Je suis retourné à
Curry Village pour y faire mes adieux. Tout la journée a été une
succession de « c'est la dernière fois ». Même avec la
pluie qui s'est abattue sur la vallée je suis content d'être ici.
Quelques trouées de soleil donnent de belles perspectives, éclairées
d'un coup de projecteur sous fond de ciel tourmenté. Ça a été
aussi un déluge de bestioles comme jamais. Des cerfs, surtout des
mâles, pourtant les plus difficiles à observer, des écureuils dont
l'insaisissable gris cendré aux allures de koala. C'est comme s'ils
s'étaient tous passé le mot pour me voir une dernière fois. Sauf
Tac. Il m'a fait faux bond. Je suis allé autour de sa cachette à
l'heure du déjeuner voir s'il attendait une pelure.
J'ai regardé à
la ronde, pas de trace. Il a trop mangé hier, c'est pour ça, il
doit se terrer quelque part avec une crise de foie. Il aurait quand
même pu daigner prévenir de son absence par un message du style
« will be back in 15 minutes » ! C'est dommage. Pour
un peu je resterais un jour de plus. Mais un jour ou l'autre il
faudra bien que j'en sorte de ce parc national et plus j'y resterai
longtemps, plus dur ce sera de le quitter. En plus j'ai fini mes
réserves des courses que j'avais faites à San Francisco en venant.
Il y a toujours le supermarché du parc mais il n'a pas de bon pain
frais. Il faut bien trouver des prétextes...
J'ai commandé tous les
livres que je voulais sur Yosemite par internet.
C'est un peu dommage
car une partie de l'argent n'ira pas à ceux qui vivent ici mais à
un cyber-libraire. Mais c'est plus pratique comme ça, je n'aurai pas
à me les trimbaler au Costa Rica où ils auraient souffert de
l'humidité en venant alourdir mon sac. J'ai finalement craqué sur
le livre « Inspiring generations » avec ses 150 histoires
sur 150 ans. Un beau pavé mais je m'en moque puisque je n'aurai pas
à le transporter. Il y a aussi les petits livres de méditation avec
des photos magnifiques assorties de belles citations. Il y en a
plusieurs volumes. Les photos ont toutes été prises par le
photographe qui donne ses conseils dans « Photographer's guide
to Yosemite ».
![]() |
| Le salon où je me réfugie au chaud pour internet |
Il y a une photo qui m'a particulièrement
marqué. C'est une belle feuille jaune prise en gros plan, tombée
entre la fourche d'un arbuste aux rameaux grenats avec un fond flou
rendu par une profondeur de champ courte. Un sujet tout simple auquel
il suffisait juste de penser. Du coup j'ai cherché moi aussi à
faire des photos semblables, en sortant des traditionnels panoramas
pour offrir des clichés différents. Ça se voit déjà sur quelques
photos d'hier mais aujourd'hui je veux aller plus loin. Je cherche
donc des arbres et arbustes aux belles couleurs. Cela m'a mené
jusqu'à l'hôtel Ahwahnee. Son nom découle des premiers habitants
de la vallée, une tribu d'Indiens dont les documentaires disent
pudiquement qu'ils ont été décimés par le monde moderne.
Une
manière de fermer les yeux sur la responsabilité des pionniers. Au
début, à la création du parc, il en existait encore avec les
hommes enrôlés comme gardes et les femmes servant comme femmes de
chambre ou restant à la maison pour confectionner des objets
d'artisanat pour les touristes. Mais ils perdirent leurs habitudes,
leur façon de se vêtir et celle de manger. Et quand un peuple
commence à perdre ses traditions, c'est la fin de sa civilisation.
L'hôtel est une grande bâtisse de pierre et de bois qui ressemble à
un manoir bavarois. Il se situe dans une belle prairie, entouré
d'une forêt qui appartient au domaine, le tout au pied d'un dôme.
C'est un hôtel de grand luxe, avec un valet ganté qui vient vous
prendre la voiture pendant que des grooms tout aussi gantés placent
vos bagages sur un chariot doré. Il n'y a rien à faire. Juste à sa
garer devant l'entrée comme un handicapé. Ensuite c'est un long
tapis rouge qui mène jusqu'à la porte de l'hôtel. Là vous
trouverez un concierge stylé aux petits soins à même de satisfaire
tous vos souhaits. Et il n'y en a pas qu'un, c’est un vrai escadron
de concierges. Autour on trouve des boutiques d'art, une librairie,
un grand salon avec cheminée et des restaurants. La moquette est si
épaisse que le pied s'y enfonce comme dans des sables mouvants.
