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mardi 22 octobre 2013

Parti fouiner


Je ne l'ai peut être pas dit mais la moitié de Magnetic Island est un parc national, sur les 52 km carrés que compte l'île. Le parc est malheureusement inaccessible. Aucun sentier de randonnée ne permet de s'y promener. Pourtant la partie nord de l'île est un chapelet de baies sauvages, qui ont toutes leur nom mais appelées le plus souvent Five Beach Bay. Pour y accéder il faut louer un kayak ou bien un scooter des mers. Mais c'est mal me connaître. La première de ces baies d'après ma carte se trouve juste derrière un mont à la fin de Horseshoe Bay, côté ouest. Je suis sûr que je vais bien trouver un endroit à travers le bush en escaladant un peu pour passer de l'autre côté. En plus je dois trouver des koalas, des vrais en liberté et à mon avis ils doivent bien sagement m'attendre dans le parc national. En tout cas si j'étais eux c'est ce que je ferais.
Ce matin avant de partir fouiner j'ai fait un tour dans le jardin de l'auberge pendant que tout le monde dormait. C'est ce que je pensais, étant l'un des seuls à prendre mon petit déjeuner à la terrasse. En fait ils étaient tous partis faire un tour avec les koalas, ceux de la réserve. J'ai jeté un œil par dessus la clôture et tout de suite j'ai été repéré par la ranger avec un bébé crocodile dans les bras qui m'a demandé gentiment si j'avais un ticket pour venir, sinon le prochain tour était à midi. Encore heureux qu'elle ne m'ait pas jeté le crocodile à la figure ! Demain matin il y a petit déjeuner avec les koalas. C'est un buffet à volonté où on peut s'en mettre plein la panse, moi qui suis à la restriction alimentaire depuis que je suis ici, faute de frigo. Par contre ça prend toute la matinée, après on vous en met un dans les bras avant de passer à d'autres douceurs comme un crocodile qui s'agite.
Horseshoe Bay
Le truc c'est que ça va me mettre en retard pour la suite du programme de demain. Du coup j'hésite. Sentir un petit koala dans mes bras, j'ai quand même du mal à y résister. On verra demain...
Mes colocataires du bungalow on décampé. J'ai piqué le lit de l'une des pensionnaires, plus à l'écart du passage. Je vais essayer d'y dormir ce soir, le lit est bon et me fait bien envie. Surtout que la nuit dernière avec ma tente sous les étoiles je n'ai pas très bien dormi, sans doute la lumière de la pleine lune que je n'avais pas prévue, mais plus sûrement en raison de l'averse qui m'a réveillé vers 3 h du matin. Il a fallu que je mette la toile en catastrophe, trébuchant sur des racines, éborgné et scalpé par des branches basses, puis subir plus tard les assauts d'un gallinacée sauvage qui devait faire la cour à un autre et faisait des rondes en repassant à chaque fois devant la tente pour me brailler dans les oreilles.
Priorité au dos, si ce soir je dois me coucher à minuit, eh bien je le ferai, ce sera la seule fois du voyage, je ne vais pas en mourir.
Après avoir lavé un peu de linge, j'ai fait un tour dans la cuisine pour remplir la gourde avant de partir en excursion. Ils ont mis des écriteaux sur tous les murs car ils recherchent des volontaires pour faire 3 à 5 heures de ménage chaque jour en échange d'un hébergement, des repas et boissons. Il faut juste demander à la réception. C'est bien tentant. Imaginez, on peut ainsi vivre ici pour pas un rond, nourri logé et profiter le reste de la journée pour faire ce qu'on veut, aller à la plage tous les jours si on veut ou paresser sous les eucalyptus à la recherche de koalas. Le tout en short et en T-shirt toute l'année sans subir de réflexions d'une connasse sur la tenue qu'on porte.
