Ce n'est pas parce que
vous avec tout vu de Whitehaven hier – ou presque si on omet le
point de vue, ne remuez pas le couteau dan la plaie s'il vous plaît
– que j'en ai fini avec cette île. Il y a encore d'autres endroits
à explorer, comme Chance Bay qui se trouve au bout d'une balade de
moins de 3 kilomètres à travers l'île. Ce matin je me suis fait
une frayeur en constatant après avoir remis la tente à son
emplacement autorisé que l'appareil photo n'avait pas suivi. Je suis
retourné là où j'avais dormi - en bordure de plage pour fuir un
groupe de jeunes qui s'était radiné en kayak des sacs plein de
bière - en vain. Finalement, alors que j'étais prêt à aller les
trouver pour savoir s'ils n'avaient pas trouvé un appareil photo,
dans la précipitation de mon exil d'hier soir, j'ai retrouvé
l'appareil photo dans la tente. Une chance car d'ordinaire quand je
déménage la tente je fais toujours en sorte de la soulever avec le
moins d'affaires possibles à l'intérieur question de la ménager.
Le camping aujourd'hui se vide. Le couple à côté de moi a plié
son camp et les jeunes kayakistes s'en vont. L'inconvénient de la
sauvagerie – il faut bien qu'il y en ait un – c’est qu'on ne
peut pas choisir ce qu'on veut de sauvage de ce qu'on ne veut pas. On
a le package complet ou rien ! Et ici il y a le matin et le soir
des petits moucherons voraces, les sandflies. Par chance, j'ai pensé
à amener mon spray toxique anti-tout acheté à Guam en prévision
de Palau.
Le chemin pour Chance Bay
se prend tout à côté du camp et débute par un sentier
d'interprétation plein de messages sur le parc national, son origine
et ce qu'on peut y voir. En fait la première partie est une boucle
d'une demie heure à destination des visiteurs de masse qui se
déversent des bateaux des excursions à la journée. C’est un truc
pour gens qui n'ont pas l'habitude de se retrouver dans la nature et
qui n'en connaissent rien.
Il n'y a donc pas grand chose pour moi à
apprendre. On arrive rapidement à un point haut d'où l'on peut
apercevoir Whitehaven à travers un pan de verdure et l'autre côté
de l'île jusqu'à l'intérieur très luxuriant dominé par un petit
mont. Il y a plein de bestioles affolées qui s'enfuient sous mon
pas. De gros lézards et iguanes qui doivent maudire la végétation
si sèche car question discrétion, on les entend détaler à mille
lieux et c’est très facile de localiser là où ils s'arrêtent.
Toute à l'heure j'ai fait une partie de cache-cache avec l'un
d'entre eux, un truc à la tête toute menue et allongée, doté de
grosses pattes qui débordent d'un corps distendu et mal foutu, vert
à carreaux crèmes. Il s'en est allé se réfugier autour d'un tronc
et jetait un œil pour voir ce que je devenais. Dès que je bougeais,
il disparaissait sans que je le voie de l'autre côté du tronc,
devançant mes intentions comme s'il pouvait lire mes pensées. Bref,
j'ai rapidement jeté l'éponge. On aurait dit qu'il craignait que je
lui vole son âme avec mon appareil.
Vous vous souvenez du
coup des toiles d'araignées de Conway ? Eh bien aujourd'hui
c’est pire. Je suis rentré tête la première dans une toile que
je n'ai vu qu'au dernier moment et trop tard. Un truc monstrueux aux
fils jaunes et gluants, épais comme du fil de pêche. Devant la
taille du truc, je me suis dépêché de me débarrasser de ça
avant que son propriétaire ne me trouve et me pique un coin de chair
tendre, fâché que je détruise l’œuvre d'une nuit. Je n'ai pas
eu longtemps à chercher, en me retournant un peu, j'ai constaté une
araignée énorme avec des grosses mandibules, un monstre de 10
centimètres d'envergure, posé sur mon épaule. J'ai fait un bon en
l'air, chassant la chose de la main et balayant mon corps de la tête
aux pieds comme si d'autres créatures pouvaient être coincées là
dedans. Ça peut paraître con mais j'ai eu la frousse.
