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mercredi 19 novembre 2014

Au revoir, Yosemite !

Je suis retourné à Curry Village pour y faire mes adieux. Tout la journée a été une succession de « c'est la dernière fois ». Même avec la pluie qui s'est abattue sur la vallée je suis content d'être ici. Quelques trouées de soleil donnent de belles perspectives, éclairées d'un coup de projecteur sous fond de ciel tourmenté. Ça a été aussi un déluge de bestioles comme jamais. Des cerfs, surtout des mâles, pourtant les plus difficiles à observer, des écureuils dont l'insaisissable gris cendré aux allures de koala. C'est comme s'ils s'étaient tous passé le mot pour me voir une dernière fois. Sauf Tac. Il m'a fait faux bond. Je suis allé autour de sa cachette à l'heure du déjeuner voir s'il attendait une pelure. 
J'ai regardé à la ronde, pas de trace. Il a trop mangé hier, c'est pour ça, il doit se terrer quelque part avec une crise de foie. Il aurait quand même pu daigner prévenir de son absence par un message du style « will be back in 15 minutes » ! C'est dommage. Pour un peu je resterais un jour de plus. Mais un jour ou l'autre il faudra bien que j'en sorte de ce parc national et plus j'y resterai longtemps, plus dur ce sera de le quitter. En plus j'ai fini mes réserves des courses que j'avais faites à San Francisco en venant. Il y a toujours le supermarché du parc mais il n'a pas de bon pain frais. Il faut bien trouver des prétextes...
J'ai commandé tous les livres que je voulais sur Yosemite par internet. 
C'est un peu dommage car une partie de l'argent n'ira pas à ceux qui vivent ici mais à un cyber-libraire. Mais c'est plus pratique comme ça, je n'aurai pas à me les trimbaler au Costa Rica où ils auraient souffert de l'humidité en venant alourdir mon sac. J'ai finalement craqué sur le livre « Inspiring generations » avec ses 150 histoires sur 150 ans. Un beau pavé mais je m'en moque puisque je n'aurai pas à le transporter. Il y a aussi les petits livres de méditation avec des photos magnifiques assorties de belles citations. Il y en a plusieurs volumes. Les photos ont toutes été prises par le photographe qui donne ses conseils dans « Photographer's guide to Yosemite ». 
Le salon où je me réfugie au chaud pour internet
Il y a une photo qui m'a particulièrement marqué. C'est une belle feuille jaune prise en gros plan, tombée entre la fourche d'un arbuste aux rameaux grenats avec un fond flou rendu par une profondeur de champ courte. Un sujet tout simple auquel il suffisait juste de penser. Du coup j'ai cherché moi aussi à faire des photos semblables, en sortant des traditionnels panoramas pour offrir des clichés différents. Ça se voit déjà sur quelques photos d'hier mais aujourd'hui je veux aller plus loin. Je cherche donc des arbres et arbustes aux belles couleurs. Cela m'a mené jusqu'à l'hôtel Ahwahnee. Son nom découle des premiers habitants de la vallée, une tribu d'Indiens dont les documentaires disent pudiquement qu'ils ont été décimés par le monde moderne. 
Une manière de fermer les yeux sur la responsabilité des pionniers. Au début, à la création du parc, il en existait encore avec les hommes enrôlés comme gardes et les femmes servant comme femmes de chambre ou restant à la maison pour confectionner des objets d'artisanat pour les touristes. Mais ils perdirent leurs habitudes, leur façon de se vêtir et celle de manger. Et quand un peuple commence à perdre ses traditions, c'est la fin de sa civilisation. L'hôtel est une grande bâtisse de pierre et de bois qui ressemble à un manoir bavarois. Il se situe dans une belle prairie, entouré d'une forêt qui appartient au domaine, le tout au pied d'un dôme. 
C'est un hôtel de grand luxe, avec un valet ganté qui vient vous prendre la voiture pendant que des grooms tout aussi gantés placent vos bagages sur un chariot doré. Il n'y a rien à faire. Juste à sa garer devant l'entrée comme un handicapé. Ensuite c'est un long tapis rouge qui mène jusqu'à la porte de l'hôtel. Là vous trouverez un concierge stylé aux petits soins à même de satisfaire tous vos souhaits. Et il n'y en a pas qu'un, c’est un vrai escadron de concierges. Autour on trouve des boutiques d'art, une librairie, un grand salon avec cheminée et des restaurants. La moquette est si épaisse que le pied s'y enfonce comme dans des sables mouvants. 
