J'ai deux stars
californiennes que je côtoie tous les jours. Oubliez les sylphides
peroxydées, les miennes sont plutôt du genre dodues, velues, avec
du poil dans les oreilles ! Ce sont deux écureuils que je
retrouve au même endroit avec joie. Ils sont de la même famille,
celle des écureuils intermédiaires au poil couleur marmotte. Ce ne
sont pas les gros gris cendrés ni les petits rayés. Mais ils sont
tout aussi drôles. Tac, c'est celui du pique-nique, toujours affamé.
Il mange tout et dit non à rien. Tout ce qui traîne est ça de
pris. Il m'a fait sursauter l'andouille alors que je préparais le
déjeuner avec mon réchaud sur le toit de la voiture.
Je venais
d'ouvrir une boîte de conserve d'haricots blancs dont j'avais vidé
le jus amidonné à côté. J'ai failli lui marcher dessus. Il était
en train de laper le jus avant qu'il ne s'infiltre avec sa petite
langue rose. Il faisait le même bruit qu'un chat en train de boire
un bol de lait. Tout excité, il allait et venait autour de la
flaque, ne perdant pas une goutte. Tout cela lui a ouvert l’appétit.
L'air de rien, il a filé sous la voiture et je l'ai revu dressé sur
ses pattes de derrière en train d'observer ce que j'avais dans le
coffre que j'avais laissé ouvert. Le temps que j'aille voir ce qu'il
faisait, il était déjà dedans et m'a sauté à la figure comme le
clown d'une boîte de farces et attrapes.
J’étais en train de
préparer la salade et ça le rendait comme fou avec toutes ces
odeurs de tomate, de croûtons, de poivron et de graines de
tournesol. Tandis que j'étais assis en train de déguster la salade,
il a mené une nouvelle attaque. J'ai entendu ses griffes en train de
me rayer la voiture. Il a passé sa petite tête sous la portière
ouverte, me regardant de ses petits yeux noirs et brillants, le nez
frétillant comme un lapin. Puis il a posé une patte sur le bas de
caisse, l'autre repliée sous son jabot, comme s'il était en train
de faire l’aumône pour que je lui donne quelque chose. Comme rien
ne venait, ce sont les deux qu'il a posées pour se hisser plus haut
et regarder ce que je mangeais de si bon dans mon bol en plastique
vert.
Puis, bien décidé à participer au banquet, il est monté
dans la voiture. Je l'avais à mes pieds et je l'ai chassé avant
qu'il ne me monte sur les genoux ou qu'il me morde. Il a beau ne pas
être très farouche, c'est quand même une bestiole sauvage qui
n'aime pas qu'on l'embête. En fait il a sa tanière juste au bord du
parking. C'est un trou à la base d'un arbre qui a un moignon de
branche morte qui lui sert de poste de guet et où il va se réfugier
quand il sent un danger.
Avec tout le cinéma
qu'il me fait le repas n'a pas beaucoup avancé. J'étais plus
souvent avec l'appareil photo, à quatre pattes, parfois allongé sur
le sol pour être à la même hauteur que cette petite créature.
Dans ces conditions j'ai dû faire réchauffer les haricots plusieurs
fois. Qu'importe s'il me met en retard pour l'exploration de la
vallée, ses mimiques et ses pérégrinations sont un spectacle
auquel on pourrait y passer la journée. J'aime bien quand il se
tient debout sur ses pattes arrières, alerté par un bruit ou quand
il tient entre ses petites pattes un aliment qu'il a trouvé. Il
tient ça comme un sac à main, de ses petits doigts préhensiles
comme ceux des singes. Un moment il a disparu alors que je
m’apprêtais à lui donner une pelure de poire. C'est que je l'ai à
l’œil, le lascar ! Il était parti plus loin. Je l'ai
retrouvé en train de se battre avec deux corbeaux qui le
pourchassaient tout bec devant.
Des élèves de Mariposa en sortie du
mercredi après midi venaient de terminer leur pique-nique à côté
du gros bus orange qui les avait déposés. Ils avaient laissé plein
de trucs par terre, dont des rondelles de tomates qui intéressaient
plus particulièrement Tac. Les corbeaux ont fini par partir plus
loin pour être tranquille et échapper aux assauts de l'écureuil,
emportant au passage des trucs dans leur bec. Mais ils en ont laissé
suffisamment pour que Tac se régale. Il a mangé une rondelle de
tomate entière, en commençant par le bord qu'il faisait tourner en
spirale entre ses pattes jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Il
avait du jus partout qui teintait le poil plus clair autour de sa
bouche.
Un vrai morfale ! Après quoi il s'en est retourné sur
son trognon de branche, bien repu, pour se reposer un peu. Il est
resté ainsi immobile, les yeux ouverts mais fixes. Il a bien fallu
que je m'en sépare. Maintenant que je sais où se trouve sa
cachette, je sais où le retrouver. Il va me faire rester le con.