On m'avait
mis en garde contre les serpents et les méduses mais pas les
araignées. D'ailleurs je ne sais pas s'il y en des venimeuses. Dans
le doute, je préfère m'en méfier que de leur demander.
La forêt,
essentiellement d'eucalyptus se meurt. Aucun jeune arbrisseau ne
pousse pour assurer la relève. La place est prise par des arbustes
typiquement tropicaux qui vont venir à terme remplacer les
eucalyptus présents ici depuis des millénaires. Ça me fait
d'ailleurs penser au fait que je n'ai vu aucun cocotier, à part ceux
d'Airlie Becah, bien évidemment plantés pour faire plus tropical.
Comment se fait-il qu'il n'y en ait pas en Australie ? Certes il
n'y en a pas plus en Nouvelle Calédonie, sa voisine toute proche,
mais je ne sais pas à quoi c'est dû. Je me demande même pourquoi
personne ne pense à en mettre. Ça ne demanderait qu'à pousser.
Ou
alors c'est justement pour préserver leur végétation d'origine.
Les australiens sont très stricts avec ça et le long du sentier il
y a de curieux tuyaux ronds comme ceux d'une gouttière où l'on est
invité à se défaire des graines qui ont pu se déposer sur les
chaussures avant de quitter l'île. Pour revenir aux cocotiers,
rectification, il y en a un sur Whitehaven, juste à côté du camp,
là où tous les bateaux accostent. Sans doute une tentative d'un
touriste qui a dû avoir la même réflexion que moi et s'est
aventuré à faire un essai...
Sur le sentier on trouve
plein de traces, comme celles qu'auraient fait un vélo. Sauf qu'au
lieu d'une roue, c'est plus probablement des queues d'iguane qui sont
passées par là. Messieurs préfèrent prendre un chemin bien tracé
que d'en inventer de nouveaux ! Je n'ai pas vu la plage arriver.
Le chemin s’est mis à descendre légèrement puis un panneau
directionnel a indiqué « you are here », désignant
Chance Bay. Déjà ? J'ai l'impression d'avoir commencé la
marche il y a moins d'une demie heure.
On arrive sur la plage par des
plantes de part et d'autres du chemin, aux fleurs blanches qui
forment une arborescence. Elle sentent tès bon et sont typique des
rivages tropicaux. Je crois me souvenir en avoir vu un peu partout.
C'est un peu comme le lys de dunes en climat méditerranéen. L'odeur
embaume toute la plage. Et il n'y a personne à part deux catamarans
qui mouillent dans la baie. Il y a un camping aussi à Chance Bay.
J'aurais pu y dormir, ça doit être très calme, Whitehavent
ravissant la vedette à tout le reste sur l'île. Pourtant, Chance
Bay a peut être le sable moins blanc que sa voisine mais elle n'a
rien à lui envier. Elle a pour elle des collines boisées tout
autour, des genres de liserons des sables aux feuilles épaisses et
vert tendre qui viennent ramper en lianes sur la plage et des filaos
tout près du bord qui offrent une ombre bienvenue. Et que dire de la
tranquillité et du silence qui règne ici ?
Qui plus est, on
peut arpenter la plage autant de fois qu'on veut sans jamais se
fatiguer, l'anse devant faire quelques centaines de mètres. Comme le
sable est moins blanc, la couleur de l'eau perd en nuances par
rapport à Whitehaven mais elle invite tout autant à la baignade et
à la contemplation. Le sable ici est très léger et le pied
s'enfonce profond comme dans du coton, en faisant s'échapper plein
de grosse bulles qui remontent le long du corps, procurant par la
même occasion un massage.
Je suis content d'être
en Australie. Si je n'avais pas pu venir comme ce qui aurait dû être
le cas car le boulot avait annulé mes congés, j'aurais vraiment
loupé quelque chose. Si j'ai des collègues qui me lisent, voyez ce
dont la boîte a failli me priver si je ne l'avais pas quittée à
temps. Ça n'a pas été la raison de mon départ mais ça y a
contribué un peu, mettant une pierre de plus à l'édifice des
griefs.