Pour ma part, j'ai poussé la porte qui mène au jardin. Sur la gauche il y a une piscine en plein air, chauffée été comme hiver avec des gens que la pluie amuse. Au milieu des pelouses poussent toutes les sortes d'arbres que l'on peut rencontrer dans le parc. C'est plein de sentiers pour que tout ce petit monde puisse se balader sans sortir de l'hôtel. Pour ceux qui ne sont pas hôtel et préfèrent plus d'intimité il y a des cabanes de luxe nichées sous les sapins, avec un feu allumé en permanence pour accueillir les potentiels clients et une table avec des verres et une bouteille de vin blanc en guise de bienvenue. Les cabanes bien que d'apparence rustiques sont très grandes et s'ouvrent toutes sur une terrasse de bois avec chaises longues. 
Quand même, ça a du bon d'être riche. Même si j'apprécie la liberté de dormir dans la voiture et l'esprit un peu roots qui en découle, un peu de confort ne fait pas de mal et dans ce genre d'endroit on a à se préoccuper de rien. La formule doit certainement plaire beaucoup car c'est plein de pensionnaires, principalement des jeunes retraités. On critique les fonds de pension américains accusés de pousser les entreprises à toujours plus de profits mais en même temps ils permettent à leurs heureux bénéficiaires de pouvoir s'offrir une escapade ici. Parfois je les envie. J'aimerais bien moi aussi pouvoir avoir de l'argent qui fructifie à des taux à deux chiffres. 
C’est le rendement minimum des fonds de pension. Avec ma pauvre assurance vie qui décline chaque année un peu plus, ça devient du foutage de gueule, sans compter les fameux prélèvements sociaux qui eux ne cessent d'augmenter. Ça me donne envie d'aller m'installer dans un paradis fiscal où je pourrais vivre des intérêts de mon argent placé. En attendant, le parc est ouvert à tous, alors riche pensionnaire ou pas, j'en profite tout autant. Il y a un endroit fantastique au bord de la rivière Merced avec Half Dome en alignement parfait qui vient se refléter dans un large méandre. C'est là que j'ai trouvé l'écureuil-koala. 
D'habitude d'un naturel dissipé et farouche, celui là semblait poser pour moi, tantôt juché sur une souche, tantôt restant en équilibre sur une branche. Quand je m'en allais il avait l'air de me suivre.
L'hôtel n'est pas tout, j'ai encore d'autres endroits à découvrir. C'est aujourd'hui ou jamais. Ainsi je suis allé assister à la projection du film que je n'avais pas vu. Comme je n'ai pas les horaires en tête, j'ai commencé par regarder celui que je connais déjà et que je vois pour la troisième fois. Ce n’est pas grave, il est toujours aussi bien. En plus j'ai sorti mon appareil photo pour filmer quelques scènes afin de retranscrire ici des propos dans leur intégralité. 
La voix de John Muir est rendue par Lee Stetson, à la prononciation, aux intonations et au rythme parfait. Je ne suis pas le seul à le remarquer car il est devenu la voix officielle de John Muir dans tous les documentaires, donnant vie à ses propos comme si c’est lui qui les prononçait. Il y a même un DVD sur Lee Steson et les coulisses de ses tournages. Il a aussi participé à une grande saga d'un semble de documentaires intitulés «America's best idea », faisant toujours la voix de John Muir dans cette grande épopée de l'histoire des parcs nationaux américains. Il faudra que je me procure ces documentaires. Ils ne sont pas tant sur les parcs en eux-mêmes mais sur l’histoire des hommes qui les ont façonnés. 
La collection est dirigée, produite et narrée par les mêmes créateurs que le documentaire du parc « Yosemite a gathering of sipirit ». Il devrait donc être de la même qualité. Je vous livre ici le discours de Roosevelt qu'il fit au Capitol de Sacramento, quelques jours après avoir campé à Yosemite avec John Muir. C'est un discours plein de sensibilité et de poésie, bien étonnant pour un chef d’État. Ça me donne envie d'en savoir plus sur lui.
« Lying out at night on those sequoias was lying on a temple built by no hand of man, a temple grander than any human architect could by any possibility build and I hope for the preservation of the groves of giant trees simply because it would be a shame to our civilization to let them disappear.
