pas comme ça. Les macaques ont des pieds et des mains qui laissent des traces allongées, pas un truc rond avec cinq petits ronds au dessus.
La plage est un petit délice de baignade. Que ce soit à marée haute ou marée basse, on ne se retrouve jamais à patauger dans un fond d'eau. Le sable doré semble courir à l'infini en cherchant à dépasser l'horizon. D'où vient tout ce sable ? Pourquoi là et pas ailleurs alors que toute la côte entre chaque plage n'est que roche basaltique acérée ? 
Même lorsque les rochers ont l'air lisses ils sont plein de petits picots. J'en ai fait les frais alors que j'escaladais un passage pour arriver en haut de la petite falaise. Un vrai tapis de fakir qui se fait au début les doigts dans le nez mais dans la douleur pour la descente. Car plus on marche là dessus et plus on a mal. Je me suis même demandé si je n'allais pas finir par crier pour que Denis me jette les tongs. En plus, basalte oblige, la roche est d'un gris ardoise qui cuit les pieds. La vue était très belle d'en haut mais furtive aussi. Je suis allé bien vite me rafraîchir les pieds en prenant un bain délicieux où je suis resté des heures. Denis m'a rejoint « Elle est trop froide cette eau ! - C'est vrai, si ça continue comme ça on va avoir des ours polaires ! ». 
Des pêcheurs en long tail boat sont arrivés et on jeté leurs filets en dessinant un large cercle au centre duquel ils ont arpenté en tapant le fond de la barque avec un bâton pour attirer les poissons. Ils sont repartis bredouilles. Tu m'étonnes ! Je ne vois pas ce que les poissons viendraient faire sur une plage de sable où il n'y a rien à manger. On a quand même vu des bancs de petits poissons sautillant au dessus des airs. Le parc de Koh Tarutao est un parc maritime ce qui veut dire que même les eaux sont protégées. Tu parles ! Il y a du laxisme qui me fait redouter le pire pour les années à venir. A Ao Molae les pécheurs viennent jusque dans la baie sous le nez des rangers qui ne disent rien. 
Denis ne se fait pas de doute. Le continent est trop proche selon lui pour que l'île reste préservée bien longtemps. Il pense que tôt ou tard ils laisseront des investisseurs privés construire des logements. Prions pour qu'il ait tort. Regardez ce qu'ils ont fait de Koh Lipe ou encore Koh Phi Phi. Tout le monde s'en plaint. De vraies usines à tourisme de masse où les plages ne sont plus que des parkings à long tail boats. Le gouvernement y est aussi pour beaucoup. Il doit sans doute tout miser sur le tourisme, une solution bien facile et rapide pour faire entrer des devises. De nouvelles liaisons aériennes ouvrent chaque année, amenant de nouveaux visiteurs qui avant ne seraient jamais venus. Tout l'ancien bloc soviétique a des vols directs jusqu'à Phuket. Après les français, ce sont les russes les plus présents. Pas forcément les meilleurs touristes qui soient...

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