Je pense parfois à ceux du projet sur lequel je travaillais
avant de partir et qui doivent s'en voir comme je m'en suis vu avant,
tournant bourrique. Pour eux ce n'est pas près de s'arrêter. Pour
moi c’est fait et quelle délivrance ! Le coin des Whitsundays
a tout du pur produit pour compléter ma collection des plus belles
plages et avait toute sa place dans mon tour du monde de 2011. Le
prochain, dans maintenant moins d'un an sera plus diversifié. C'est
plus intéressant d'avoir un voyage qui comporte plusieurs types de
paysages. Ce n’est pas qu'on se lasse mais ça évite de s'y
habituer et de souffrir des comparaisons. Et puis je me souviens
d'une collègue à qui j'avais donné le lien de mon blog à mon
retour et qui m'avait dit, comme déçue : « Mais il n'y a
que des plages ! ». Ça m'avait un peu vexé...
Dans l'eau il y a des
raies qui patrouillent, que l'on voit se déplacer comme des ombres.
Déjà hier, j'en avais aperçu une dans le chenal à la sortie de la
lagune, sorte de grosse poêle à frire sous marine. Dans un tel
endroit on a l'esprit qui vagabonde. On se sent comme un gamin dans
son bain, se tripotant les orteils ou se grattant les peaux mortes de
la plante des pieds. Alors que j'ai l'horizon pour seule barrière,
je pense à la Nouvelle Calédonie, si proche, que je n'ai peut être
pas appréciée à sa juste valeur. Avec le temps radieux
d'aujourd'hui je suis sûr que mon avis serait différent. Pour un
peu je prendrais un avion pour le confirmer. Mais il est vrai que
l’accueil à l'aéroport de Nouméa – ou plutôt son non accueil
– lui ne changera pas, qu'il fasse beau ou pas, c’est toujours la
soupe à la grimace et démerde toi pour sortir de là. Ouvéa, la
verrai-je donc jamais ?
Et puis il y a la Polynésie pas très
loin non plus, Samoa et Tongua qui doivent receler bien des trésors.
Sans compter la Nouvelle Zélande que je ne rechignerais pas à
visiter une nouvelle fois. Et si je me refaisais le tour du monde,
cette fois dans l'autre sens ? Être en Australie et devoir m'en
retourner dans quelques semaines alors que j'ai fait le plus long du
voyage, c’est un peu absurde. Mais on ne fait pas toujours ce qu'on
veut dans la vie... Quand j'ai réservé mon billet j'ignorais que
j'allais changer de vie. A compter du 1er novembre c'est le saut vers
l'inconnu. Et le début d'une ère où je ne laisserai à personne ma
liberté et mon libre arbitre. « On ne fait pas toujours ce
qu'on veut dans la vie »... Cette phrase atroce résonne à mes
oreilles depuis mes 12 ans, lâchée par une professeur de latin,
Mlle L., qui m'avait coincé après un cours pour savoir pourquoi
j'avais l'air de m'ennuyer autant en classe.
Je lui avais alors
raconté que ce n'était pas un choix mais celui de mes parents. A
cela elle avait trouvé de bon ton de lâcher cette réplique qui m'a
marqué car elle m'apparaissait absurde et cruelle, sans que je
comprenne vraiment cette leçon de vie qu'elle voulait me donner. Un
enfant à qui on annonce que la vie est une succession de
contraintes, régies dans un monde plein de règles, d'obligations et
de limites. Quel avenir ! Ça donne envie de ne pas grandir. A
cela j'ai toujours voulu faire front. Et aujourd'hui je lui donne
tort à Mlle L. Mlle ; toutes les prof de latin que j'ai eues
étaient vieilles filles, c'est un signe. Il faut être un peu
spécial pour aimer le latin au point d'en faire son métier. Je n'ai
jamais compris l'intérêt d’apprendre une langue qu'on ne parlera
jamais.
Déjà que c'est dur d'en apprendre une, on a que ça à
faire d'aller s'enquiquiner la vie ! Sans doute suis je trop
pragmatique. Dès lors, qui peut avoir envie de vivre auprès de
vieilles biques rigides et résignées à ne pas toujours faire ce
qu'elles veulent dans la vie, façon de dire qu'on ne fait pas
souvent ce qu'on veut dans la vie. Eh bien moi j'ai décidé que ça
change ! Je reprends ma vie en main et dorénavant ce sera moi
le patron ! Et qu'importe le prix à payer, dussé-je vivre dans
la pauvreté...















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