J’avais prévu de partir demain mais j'ai de la peine à quitter
Yosemite. Et puis ce sont finalement deux jours de pluie attendus au
lieu d'un. Alors autant les passer ici où il y a tout ce qu'il faut
pour s'occuper. En plus maintenant j'ai un copain !
La perturbation a
commencé à arriver dans l'après midi. Fini le ciel bleu, on a
désormais un ciel tout gris.
Mais Yosemite est bien quel que soit le
temps. Les scènes sont beaucoup moins contrastées, ce qui permet de
faire des photos sans se casser la tête sur l'exposition à adapter
entre des cimes ensoleillées et une forêt coincée dans l'ombre. Et
puis les odeurs de résine sont toujours là. Sans oublier les
couleurs des feuilles toujours aussi chatoyantes. A chaque jour une
nouvelle inspiration. Au bout de près d'une semaine dans le parc je
trouve toujours quelque chose à prendre en photo, un détail que je
n'avais pas remarqué ou une ambiance inédite. Tandis que j'étais
occupé à feuilleter les bouquins du centre des visiteurs ils ont
annoncé la projection du film « Yosemite – A gathering of
spirit ».
Le parc national dispose de deux films différents et
je n'en ai vu qu'un car quand j’étais venu c'était le seul qui
passait. Cette semaine ils ont dû changer la programmation et passer
l'autre. Aussi je suis allé assister à la projection. En fait
c'était le même film que la dernière fois mais j'ai pris plaisir à
le regarder à nouveau. C'est étonnant de voir qu'avec des sous
titres en anglais je comprend tout ce qu'ils disent alors que si je
fais abstraction des sous titres, je n'arrive pas à faire la
séparation entre chaque mot. C'est mon problème avec les langues.
Je ne suis pas habitué à la prononciation. Je suis sûr qu’avec
un peu de temps et à force de voir des trucs en anglais sous titrés
en anglais ça finirait par rentrer.
Le documentaire, axé sur
l'histoire du parc dont je ne reviendrais pas dessus, contient plein
de photos d'époque, prises avant que le parc n'existe ou juste
après. On reconnaît tous les endroits, sauf la vallée de Hetch
Hetchy, la voisine de Yosemite Valley et aussi belle qu'elle, avec
une rivière qui serpente dans une vallée plate entourée de
cascades et de forêts. On comprend pourquoi cette vallée était si
chère au cœur de John Muir. Eh bien on voit aussi une photo après
l'inondation de la vallée. Quel désastre ! C'est comme si on
décidait de noyer la vallée de Yosemite sous les eaux. Impensable !
Ce n'est plus qu'un lac avec une chute d'eau qui ne se jette plus de
haut et qui finit sa course dans un pauvre lac qui semble avoir
englouti la moitié du paysage.
Dès lors, ce n'est pas très
étonnant que John Muir en soit mort de chagrin. Il y a une route qui
mène au barrage en venant de la 120 depuis San Francisco. J'ai
refusé de m'y rendre. Je ne veux pas avoir à penser à comment ça
devait être avant. Puisque le coin est désormais protégé par le
statut de parc national, n'y a t-il pas moyen de détruire ce barrage
ou est-ce que le mal est fait ? Est-ce que la nature peut
retrouver ses droits et récupérer la vallée à son état
original ? Je suppose que non. Je ne dois pas être le premier à
me poser la question sinon je pense qu'il auraient déjà eu le
courage de faire sauter ce barrage. Il est dit que les intérêts
économiques n'ont pas lieu d'être dans les parcs nationaux.
Quand
on pense que cette vallée est restée sublime pendant des millions
d'années, abritant des cerfs et des petits écureuils qui ont dû
finir noyés. En l’espace de quelques années on a rayé ça de la
carte à jamais. De quel droit ?
Après Tac il y a Tic.
C'est la même race d'écureuil. Je le retrouve le soir. Il a élu
domicile dans une souche trouée à côté de là où je me gare la
nuit. On a les mêmes horaires. Il s'y glisse avant que la nuit
n'arrive. Il rejoint sa cachette en sautillant sur les troncs
d'arbres couchés au sol, passant de l'un à l'autre en gardant une
vue d'ensemble. Il prend toujours les mêmes troncs, ça lui permet
de retrouver son chemin.
Vous ne le verrez pas en photo, je le vois
toujours entre chien et loup. De toute façon vous ne verriez pas la
différence d'avec Tac, ils sont tout pareil ! Le matin, je suis
sûr que c'est lui qui vient farfouiller sous la voiture dès les
premières lueurs du jour. Il fait un vrai raffut et je suis obligé
de m'en aller de peur qu'il ne me grignote un câble. Tic et Tac, mes
deux petites mascottes de Yosemite, deux petites bêtes du bon Dieu
que je vais avoir du chagrin à quitter.













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