Finalement je me suis
ravisé hier en débarquant à Brisbane. Suite à une présentation
dans l'avion des consignes d'immigration, assujetties à des dollars
d'amende qui roulaient comme un jackpot en cas de fausse déclaration,
et compte tenu de ma situation financière sur le déclin, j'ai
préféré rencontrer direct un agent pour lui dire que j'avais un
doute sur la tente. Il a alors griffonné un truc sur la carte et m'a
dit que je pouvais passer. Ça, c'était avant les contrôles de la
douane. Pour la douane, j'ai choisi la mauvaise file, je suis tombé
sur une bouledogue, une obèse pas aimable qu'on verrait bien tenir
une prison. Ce n'est pas la tente qui l'a inquiétée mais le fait
qu'à la case adresse en Australie, j'avais mis camping en gros. Je
fais mon rebelle. Pourquoi devrais je avoir une adresse ? Je lui
ai dit que je n’étais jamais au même endroit d'un jour l'autre.
Elle a voulu savoir où je créchais le soir même. Noosa, lui
répondis-je. - «Ok mais à quel camping ? » - « Ben,
euh, je sais plus ! ». Elle m'a alors demandé de me
ranger sur le côté.
Pas bon signe tout ça. A faire mon malin, ils
vont me renvoyer dans le prochain avion, j'aurais dû mieux potasser
mon arrivée et écrire le nom d'un hôtel lambda à Brisbane...
C'est alors qu'elle m'a demandé si je pouvais être contacté et si
le numéro de téléphone inscrit sur la carte était valide en
Australie. Ne voulant pas aggraver mon cas, si jamais elle se
décidait d'appeler sous mes yeux pour vérifier le numéro, je lui
ai dit que j'en avais une autre et que le numéro marchait. J'ai donc
inscrit sous la mention camping mon vrai numéro de téléphone.
Finalement elle m'a juste sermonné en me disant que la prochaine
fois il faudra que j'aie un hébergement. OK, OK, la prochaine fois,
j'ouvrirai le Lonely Planet avant pour sortir un nom...
Je n'étais pas encore
sorti de l'aéroport pour autant. Alors que tout le monde se
dissipait dans le décor, j'ai dû suivre une file de quarantaine
pour inspection de mes bagages.
Cette fois, un agent beaucoup plus
détendu et qui avait l'air d'être revenu de surfer, m'a demandé de
poser mes affaires par terre, à la queue leu leu, le temps qu'il
appelle un clebs pour inspection ! Il est revenu avec un genre
de basset nain, à la Columbo, affublé d'un gilet rouge matelassé
qu'il a fait renifler autour de mes affaires, avant de s'en aller
faire de même avec ceux derrière moi. Le clebs n'a pas bronché, ni
levé la patte non plus sur mes affaires, cette fois j'ai pu
repartir. Mon sort était donc remis entre les pattes d'un clébard,
soumis à son humeur. Ça ne se trompe jamais ces bestioles ?
Il était 21h30 quand
j'ai quitté l'aéroport au volant de ma Hyundai I20 censée être
verte. Je devais inspecter la voiture pour faire un état des lieux
contradictoire mais dans l'obscurité totale et sans un réverbère
autour, je suis parti comme ça. J'ai encore plus d'une heure de
route pour arriver à Noosa, question de poser la tente dans le parc
national que je connais bien, au même endroit que la dernière fois.
J'ai réussi à me repérer à peu près, sans carte. Il suffit de
suivre Sunshine Coast. Après, la conduite de nuit, le fait que je
sorte de 24 heures de vol sans avoir dormi en 48 heures, ce n'était
pas forcément le meilleur moment pour prendre la route. Je m'étais
laissé pour option de dormir dans la voiture si jamais j'étais
fatigué. Mais curieusement je ne l'étais pas et j'étais bien
motivé par le fait de pouvoir m'allonger un peu. Arrivé à Sunshine
Beach, j'ai un peu tournicoté avant de trouver l'une des entrées du
parc national, celle qui prend le chemin d'Alexandria. Ensuite il a
fallu que je retrouve mon emplacement. Inutile de dire que j'ai posé
la tente quelque part ailleurs, après être tombé, le pied pris
dans des espèces de lianes rampantes, griffé de partout. J’étais
dans la tente à 23h, soit 15h en France ! L'ironie du sort
c'est qu'en dépit d'avoir lutté contre la fatigue dans la voiture,
une fois allongé et confortablement installé, je n'ai pas réussi à
m'endormir.
C'est comme si mon corps luttait contre un sommeil qui
allait me prendre et me plonger dans le coma. Quand enfin je me suis
senti partir, le processus a été stoppé net par un gros animal qui
faisait un sacré vacarme en passant sur les feuilles mortes
d'eucalyptus en tapant sur une terre qui tremblait. Un kangourou
rôdeur sans doute, c'est les pires !
Alors que je m'étais
assoupi depuis peu, c'est tout ce que comptait la forêt comme
créatures ailées qui s'est mis à chanter une sérénade. 4 heures
du matin. J'ai attendu que ça passe, mais le dernier d'entre eux -
le métronome sans doute - à continuer à piailler à intervalles
régulier, là haut sur la branche juste au dessus, toutes les 10
secondes. J'ai plié la tente au bout d'une heure. Réveillé pour
réveillé, le jour étant là, autant en profiter pour voir enfin la
lumière après 36 heures d'obscurité. Après avoir un temps essayé
de me reposer dans la voiture sans aucun succès, je suis parti faire
un tour.