Horseshoe Bay
Certes on ne gagne rien, mais en France je ne gagne plus rien non plus. Et ici le climat est meilleur ! Il faut juste que je rentre, et puis j'ai le voyage en Namibie qui m'attend. En tout cas c’est un bon plan à garder en mémoire. Je sais qu'il y en a plein comme ça en Australie, je me rappelle ainsi que dans le parc national de King's Canyon ils cherchaient des volontaires, nourris logés aussi. Si jamais je devais être désespéré, ce serait ma solution de repli. Je dis ça mais je pense surtout que c'est une fausse excuse. J'ai juste peur de franchir le pas. Pourtant je n'ai même plus un métier qui me retient. Alors quoi ? C'est sans doute que l'Australie est loin de la France et tous mes amis sont en Europe. A mon âge on ne se refait pas des amis comme ça, et je ne suis pas tout seul non plus, ce n'est pas comme si j'étais célibataire...
Sinon en consultant aussi les moyens pour me rendre dans les criques du parc national, je suis tombé sur l'encart d'une société de location de kayaks qui cherche par la même occasion un repreneur. Info à faire passer à mon frère qui va se retrouver aussi au chômage et veut monter une école de surf alors qu'il n'y connaît rien. Au kayak non plus, mais là l'affaire existe déjà. On pourrait faire ça à deux, ou bien lui et moi volontaire pour nettoyer les bungalows de l'auberge de jeunesse. Il n'y a pas de sous métier tant que c’est choisi en connaissance de cause et qu'on y trouve son compte.
Il m'a fallu ce que j'ai pensé comme une éternité pour arriver au bout de Horseshoe Bay, le dos en compote, traînant la patte à l'instar de cette mouette blessée qui allait sûrement bientôt perdre la sienne, vu que la palme était orientée de l'autre côté de la patte, formant un coude à 90 degrés, l'os à nu.
Horseshoe Bay
Y a plus mal en point que moi. Sur le chemin je me suis arrêté, alerté par des cris dans les arbres. Au final, après avoir bien cherché, j'ai aperçu des oiseaux bariolés comme des perroquets qui picoraient les fleurs de l'arbre, le bec plein de pollen. J'ai pris plein de photos, content de ma trouvaille. La deuxième partie de la plage est inhabitée avec en fond une mangrove qui s'ouvre sur la plage, entourée par un bois d'eucalyptus. Toujours pas de koalas en vue... Il y a une coulée entre les rochers dodus au bout de la plage qui semble être un cours d'eau pendant la saison des pluies. Il dévale des hauteurs et pourrait me permettre de passer de l'autre côté de l'île sans avoir à tracer mon chemin entre les lianes, herbes coupantes et arbustes épineux.
J'ai donc entrepris de gravir chacun des rochers de la cascade malgré le mal de dos qui curieusement s’est mieux porté malgré toutes les contorsions et grands écarts. Seulement il a fallu rapidement que je me rende à l'évidence : je ne pourrai pas monter plus haut, plus je me rapproche de la source du torrent improvisé, plus il est obstrué par des arbustes qui me griffent les jambes et les bras sans compter les fourmis vertes qui me montent sur les jambes pour me piquer et les hautes herbes toutes sèches qui s'enfoncent dans les mollets comme des épines. Je me suis donc contenté d'une photo de la plage prise d'un petit belvédère improvisé, ce qui n’est pas si mal.
En redescendant sur la plage il y avait deux navires militaires, des barges qui allaient et venaient faisant des allers retours entre la rive et le large pour ouvrir le pont levis qu'ils baissaient sur le sable avant de le remonter aussi sec pour mieux repartir.
Drôle de manège, comme sils vérifiaient chacune des procédures avant une guerre imminente. Et pourquoi faire ça ici, dans un paysage aussi paradisiaque ? C’est un peu incongru de voir des militaires en treillis qui doivent transpirer comme des bœufs sous leur combinaison, sur un bateau tout aussi vert de gris. Avec toute cette marche sous le soleil, je rêve d'un bain rafraîchissant, seulement j'ai constaté la présence sur le sable humide de masses gélatineuses, des morceaux de méduse, bout de tentacule ou autre chose flasque et translucide. Du coup je suis allé me baigner dans la panier à frites, surveillé par un maître nageur qui dispose encore une fois d'une planche de surf pour secourir les gens alors qu'il n'y a pas de vagues. Ça doit faire plus couleur locale.