Pour
ma part, j'ai poussé la porte qui mène au jardin. Sur la gauche il
y a une piscine en plein air, chauffée été comme hiver avec des
gens que la pluie amuse. Au milieu des pelouses poussent toutes les
sortes d'arbres que l'on peut rencontrer dans le parc. C'est plein de
sentiers pour que tout ce petit monde puisse se balader sans sortir
de l'hôtel. Pour ceux qui ne sont pas hôtel et préfèrent plus
d'intimité il y a des cabanes de luxe nichées sous les sapins, avec
un feu allumé en permanence pour accueillir les potentiels clients
et une table avec des verres et une bouteille de vin blanc en guise
de bienvenue. Les cabanes bien que d'apparence rustiques sont très
grandes et s'ouvrent toutes sur une terrasse de bois avec chaises
longues.
Quand même, ça a du bon d'être riche. Même si j'apprécie
la liberté de dormir dans la voiture et l'esprit un peu roots qui en
découle, un peu de confort ne fait pas de mal et dans ce genre
d'endroit on a à se préoccuper de rien. La formule doit
certainement plaire beaucoup car c'est plein de pensionnaires,
principalement des jeunes retraités. On critique les fonds de
pension américains accusés de pousser les entreprises à toujours
plus de profits mais en même temps ils permettent à leurs heureux
bénéficiaires de pouvoir s'offrir une escapade ici. Parfois je les
envie. J'aimerais bien moi aussi pouvoir avoir de l'argent qui
fructifie à des taux à deux chiffres.
C’est le rendement minimum
des fonds de pension. Avec ma pauvre assurance vie qui décline
chaque année un peu plus, ça devient du foutage de gueule, sans
compter les fameux prélèvements sociaux qui eux ne cessent
d'augmenter. Ça me donne envie d'aller m'installer dans un paradis
fiscal où je pourrais vivre des intérêts de mon argent placé. En
attendant, le parc est ouvert à tous, alors riche pensionnaire ou
pas, j'en profite tout autant. Il y a un endroit fantastique au bord
de la rivière Merced avec Half Dome en alignement parfait qui vient
se refléter dans un large méandre. C'est là que j'ai trouvé
l'écureuil-koala.
D'habitude d'un naturel dissipé et farouche,
celui là semblait poser pour moi, tantôt juché sur une souche,
tantôt restant en équilibre sur une branche. Quand je m'en allais
il avait l'air de me suivre.
L'hôtel n'est pas tout,
j'ai encore d'autres endroits à découvrir. C'est aujourd'hui ou
jamais. Ainsi je suis allé assister à la projection du film que je
n'avais pas vu. Comme je n'ai pas les horaires en tête, j'ai
commencé par regarder celui que je connais déjà et que je vois
pour la troisième fois. Ce n’est pas grave, il est toujours aussi
bien. En plus j'ai sorti mon appareil photo pour filmer quelques
scènes afin de retranscrire ici des propos dans leur intégralité.
La voix de John Muir est rendue par Lee Stetson, à la prononciation,
aux intonations et au rythme parfait. Je ne suis pas le seul à le
remarquer car il est devenu la voix officielle de John Muir dans tous
les documentaires, donnant vie à ses propos comme si c’est lui qui
les prononçait. Il y a même un DVD sur Lee Steson et les coulisses
de ses tournages. Il a aussi participé à une grande saga d'un
semble de documentaires intitulés «America's best idea »,
faisant toujours la voix de John Muir dans cette grande épopée de
l'histoire des parcs nationaux américains. Il faudra que je me
procure ces documentaires. Ils ne sont pas tant sur les parcs en
eux-mêmes mais sur l’histoire des hommes qui les ont façonnés.
La collection est dirigée, produite et narrée par les mêmes
créateurs que le documentaire du parc « Yosemite a gathering
of sipirit ». Il devrait donc être de la même qualité. Je
vous livre ici le discours de Roosevelt qu'il fit au Capitol de
Sacramento, quelques jours après avoir campé à Yosemite avec John
Muir. C'est un discours plein de sensibilité et de poésie, bien
étonnant pour un chef d’État. Ça me donne envie d'en savoir plus
sur lui.
« Lying out at
night on those sequoias was lying on a temple built by no hand of
man, a temple grander than any human architect could by any
possibility build and I hope for the preservation of the groves of
giant trees simply because it would be a shame to our civilization to
let them disappear.
They are monument in themselves. I want them
preserved. We are not building this country of ours for a day. It is
to last through the ages. »
Le second documentaire,
intitulé « Spirtit of Yosemite » commence très bien.