J'ai l'impression d'avoir été là la veille. Je suis allé
remplir mon bidon d'eau aux toilettes où la dernière fois j'avais
abandonné mon duvet et mon guide de voyage. Rien n'a changé. C'est
très émouvant de me retrouver plongé au cœur de mon tour du
monde. C'est comme si j'étais retourné en arrière, à une époque
bénie et enchanteresse. A l'époque je savais qu'un boulot
m'attendait au retour. J'ai voulu être au chômage mais ce n'est pas
pareil, je suis plus inquiet. Ce qui me préoccupe le plus c'est la
peur de manquer, de ne pas avoir assez d'argent. Sans doute un cap à
franchir...
A la boulangerie j'ai été
accueilli d'un « Hello, how are you today ? ». Alors
que j'ai commencé par demander ce que je voulais, ça m'a coupé
net. Vous connaissez des endroits, vous, où l'on vous demande
comment vous allez ? En tout cas pas à Paris. C'est dommage car
ça ne coûte pourtant rien et ça contribue à rendre la vie plus
agréable et plus détendue.
Partout les gens sourient sur votre
passage, vous saluent d'une grande fraîcheur, et vous traitent même
de «my buddy » parfois. Tout cela contribue à une bonne
ambiance et un respect mutuel qui portent vers la gaieté. La
décontraction australienne n'est pas une légende. Ici les gens ont
l'air de faire ce qu'ils veulent. Ils marchent pied nus dans la rue
ou les magasins, se plient en milles « sorry » au
supermarché si leur caddie vient à vous frôler. C'est un autre
monde. On a l'impression que les australiens sont restés de grands
enfants, personne n'a l'air de se prendre au sérieux et tout le
monde a l'air de s'amuser. Ce n'est pas ici que je me prendrais des
remarques désobligeantes venues d'une chef. Bref je me verrais bien
y vivre si la vie n'était pas si chère. Vous me direz dans les DOM
TOM c'est bien pire et l'accueil n'est pas le même.
Pour déguster mon petit
déjeuner à base de croissants, je suis monté au point de vue qui
surplombe Noosa, avec une vue sur les rivières et le littoral qui se
perd dans des étendues sauvages qui courent à l'infini jusqu'à
rencontrer Fraser Island qui se dessine plus loin avec ses hautes
dunes. Noosa est un coin que j'aime bien, endroit très coquet au
milieu de nulle part, avec plein de retraités en footing ou sur leur
petit voilier qui côtoient de jeunes surfeurs la planche sous le
bras et le van garé sur le parking. On trouve de tout, il y a de la
place pour toutes les fantaisies. Il y des pécheurs du dimanche les
pieds dans l'eau sur un banc de sable, arrivés là on ne sait
comment pendant que d'autres personnes sont prosternées front contre
terre en plein yoga. Planches à roulettes et vélos fleurissent au
coin des rues, où tout le monde est attablé en terrasse, profitant
d'une vie qui s'écoule paisiblement. Et le climat par ici est en or.
27 degrés dès 9 heures du matin !
J'ai retrouvé aussi ma
plage préférée nichée en plein cœur du parc, Alexandria Bay,
toujours aussi belle même si aujourd'hui un vent terrible m'a
contraint à me réfugier sous les filaos, bien secs et qui ne
m'apportaient guère d'ombre. On sent qu'on est en fin de période
sèche, les jeunes plants sur les bords des sentiers ont les feuilles
qui pendouillent lamentablement. On sent que la pluie est attendue
avec impatience. J’aimerais juste qu'elle attende un peu que je
sois reparti avant de se manifester. La saison des pluies c'est
normalement fin novembre. Si le changement climatique ne fait pas des
siennes, le timing devrait donc être bon. C'est quand même pour ça
que je suis revenu, contraint de devoir renoncer au Queensland la
dernière fois pour cause de routes barrées par des déluges. Ce
soir en reprenant la voiture, j'ai eu droit à un coup de klaxon
d'enfer, le temps que je réalise que je roulais à droite et fonçait
sur la voiture devant moi. Je sens que ça ne sera pas la dernière
fois.
C'est bizarre car d'ordinaire je me fais vite à la conduite à
gauche. Moins à l'ouverture de la porte où chaque fois je crois
qu'on m'a piqué le volant !
Ce soir la fatigue s'est
abattue sur moi comme la nuit tropicale. Dès que le soleil a
décliné, j'ai décliné avec. C'est curieux car pourtant je ne
devrais pas avoir sommeil à ce moment là mais bien plus tard. Je
crois qu'en fait je suis simplement rattrapé par le manque de
sommeil et que c'est la lumière du jour qui m'avait maintenu éveillé
toute la journée. C’est d'autant plus surprenant que je n'ai
jamais été fatigué de la journée, frais et enjoué comme si
j'avais toujours été là. Il fait nuit un peu avant 18 heures, il
faut que je retienne ça car j'ai fait ma tambouille dans le noir,
éclairé par les lumières d'un parking. Pas très sauvage comme
conditions. A 19h30 j'étais dans la tente, du jamais vu ! Chez
moi le décalage horaire est inversé, je n'y comprend plus rien...










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