They are monument in themselves. I want them preserved. We are not building this country of ours for a day. It is to last through the ages. »
Le second documentaire, intitulé « Spirtit of Yosemite » commence très bien. Doté d'une image sublime il fait rêver, même s'il a tendance à rajouter trop de sons de cascades et d'autres éléments en post production qui ne font rien de naturel. J'étais prêt à me le procurer en sortant mais au bout d'un moment, à partir du passage sur la vie des indiens qui peuplaient la vallée, ça devient moins intéressant et beaucoup plus ésotérique, en invitant le spectateur à ressentir les esprits qui flottent dans le parc. 
J'ai même baillé un moment ! N'empêche, puisqu'on est en plein dans le sujet des indiens, j'ai fait un tour tout de suite après au musée du parc que je m'étais promis de visiter. Bien que censé être sur l'histoire du parc, les cartes et maquettes authentiques des premiers explorateurs font rapidement place aux objets conçus par les indiens et sur leur vie au quotidien. On y trouve paniers, vêtements et couvertures en peau de lapin. Dans le coin d'une scène reconstituée à la façon d'une crèche grandeur nature ils ont osé mettre une mamie indienne aux cheveux blancs tressés et au teint buriné, coincée sous un projecteur, en costume traditionnel d’où sortent deux chaussettes rouges coincées dans deux sandales de piscine en plastique bleu, en train de tresser des rameaux pour en faire des paniers et corbeilles. 
Je me suis d'abord demandé si elle était réelle, si ce n'était pas un automate. Mais non. On pourrait croire que c'est un gag mais c'est plutôt pathétique. Elle était là, la tête penchée sur ses doigts, dans son monde, imperturbable face aux visiteurs qui passaient. Ça aurait mérité une photo mais aurait aussi fait encore plus bête de foire alors je me suis abstenu.
Dans le premier documentaire ils parlent de Ansel Adams, un photographe du siècle dernier (1902-1984) qui a participé à la notoriété du parc de Yosemite à travers ses clichés en noir et blanc qui ont fait le tour du monde et lui ont valu de nombreux prix. C'est l'un des plus grands photographes de toute l'Histoire. Je ne le savais pas. 
Une galerie lui est dédiée dans le parc alors j'y ai fait un saut. Ses photos sont toutes très belles et il s’est donné beaucoup de mal pour les prendre. Ses œuvres qui ne sont pourtant que de simples reproductions se négocient à prix d'or. Compter 295 dollars pour le plus petit format à près de 700 pour les plus grandes avec un joli cadre autour. Pour les fauchés, il reste les cartes postales et différents beaux livres avec ses clichés dedans. Dans la galerie on trouve aussi un livre, une autobiographie qu'il a écrite un peu avant sa mort. Ça me donne envie de lire son histoire. Il y a aussi un DVD qui offre un documentaire intitulé « Ansel Adams photographer ».
Tout cela m'a mené jusqu'à la fin de l'après midi. Alors que je rejoignais la voiture j'ai croisé en chemin un cerf, un pacha affalé dans les herbes et couché sur les feuilles mortes en train de piquer un somme. D'habitude on les voit toujours debout, à brouter ou se promener. Là c'est comme si je faisais partie de leur intimité. Il avait les yeux parfaitement clos, la tête couchée sur le sol, bien embêté pour y trouver une position avec ses bois qui le gênaient. De temps en temps il ouvrait un œil torve pas impressionné par les gens qui passaient et le prenait en photo. J'ai pu me rapprocher ainsi de très près, rampant au sol comme un tireur embusqué. Mais je ne tire que les portraits, pas de panique !
En parlant de panique, j'ai retrouvé Tic à Yosemite West en pleine folie. Il faisait des bonds, des volte-faces, grimpait à un sapin pour mieux en redescendre. La pluie a l'air de l'amuser. A moins qu'il n'ait trouvé un pin aux pommes magiques. En tout cas il ne voulait pas se coucher. Tout le long du dîner je le regardais faire son cinéma à travers la vitre de la voiture. C'est mieux que de regarder la télévision ! Il rentrait dans sa souche trouée puis en ressortait soudainement pour faire un nouveau tour. Sans doute sa manière à lui pour me dire au revoir. C'est une bien belle image qui me restera de Yosemite. Enfin, je laisse le mot de la fin à John Muir à qui je pensais à chaque pas que je posais en me disant qu'il avait peut être marché là avant moi. Sans lui, ce parc fabuleux n'existerait pas.
« Everybody needs beauty as well as bread, places to play in and pray in, where nature may heal and give strength to body and soul alike. This natural beauty hunger is made manifest in our magnificent national parks. Nature's sublime wonderlands. The admiration and joy of the world. »

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