Radical Bay
En attendant il doit bien s'ennuyer du haut de sa tour en bois. Je suis sûr qu'il est plus sur son téléphone que les yeux rivés sur les gens qui ne risquent même pas une piqûre de méduse.
En tout cas un bain et le déjeuner sur l'herbe à l'ombre des cocotiers m'a requinqué et soigné le dos. Je me suis donc remis en mode fouine, pour reprendre le chemin d'hier vers Baldwin Bay mais en bifurquant au niveau d'une fourche pour me rendre à une autre baie située un peu plus loin, Radical Bay. Le but est de poursuivre encore plus loin, en faisant une boucle qui me mènera à The forts, un lieu perché au sommet d'un morne d'où l'on jouit d'une vue panoramique sur l'île. Seulement à la réception il y a marqué que le sentier est fermé pour cause de travaux. Ah oui ? Il faudra qu'ils m'expliquent comment ils ferment un sentier.
Radical Bay
Ils mettent un gros rocher devant ? Je suis sûr que c'est pour décourager les gens et qu'il y a moyen de resquiller. Pour mon dernier jour à Magnetic Island, Maggie pour les intimes, je compte bien en avoir un bel et bon aperçu.
Au niveau du sentier d'hier, là où j'ai d'ailleurs campé cette nuit, j'ai oublié de préciser qu'il y a trois demeures nichées dans les arbres tropicaux, au bord de la plage, où les gens y accèdent en roulant sur le rivage. On ne peut pas être si à l'écart du monde que ça. Même si je les trouve un peu grotesques avec leur 4x4 qui laisse de grosses traces sur le sable, on ne peut pas leur retirer le fait qu'ils vivent dans un petit paradis, loin des emmerdes et du tumulte de la civilisation. Des Robinson d'un genre nouveau qui n'ont pas voulu renoncer au confort moderne.
Un tel truc en France serait impensable entre les lois du littoral, de l’urbanisme ou les arrêtés préfectoraux, on ne peut plus rien faire. Ce n'est cela dit pas plus mal, en France on est surpeuplé et si on laissait faire on ne pourrait plus se promener nul part. Il n'y a qu'à voir par exemple ce qu'ils ont fait de Saint Jean Cap Ferrat. Je n'ai jamais compris cette ville. On peut s'y promener sans jamais pouvoir apercevoir la mer, cachée par de hauts portails d'acier.
Chemin faisant j'ai été alerté par une randonneuse qui venait d'apercevoir un gros serpent. C'est sûr qu’avec mes tatanes, je ne suis pas forcément bien armé face à une telle créature. A défaut de mettre un serpent à mon tableau de chasse, j'ai vu un petit lézard au ventre bleu et orange, comme ces bonbons acidulés en forme de frite à deux couleurs.
Il n'y a jamais très loin où aller
Juste à l'arrière de la plage de Radical Bay, par là où l'on arrive, se trouvent de nombreux frangipaniers qui débordent de fleurs. Ils n'ont quasiment pas de feuilles, toute leur énergie est passée dans la production de fleurs pour mon plus grand bonheur. Il y a les traditionnels blancs crème mais aussi des jaunes et, plus rare, des roses. J'adore le parfum du frangipanier, il me rappelle irrésistiblement la Polynésie, et réflexe oblige, j'ai glissé une des fleurs tombées par terre derrière l'oreille pour continuer à bénéficier de leur odeur suave en continuant de marcher. Radical Bay ressemble un peu à Baldwin Bay, normal elles sont distantes de quelques centaines de mètres mais Radical Bay possède des cocotiers et cet arbre aux feuilles rondes comme des oreilles d'éléphant dont les branches arrivent au ras du sable, comme on trouve partout aux Caraïbes.
