Il y a une grande
différence de température selon l'endroit où l'on se situe dans le
parc. Bien que je dorme 2000 pieds plus haut que le fond de la
vallée, chaque matin je retrouve la vallée couverte de givre tandis
que plus haut, à Yosemite West il ne gèle pas du tout. Ça doit
sans doute être dû à l'humidité apportée par la rivière Merced
conjuguée à une vallée encaissée où le soleil ne pénètre
presque jamais au niveau de Curry Camp, bien embêté pour passer au
dessus de Sentinel Dome et ses 2476 mètres au niveau de Glacier
Point. Curry Village est le point le plus froid de tout Yosemite. Les
flaques d'eau y sont gelées toute la journée durant, même en plein
après midi.
Tout comme hier cela donne un paysage couvert de givre
du plus bel effet. Je cherche un cerf aux naseaux fumants pour
compléter le tableau mais à cette heure là du matin ils doivent
encore dormir je ne sais où, tout comme le reste des campeurs. Il ne
reste plus grand monde au camping. Les gens sont venus pour le
week-end et repartis hier soir, laissant un camp où je pourrais
m'installer sans souffrir de promiscuité. Mais je préfère la
voiture et mon coin là haut sous les arbres. Outre le fait qu'il y
fasse moins froid, j'y ai mon rituel. Après le dîner, je passe du
coin salon (le siège conducteur poussé au maximum) au coin chambre
après avoir remis d’aplomb le couchage.
J'ai fait du siège
passager un lit très douillet. J'ai complètement éliminé toute
différence de niveau en bourrant avec des vêtements, la serviette,
le blouson et même un bonnet. J'y tiens allongé complètement. En
me garant un peu surélevé j'ai un endroit pour dormir bien
horizontal et plus confortable qu'une nuit sous tente. En effet,
après avoir nivelé le siège, je pose dessus mon matelas de sol
puis le sac de couchage d'été qui font une couche de moelleux
supplémentaire. Avec tout ça, je me cale assis en biais, l'oreiller
derrière le dos coincé contre la portière et les jambes tendues
posées sur le siège conducteur. C’est dans cette position que je
trie les différentes photos du jour.
Quand j'ai fini, j'ai juste à
ouvrir la portière et à me tenir debout sur le bord pour faire pipi
sans avoir à sortir. Après quoi je m’enfourne dans le gros sac de
couchage d'hiver en m'amusant un peu en jouant sur le téléphone.
Cela me mène alors vers 21 heures où je verrouille la voiture pour
me protéger de tout intrus. Côté heure, la vraie est toujours à
deux heures de moins. Je n'en changerai pas. L'heure du Texas est la
même que celle du Costa Rica ; comme ça je n'aurai pas à
m'habituer à un nouveau rythme.
Curry Village dispose
d'une laverie automatique d'une trentaine de machines et d'autant de
sèche-linges. Je suis le seul à m'en servir.
C’est la première
fois que je lave mon linge en laverie, ça me permet de le décrasser
mieux qu'à la main et d'avoir comme ça du linge bien propre pour le
Costa Rica. Le seul truc chiant avec les laveries c’est qu'il faut
attendre. Alors pendant ce temps je suis allé mettre le blog à jour
au salon de détente du camp. Après quoi j'ai commencé la randonnée
vers Vernal Fall. Je corrige toutes les erreurs et les oublis de la
dernière fois. Cette fois, j’entreprends la randonnée dès le
matin, avant que le soleil ne disparaisse derrière les montagnes. Et
par le bon chemin ! Adieu le sentier rocailleux où l'on marche
dans le crottin.
Le vrai sentier se prend après Happy Isles, juste
derrière le pont. C'est fléché et il commence comme une promenade
goudronnée. Il y fait un froid glacial comme dans le reste de la
vallée aussi j'ai ma capuche de sweat-shirt rabattue sur la tête,
plus celle du blouson. A cette heure là il y a juste un couple
devant moi que je n'ai pas tardé à doubler. J'aime être seul dans
la nature et n'entendre que les glouglous, le vent et les chants
d'oiseaux. Et qui sait, je pourrais peut être surprendre un ours au
bord de la rivière en train de pêcher.
