Hier soir, devant mon
blues d'Hinchinbrook, je suis allé dîner dans un parc national à
l'orée de Mission Beach. C'est par là que l'on arrive en venant de
la Bruce Highway. C'est un coin de jungle dédié à la protection du
casoar, oiseau issu de la préhistoire, dernier de son espèce à
avoir survécu. Sa taille est celle d'un homme debout et il est en
voie d'extinction. Seulement 1500 à 2500 individus sont estimés
vivre dans le nord du Queensland, leur seul territoire. Ils doivent
faire face à une disparition de leur habitat à cause des activités
humaines mais aussi des cyclones qui, en endommageant la végétation
et plus particulièrement les arbres, les prive d'un fruit dont ils
raffolent. Il existe quelques 70 essences d'arbres qui se
reproduisent d'ailleurs uniquement grâce à eux, le casoar étant le
seul animal qui peut avaler tout rond leurs gros fruits et excréter
ensuite la noix entière qui s'en trouve fertilisée et prête à
germer.
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| Muggy Muggy Beach |
Mais il n'y a pas que les cyclones, les casoars finissent
aussi bien souvent heurtés par les voitures au petit jour. C'est
pour cela que la vitesse est ici limitée à 60 km/h. La côte
s'appelle d'ailleurs par ici Cassowary Coast. Je ne suis pas allé
dans ce parc dans le but principal de rencontrer la bête - vu le peu
d'individus qu'il existe, je n'ai pas beaucoup de chance d'en
rencontrer - mais plus pour me retrouver dans la jungle et faire une
transition entre Hinchinbrook et un retour à la civilisation. Et ça
a marché. Bien que je n'aie pas pu y dormir car il est interdit d'y
passer la nuit, ce matin je me suis levé de bon pied, prêt pour de
nouvelles aventures. J'avais trouvé un petit coin sur la plage,
dépassé les dernières habitations.
A Mission Beach, il y a
quelque chose qui frappe, ce sont les kangourous. Ils pullulent. Ils
sont dans tous les jardins, et pas seulement un ou deux mais chaque
fois par dizaine.
Les gens n'y prêtent guère attention, vaquant
dans leur jardin à tailler les plantes ou à préparer le barbecue
pendant que les kangourous sont à quatre pattes en train de brouter
leur gazon... ou leurs chères plantes. Les kangourous sont toujours
aussi croquignolets, il y en a des très grands, presque d'une taille
humaine, et quand je passe ils se dressent sur leurs pattes de
derrière comme s'ils se mettaient au garde à vous. Ce matin, ma
voiture les a fait fuir et il y en a un qui m'a doublé alors que je
roulais à 40. Ça va vite en plus comme engin !
Aujourd'hui, j'ai décidé
de passer la journée à Dunk Island qui se trouve seulement à 10 mn
de bateau de Mission Beach. Il y a un bateau taxi qui se prend du
village de Wongaling. Mission Beach est en fait une zone côtière
regroupant plusieurs baies qui disposent chacune d'un village, tous
sur le même modèle : une plage longée par une route avec de
l'autre côté des pelouses et des maisons aux grandes baies vitrées.
Dunk Island est une île qui possède un resort, un terrain de
camping et un parc national qui couvre la moitié de sa superficie.
Un parc national, chic ! Je sens que je vais être bien. J'y
aurais bien passé une nuit ou plus, mais le camping, bien que géré
toujours par le Queensland Parks and Wildlife Service, se réserve
en passant par la direction du resort dont je ne connais pas le nom.
De plus d'après le Lonely Planet il est écrit que le camping se
situe immédiatement à côté de la jetée, sur un terrain
caillouteux. Si ça se trouve, ce n'est peut être pas tip top. Et
puis une journée sur l'île sera bien suffisante pour en avoir un
bel aperçu.
La réception pour
acheter mon ticket se trouve dans la maison de ceux qui possèdent le
bateau taxi. Ils font aussi centre de réservations pour des
hébergements et activités dans la région. Ils avaient une brochure
sur Hinchinbrook que j'ai embarquée. La dame m'a alors dit :
« It's very beautiful ».