Doté d'une image sublime il fait rêver, même s'il a tendance à
rajouter trop de sons de cascades et d'autres éléments en post
production qui ne font rien de naturel. J'étais prêt à me le
procurer en sortant mais au bout d'un moment, à partir du passage
sur la vie des indiens qui peuplaient la vallée, ça devient moins
intéressant et beaucoup plus ésotérique, en invitant le spectateur
à ressentir les esprits qui flottent dans le parc.
J'ai même baillé
un moment ! N'empêche, puisqu'on est en plein dans le sujet des
indiens, j'ai fait un tour tout de suite après au musée du parc que
je m'étais promis de visiter. Bien que censé être sur l'histoire
du parc, les cartes et maquettes authentiques des premiers
explorateurs font rapidement place aux objets conçus par les indiens
et sur leur vie au quotidien. On y trouve paniers, vêtements et
couvertures en peau de lapin. Dans le coin d'une scène reconstituée
à la façon d'une crèche grandeur nature ils ont osé mettre une
mamie indienne aux cheveux blancs tressés et au teint buriné,
coincée sous un projecteur, en costume traditionnel d’où sortent
deux chaussettes rouges coincées dans deux sandales de piscine en
plastique bleu, en train de tresser des rameaux pour en faire des
paniers et corbeilles.
Je me suis d'abord demandé si elle était
réelle, si ce n'était pas un automate. Mais non. On pourrait croire
que c'est un gag mais c'est plutôt pathétique. Elle était là, la
tête penchée sur ses doigts, dans son monde, imperturbable face aux
visiteurs qui passaient. Ça aurait mérité une photo mais aurait
aussi fait encore plus bête de foire alors je me suis abstenu.
Dans le premier
documentaire ils parlent de Ansel Adams, un photographe du siècle
dernier (1902-1984) qui a participé à la notoriété du parc de
Yosemite à travers ses clichés en noir et blanc qui ont fait le
tour du monde et lui ont valu de nombreux prix. C'est l'un des plus
grands photographes de toute l'Histoire. Je ne le savais pas.
Une
galerie lui est dédiée dans le parc alors j'y ai fait un saut. Ses
photos sont toutes très belles et il s’est donné beaucoup de mal
pour les prendre. Ses œuvres qui ne sont pourtant que de simples
reproductions se négocient à prix d'or. Compter 295 dollars pour le
plus petit format à près de 700 pour les plus grandes avec un joli
cadre autour. Pour les fauchés, il reste les cartes postales et
différents beaux livres avec ses clichés dedans. Dans la galerie on
trouve aussi un livre, une autobiographie qu'il a écrite un peu
avant sa mort. Ça me donne envie de lire son histoire. Il y a aussi
un DVD qui offre un documentaire intitulé « Ansel Adams
photographer ».
Tout cela m'a mené
jusqu'à la fin de l'après midi. Alors que je rejoignais la voiture
j'ai croisé en chemin un cerf, un pacha affalé dans les herbes et
couché sur les feuilles mortes en train de piquer un somme.
D'habitude on les voit toujours debout, à brouter ou se promener. Là
c'est comme si je faisais partie de leur intimité. Il avait les yeux
parfaitement clos, la tête couchée sur le sol, bien embêté pour y
trouver une position avec ses bois qui le gênaient. De temps en
temps il ouvrait un œil torve pas impressionné par les gens qui
passaient et le prenait en photo. J'ai pu me rapprocher ainsi de très
près, rampant au sol comme un tireur embusqué. Mais je ne tire que
les portraits, pas de panique !
En parlant
de panique, j'ai retrouvé Tic à Yosemite West en pleine folie. Il
faisait des bonds, des volte-faces, grimpait à un sapin pour mieux
en redescendre. La pluie a l'air de l'amuser. A moins qu'il n'ait
trouvé un pin aux pommes magiques. En tout cas il ne voulait pas se
coucher. Tout le long du dîner je le regardais faire son cinéma à
travers la vitre de la voiture. C'est mieux que de regarder la
télévision ! Il rentrait dans sa souche trouée puis en
ressortait soudainement pour faire un nouveau tour. Sans doute sa
manière à lui pour me dire au revoir. C'est une bien belle image
qui me restera de Yosemite. Enfin, je laisse le mot de la fin à John
Muir à qui je pensais à chaque pas que je posais en me disant qu'il
avait peut être marché là avant moi. Sans lui, ce parc fabuleux
n'existerait pas.
« Everybody needs
beauty as well as bread, places to play in and pray in, where nature
may heal and give strength to body and soul alike. This natural
beauty hunger is made manifest in our magnificent national parks.
Nature's sublime wonderlands. The admiration and joy of the world. »


















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