Car le coin est très
sauvage. A partir du moment où le sentier passe par dessus un petit
pont qui enjambe la rivière Merced, il devient un sentier classique,
en terre et cailloux. On longe alors la rivière, au fond d'une
vallée encaissée où le soleil d'automne ne pénètre jamais. C'est
ainsi que l'on découvre la cascade. Contrairement à toutes les
autres de la vallée, plus célèbres, celle ci est belle et bien
active en cette saison. Ce qui est logique puisque la cascade est
empruntée par la rivière qui a de l'eau tout le long du parc. La
cascade est très haute. Son débit est forcément plus réduit qu'au
printemps mais suffisant pour que l'on soit noyé sous les embruns en
s'approchant de près.
Pour cela, il faut enjamber la barrière de
sécurité et escalader quelques rochers. Cela doit être interdit
mais je ne suis pas le seul à m'aventurer par là, j'ai juste à
suivre la trace laissée par les autres avant moi. La cascade finit
sa chute dans un bassin où je ne me baignerais pas. L'eau y est
gelée et l'air tout autant. Rien qu'en sortant les mains pour
prendre des photos et j'avais les doigts tout engourdis.
La balade ne s'arrête
pas là, loin s'en faut. Il y a tout un tas de sentiers qui
permettent de sillonner le parc, dont certains qui montent vers
Glacier Point. Il y a même une bifurcation pour le célèbre John
Muir Trail. On peut continuer en grimpant tout en haut de la cascade.
Pour cela le sentier devient une succession de marches très raides
qui coupent le souffle. Il y a un passage vers la fin, taillé dans
la falaise, avec des pierres où l'on se tord les chevilles.
Heureusement ils ont disposé une barrière à laquelle on peut se
tenir pour garder l'équilibre et éviter de finir dans le vide. La
vue depuis en haut est très belle. Elle embrase toute la vallée
encaissée que l'on vient de traverser, avec Glacier Point juste en
face qui a l'air d'être au même niveau. Derrière soi, en amont de
la cascade, la rivière coule depuis un bassin, Emerald Pool, entouré
de dalles de rochers plats et polis où coule la rivière dans une
mince couche d'eau.
Des montagnes aux sommets tout ronds encadrent
cette piscine naturelle, avec Liberty Cap à 2157 mètres et Mont
Broderick sur la gauche à 2044 mètres. Le décor fait très
montagne, avec des pins à l'écorce rouge qui ont succédé aux
sapins de la vallée. On peut encore aller plus loin. Tout au fond, à
deux kilomètres de là il y a une autre cascade, Nevada Fall que
l'on aperçoit. Le coin est baigné de soleil depuis qu'on a quitté
le fond de la vallée. C'est très agréable de se poser et de se
laisser envelopper par le bruit de la cascade en se faisant
réchauffer par les rayons du soleil. C’est un coin rêvé pour y
passer la journée à pique-niquer et à lire.
Les écureuils et les
geais bleus apprécient aussi l'endroit. Par contre il est interdit
de se promener tout le long de la rivière et de la piscine. Les
dalles à l'apparence bien plate sont en fait très glissantes et des
accidents dont certains mortels y ont déjà eu lieu. J'y serais bien
resté plus longtemps mais j'ai fait la randonnée les mains dans les
poches, sans même une bouteille d'eau, ceci afin de préserver mon
dos. J'ai toujours une hanche qui dit merde à l'autre mais ça ne
m'empêche pas de marcher. Même si ça coince de temps en temps et
que j'ai l'air tordu. La randonnée avec toutes les pauses photos
plus celles de contemplation m'a pris toute la matinée et il est
l'heure du déjeuner.
Pour cela il faut que je redescende tout en bas
pour me faire un casse croûte à la voiture. Si un ours ne s’est
pas servi avant moi... A ce sujet, j'ai planqué le dentifrice dans
la boîte à gants, on ne sait jamais. Dans ces conditions, j'ai
abandonné la poursuite vers Nevada Fall. La descente comme toujours
est plus facile et plus rapide que la montée, même si les marches
taillées dans la paroi sont particulièrement hautes. Je ne sais pas
pourquoi ils les ont taillé si raides. Les randonneurs sont tous de
sortie. C'est un défilé ininterrompu que j'ai croisé tout le temps
de la descente, soufflant, s'arrêtant pour reprendre leur souffle
les mains sur les hanches.