Je sais, j'y étais ! Avec
le ticket elle m'a remis un plan de l'île avec les différentes
possibilités de randonnées. Je vais faire la plus longue, celle de
9 kilomètres qui gravit un mont et traverse le parc national. Ça me
rappellera Hinchinbrook. J'ai choisi mes horaires : départ à 9
heures et retour à 15h30, ce qui me laisse largement le temps de
faire cette randonnée sans me presser et en piquant une tête de
temps en temps dans la mer.
Dunk Island a été
lourdement affectée par le cyclone Yasi. Les 4/5e du resort sont
fermés depuis maintenant plus de deux ans et offrent un spectacle de
baies vitrées éclatées, de toitures envolées, de balcons qui se
cassent la gueule, de volets qui pendouillent et de poutres
métalliques à nues et rouillées. Ce sont des ensembles de
bâtiments à deux niveaux, genre d'usine à touristes faites pour
ramasser du fric en vendant des nuits à des prix exorbitants.
Ça me
réjouit de voir tout ça détruit et laissé à l'abandon alors que
la nature a résisté hormis quelques cocotiers décapités. Alors,
c'est qui le plus fort ? Il y a même une piste d'aérodrome
pour riche homme d'affaire pressé et stressé qui est elle aussi
restée en l'état depuis le cyclone. La nature reprend peu à peu
ses droits sur cette île sauvage et c'est tant mieux, en dépit
d'une tondeuse-tracteur qui s'évertue à passer et repasser sur la
partie privée de l'île pour faire un jardin à l'anglaise. Pourquoi
toujours vouloir dompter la nature ? Laissons là en paix, elle
est bien plus belle quand on la laisse faire ce qu'elle veut.
Et pour ça, je suis
servi. Après avoir fait un crochet baignade par Muggy Muggy Beach où
tout le monde s’est installé, j'ai repris mon sac pour entamer la
randonnée, en partant à l'assaut du mont Kootaloo. De retour dans
la jungle, avec des gallinacées qui s'enfuient en faisant un
scandale, des fougères, des orchidées, des lianes, des troncs
couverts de plantes épiphytes, je retrouve un sourire béat.
Un parc
national ne me déçoit jamais. Depuis Magnetic Island, les vrais
tropiques sont bel et bien là. Plus je monte vers le nord, plus ça
devient luxuriant et plus les cocotiers sont nombreux. C'est un
signe. C’est pour ça que je voulais me rendre autour de Cairns au
plus vite. Dunk Island a tout de l'image d'Epinal de l’île
tropicale : des cocotiers, de la jungle et un banc de sable
blanc au bout de l'île. Il ne lui manque qu'un lagon. Mais en fait
on est dans le lagon. Sauf qu'on ne voit pas la fin, la grande
barrière de corail étant très loin de la côte.
Pour arriver au sommet du
mont Kootaloo, le chemin n'arrête pas de partir d'un côté et de
l'autre du mont, en faisant le tour, de sorte qu'on ne sait plus où
est le nord du sud. Sans vue sur la mer, en plein midi avec le soleil
à la verticale, bien malin celui qui pourrait dire où est le nord.
Le point d'observation du haut du mont offre une vue qui s'étend sur
les nombreuses îles autour de Dunk, les Family Islands, allant
jusqu'à Hinchinbrook et la côte sauvage au sud de Mission Beach. Le
tout avec une eau d'une belle couleur bleue. Tandis que le sentier
continue sur la crête de la colline, un mélange surpuissant d'odeur
de mimosa et de fruit de la passion embaume l'air, sans que je puisse
identifier de quelle plante il s'agit. Les arbres sont si hauts qu'il
est impossible de voir s'il y a des fleurs dans les branches. On
entend le chant langoureux d'oiseaux qui comme des colombes
roucoulent des « ouh ouh » très fantomatiques. Des
sauterelles géantes virevoltent dans les airs sur mon passage,
ressemblant à des flamants roses en vol avec leurs deux pattes
arrières à l'horizontal qui font gouverne.