Arbre de Noel avant l'heure
Tandis que je photographiais les frangipaniers sous toutes les coutures, un martin pécheur jaloux est venu me dire bonjour, se posant sur une branche juste dans l'axe de la caméra, sans que j'aie pu le voir venir. Gros plan assuré sur son air ahuri ! Il aurait tout aussi bien pu me crever un œil ou picorer l'objectif tant il était près mais il voulait juste poser. Alors que je venais de prendre un bain, je me suis allongé sur le sable, gagné par les bonnes vibrations que je ressens sur cette île magnétisante depuis que je suis arrivé. En général je ne me trompe que rarement. Magnetic Island est un endroit où il fait bon vivre, relax, avec une ambiance à part, soustraite à la frénésie et au stress du monde moderne. C’est bien pour cela que certains y vivent à demeure, se satisfaisant d'une petite supérette et d'une permanence occasionnelle d'un docteur.
Je n'ai pas vu de police, je ne serais pas surpris qu'elle ne vienne jamais jusqu'ici. Et pourtant on est à une demie heure de Townsville, ville de plus de 180 000 habitants. 2100 résidents peuplent l'île. C'est tolérable ! J'en connais déjà deux, les sacrés énergumènes du bus. Ce que j'aime ici c’est qu'il y a moyen de vivre en Robinson, les plages sont quasiment et curieusement pas peuplées alors qu'elles sont très belles, sans être loin de tout et sans devoir monter toute une expédition pour venir. Townsville a un aéroport qui dessert toutes les grandes villes d’Australie, bref le monde est à portée. Je me verrais bien y poser mes valises pour un temps. Il y en a bien qui y vivent, il y a pire comme endroit où s'installer ! Je suis sûr qu'il ne faudrait pas longtemps pour me retrouver désinhibé et m'en foutre moi aussi de tout comme les deux guss.
Le temps s'étant mis à se couvrir, j'ai été contraint de rentrer, cela ne servait à rien de continuer mon tour pour me retrouver sans doute bloqué devant le belvédère pendant que je risquais de me prendre une saucée et de retrouver mes affaires laissées à sécher trempées. Et j'ai bien fait. J'ai été accueilli à l'auberge par des centaines d'oiseaux bariolés, les mêmes que j'avais eu tant de mal à voir toute à l'heure. Ils allaient et venaient en vol plané, surexcités et j'ai alors compris pourquoi. Pas bête pour deux sous, ils attendaient que l'une des responsables vienne les nourrir tous les jours à la même heure, en leur donnant une espèce de mixture qui ressemble à du pain de mie trempé. Ça les rend fous, ils piaillent à en percer un tympan, se posent sur les épaules, la tête, partout où ils peuvent.
Je me suis vite retrouvé à servir de perchoir à oiseaux. Ils se piquaient la nourriture d'un bec à l'autre, une vraie foire d'empoigne où tous les coups bas étaient permis. Ils se montaient dessus, se piétinaient sans aucun respect. Un beau bordel ! J'étais aux anges, l'euphorie de la journée ne fait que continuer. Malgré toute cette agitation, je n'ai même pas pris une chiure sur le coin du sourcil !
Alors que je regagnais le bungalow, ce n'était pas fini pour autant. Un oiseau du style échassier à grandes pattes a assuré le service hôtelier, me devançant dans les allées. Décidément cette île est spéciale, je regrette de devoir partir déjà demain. Je retire tout ce que j'ai dit sur le YHA de Magnetic Island, c'était à mettre sur le compte de la fatigue et du mal de dos qui me rendait irascible.
Ils font tout ici pour qu'on se sente bien, entre la piscine, les espaces de détente avec de grands poufs sous un auvent sans mur ni fenêtre, ouvert sur la nature et les animations, il y en a pour tous les goûts. Il y a même des personne plus âgées que moi venues en groupe d'amis. Pour célébrer mon regain d'élan, je me suis octroyé une bière et même une seconde, pour la première fois depuis que je suis en Australie car avec mes non rentrées d'argent je m’interdisais jusqu'ici tout ce qui n'est pas essentiel. Mais ça va un temps !

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