J'ai eu la visite d'un
écureuil pas vraiment farouche pendant le pique-nique. Un habitué
du parking apparemment, qui rode pour voir ce que les gens laissent
comme miettes. Il m'a tenu compagnie tout le repas. Quand je suis
parti à la poubelle, il s'est rapproché, les pattes de devant sur
le bas de la portière pour mieux voir ce qu'il y avait de bon à
chaparder dans la voiture. J'ai bien cru qu'il allait finir dedans, à
me piquer des chips dans le pochon resté sur le siège. Plus loin,
dans une prairie j'ai eu droit à une biche avec ses deux faons,
presque aussi gros qu'elle. Ils cherchaient encore à téter pendant
qu'elle broutait mais elle les chassait d'un coup de sabot.
Ils n'ont
plus l'âge pour ça. Ils font donc comme maman, ils broutent. Mais
ça les ennuie fortement alors de temps en temps ils s'allongent dans
les herbes, comme un chat, les pattes repliées sous le corps. Ils
ont un air innocent adorable. On a envie de les caresser. On peut les
approcher à deux mètre sans qu'ils se sauvent.
A mesure que la fin
d’après midi approche, le parc devient encore plus beau, comme si
c'était possible. C'est un vrai petit paradis dont il est impossible
de se lasser. Quand on pense en avoir fini avec une photo, ils suffit
de se retourner ou de faire un autre pas pour découvrir un autre
aspect, avec une ambiance différente.
Tout est photogénique,
surtout en cette saison avec les feuilles aux couleurs de feu
sublimée par le soleil rasant. Pas étonnant que le parc reçoive la
visite annuelle de millions de visiteurs.
Il y a un petit livre en
vente dans le parc, « The photographer's guide to Yosemite ».
Outre des photos magnifiques prises au cours des différentes
saisons, le livre révèle les secrets des endroits pour avoir les
plus belles vues. La fin contient un carnet pratique qui dévoile des
trucs et astuces pour appendre à maîtriser la lumière et les
scènes très contrastées. Après l'avoir feuilleté longuement,
j'ai décidé de retourner l'acheter demain. Il y a un autre ouvrage
remarquable mais trop volumineux pour le ramener.
C'est un livre qui
contient 150 histoires écrites par différents visiteurs ou
habitants qui ont côtoyé le parc au cours des 150 dernières
années. Il a été conçu pour célébrer le 150e anniversaire du
Yosemite Grant, signé des mains de Lincoln le 30 Juin 1864. Il
fourmille d'anecdotes intéressantes et de récits authentiques,
comme cette amoureuse du parc qui a décidé un jour d'y vivre toute
l'année. Elle raconte que quand on lui demande d'où elle vient,
elle hésite toujours un peu, commençant par être évasive :
« California, Central California, East to Merced... ».
Quand les gens veulent en savoir un peu plus, elle finit par lâcher
Yosemite et là tout le monde s'exclame invariablement d'un « Oh,
wow ! ».
Elle raconte qu’elle est venue là non
seulement pour les paysages, différents et merveilleux à chaque
saison, mais aussi pour l'ambiance et un esprit de communauté où
tout le monde se connaît, s’apprécie et s'entraide. Je comprends
facilement qu'elle ait trouvé son paradis.
J'ai découvert à
Yosemite Village une épicerie achalandée comme jamais. C'est
presque un supermarché. On y trouve de tout et à des prix
abordables. La fréquentation importante du parc a du bon. Du coup
j'ai acheté un burrito végétarien bio surgelé à 19 grammes de
protéines qui me changera. Je l'ai mis à décongeler sur le tableau
de bord avec le chauffage à fond le temps de rentrer à Yosemite
West. Et aujourd'hui j'ai pris mon temps.
Avec une journée
resplendissante, le soleil n'en finit plus de sublimer la vallée,
m’obligeant à m'arrêter tout le temps pour tenter d'immortaliser
une scène, un instant. Tout n'est que magie dans ce parc et ce n'est
qu'une fois le soleil disparu derrière les montagnes que j'ai pu
m'en extraire. Je suis arrivé presque à la nuit tombée mais je
m'en moque. Un type est passé dans un pick-up blanc sur le chemin le
long duquel je me gare devant la barrière. J'ai eu peur que ce soit
un ranger mais ce n'était qu'un ouvrier qui lorsqu'il m'a vu en
train de réchauffer le burrito sur le réchaud posé sur le toit de
la voiture m'a envié. « It's so cool, I like it ! »
Au moins il n'ira pas me dénoncer aux gardes du parc...




















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