Je suis encore rentré
dans une toile d'araignée monstrueuse, si grande qu’elle m'a
arrêté net dans ma progression. Un vrai filet de pèche d'1m50 de
diamètre. J'ai constaté inquiet que sa propriétaire n'était pas
là, sans doute détrônée par le choc pour se retrouver sur ma tête
ou le dos, prête à piquer. Je me suis secoué dans tous les sens.
Rien. Elle avait dû partir vaquer.
Un peu plus loin, j'ai
été surpris par un papillon géant, vert métallisé, qui est venu
se poser sur une branche juste à côté de moi, et a repris son
envol aussitôt la photo prise. Il a fallu que je réagisse vite. Ce
qui n'est pas si facile car désormais mon moulin à poivre a rendu
l'âme. A force de forcer, les rouages intérieurs ont lâché, ce
qui me laisse du coup tout loisir de tourner le zoom comme je veux.
Il est devenu tout mou. Sauf que la mise au point automatique n'est
plus possible. Il faut que je la fasse à la main. Pour un sujet pris
au téléobjectif c'est très délicat car un sujet peut paraître
net dans le viseur et être flou sur la photo, en raison de la
profondeur de champ très faible à cette focale.
De retour sur la plage
devant la jetée, un couple de campeurs s'est installé dans un coin
au bord de l'eau, à l'ombre d'un bel arbre avec des tables et bancs
pour manger. Ils sont très bien et je les envie un peu. Au passage,
je les ai reconnus, c'est ceux que l'on avait récupérés avec leur
kayak en rentrant des Whitsundays. Aujourd'hui ils sont en mode
combinaison d'homme grenouille. Le coin est absolument merveilleux
pour camper, l'île est quasiment déserte car le coin du resort
occupé ne compte qu'une dizaine d'appartements situés plus loin,
que l'on ne voit pas d'ici. En plus il y a des sanitaires avec eau
chaude où j'ai pu me laver vraiment, première fois depuis l'auberge
sur Magnetic Island. Une douche chaude à l'eau douce fait toujours
autant de bien, ce sont mes moments de luxe.
Alors que j'attendais le
bateau taxi et que je regardais la tente au bord de l'eau, je me suis
soudainement demandé pourquoi je devais rentrer. Ne serais-je pas
mieux là à passer plusieurs jours que de me retrouver plongé dans
un pays de problèmes, surpeuplé et plongé dans le froid et la
grisaille ? D'autant que le travail ne m'attend pas. J'ai
réalisé que j'avais un an pour m'inscrire au chômage, ce qui me
laisserait un an pour rester dans le coin, aller en Indonésie ou
ailleurs. Seulement j'ai mon voyage en Namibie planifié, ainsi que
des escapades au ski, alors... C'est dommage car j'aurais vraiment pu
remettre ça, un tour du monde improvisé cette fois et inattendu.
A 15h30, deux personnes
manquaient à l'appel ; après les avoir attendues 10 minutes en
patrouillant des deux côtés de l'île pour voir si l'on
n'apercevait pas les deux retardataires, le capitaine a décidé de
les abandonner à leur sort. Peut être va-t-il déclencher des
recherches de retour à Mission Beach. Quant à moi, comme il était
encore tôt, j'ai pu utiliser le reste de la journée pour me rendre
à l'office du tourisme qui dispose d'un centre internet, et ainsi
réserver mes prochaines nuits dans les parcs nationaux. Demain ce
sera un camping dans le parc national de Wooroonooran, sur le chemin
du trek de Battle Frere, au delà des chutes de Joséphine. C'est le
coin que m'a recommandé Séverine, me promettant une jungle à
couper le souffle. Battle Frere culmine à plus de 1600 mètres, je
vais m'y arrêter avant le sommet, à la moitié environ. Ce sera
bien suffisant. Pour les jours d'après, j'ai réservé aussi dans
différents parcs à l'ouest de Cairns, au milieu de cascades et de
lacs, me permettant ainsi de contourner la ville avantageusement.












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