Au nord de Redwood
s'étend le secteur de Jedediah Smith. C'est un endroit à côté de
Crescent City, sur les hauteurs, où coule une multitude de rivières.
C'est un parc d’État qui tire son nom d'un trappeur qui arriva en
Amérique en 1828. La côte du Pacifique au niveau de Redwood restait
alors largement inexplorée, aucun port n'existant aux alentours.
Jusqu'à ce que Jed Smith trace une voie qui permette de relier les
Montagnes Rocheuses au Pacifique. Les chercheurs d'or débarquèrent
au milieu des années 1850, après avoir trouvé de l'or sur la
plage. Le parc est traversé par un chemin merveilleux sur 10
kilomètres.
C'est une piste qui passe en longeant des cours d'eau
que l'on ne voit jamais. Elle serpente entre les séquoias, les pins
Douglas, les chênes, les rhododendrons et d'autres arbres.
Aujourd’hui le soleil brille à nouveau mais les séquoias sont si
hauts que le soleil ne pénètre qu'en minces et rares rayons
jusqu'au sol.
Le séquoia côtier est
bien différent de celui de la Sierra Nevada. Ainsi, pas de risque de
double emploi. Déjà le tronc est plus fin et l'écorce d'un beige
virant au gris clair, au contraire de son cousin à l'écorce orange.
Je me demande même pourquoi ils les ont appelés redwoods. Mais il
paraît que l'intérieur revêt cette couleur, due à la présence de
tannins dans tout le cœur de l'arbre.
Ce sont ces tanins qui lui
donnent une telle longévité, ceux-ci agissant comme agents
anti-fongiques et qui rebutent les insectes. Les séquoias côtiers
sont les arbres les plus hauts du monde, avec des hauteurs dépassant
plus de 110 mètres. Ils appartiennent à la famille des cyprès et
ont la même feuille découpée que les cupressus de nos haies. Ils
partagent avec eux les mêmes petits pommes de pins, de la taille
d'une olive. Vue la taille de l'arbre on aurait pu s'attendre à une
pomme de pin en rapport. Pas du tout, ce géant fait dans la
sobriété. Les séquoias sont les ancêtres de tous les arbres,
apparus il y a 200 millions d'années à l'ère des dinosaures.
Ils
couvraient alors toute l'hémisphère nord. Les changements de climat
successifs et l'apparition des montagnes ont contribué au déclin
des forêts de ces arbres. Aujourd'hui les séquoias côtiers ne
poussent plus que le long de la côte de la Californie où ils
trouvent les conditions idéales de pluie et de brouillard tout au
long de l'année avec un climat tempéré. En effet les redwoods ne
peuvent pas résister à la sécheresse et aux températures
extrêmes. On ne leur connaît aucun ennemi naturel. S'ils ne sont
atteints par aucune nuisance, les séquoias meurent de vieillesse et
les vents forts de l'océan les aident à tomber à terre où ils
pourriront en permettant de nourrir tout un écosystème en
enrichissant le sol.
Leurs graines sont minuscules, ressemblent à
celles d'une tomate et leur viabilité est faible. De ce fait,
l'arbre a une particularité unique parmi les conifères. Il y a des
bourgeons situés à la base de l'arbre qui peuvent donner des rejets
à l'origine de nouveaux arbres. C'est étonnant de penser qu'un si
grand arbre puisse naître d'un rejet maigrelet.
La piste de Howland Hill
est incroyable de beauté. Elle passe à travers une cathédrale
végétale qui s'étend sans fin, avec des troncs moussus, des
fougères dégoulinantes d'humidité, un sol gorgé d'eau comme une
éponge et des lichens qui pendent aux branches comme de la barbe de
père Noël.
C'est plein de petits ruisseaux qui glougloutent. On a
l'impression d'évoluer dans une de ces forêts reproduites sur des
posters qui couvrent des murs entiers. C'est d'une telle humidité
que le temps de se garer pour prendre une photo et l'intérieur de la
voiture est tout embué. Les feuilles sont trempées comme s'il
venait de pleuvoir. Pas étonnant que tout pousse de la sorte. C'est
une vraie forêt vierge et dense comme sous les tropiques. On y
retrouve le même vert flashy illuminé par un rayon de soleil qui
forme des faisceaux autour des arbres comme une apparition divine.
C'est surtout dans le courant de l'après midi que l'effet est le
plus visible, lorsque le soleil est moins haut et que la lumière
tente de passer de biais.
Il y a tout un tas de
petits sentiers de randonnée qui partent le long de la piste en
s'enfonçant dans la forêt pour s'y perdre. J'en ai pris un, après
avoir pique niqué au pied d'un séquoia. Il y a des bancs avec des
inscriptions en hommage à une personnalité qui a œuvré à la
préservation de la région. A côté il y a des citations de poètes
qui sont passés par là et qui invitent à la médiation, comme
celle-ci, de Daniel Mark Epstein :
« There is no
temple like these woods
No pillar like these
redwood trees
So tall, angels of
daylight descending
In their arms bring joy
and peace
So kind, they sustain the
sky. »
![]() |
| Remarquez la taille des deux promeneurs |
La forêt est d'un
silence absolu. On n'y entend pas le souffle du vent, retenu plus
haut dans les branches. Il n'y a pas un seul oiseau qui gazouille.
C'est le silence à l'état pur, presque inquiétant. La piste
s'achève au niveau de Stout Grove, un point d'intérêt qui longe la
rivière Smith où vivent truites et saumons. C'est un endroit tout
plat avec un sentier de moins d'un kilomètre qui passe au milieu
d'une concentration dense de redwoods. On y rencontre Stout Tree, le
roi de la forêt, avec ses 105 mètres de hauteur. A une telle
hauteur on se demande comment ces géants peuvent encore tenir
debout, surtout quand on sait qu'ils ne possèdent pas de racine
pivot et que celles ci sont peu profondes. En revanche elles
s'étendent sur des dizaines de mètres autour de l'arbre. C'est sans
doute cette assise qui leur permet de soutenir leur poids.
Dans la forêt vivent
ours et pumas. Les pumas sont les plus difficiles à observer. D'un
naturel craintif ils ne se laissent pas voir et ne cherchent pas à
s'approcher de l'homme. Au cas où l'on en rencontrerait un, il faut
lever les bras pour paraître plus grand et surtout ne pas courir,
l'animal nous prenant alors instinctivement pour une proie. Il faut
au contraire reculer lentement, sans jamais tourner le dos. Ces
conseils valent aussi pour l'ours. Au final je n'en aurai pas vu
d'autres depuis Séquoia. C'est dommage. En même temps cela vaut
peut être mieux. C'est comme pour les élans d'hier, j'ai lu après
coup qu'il ne faut pas s'en approcher, que ceux ci sous un air bonace
peuvent piquer des crises et vous foncer dessus. Vu le poids de la
bête ça peut mal finir. Pour nous.
Pour le retour, on a le
choix entre emprunter une route qui rallonge ou revenir sur ses pas
par la piste. C’est cette dernière solution que j'ai choisie. Je
ne me lasse pas de ce petit safari au milieu des séquoias. Je roule
quasiment au pas, scrutant les détails de tous côtés, une souche,
un tronc mort sur lequel poussent des fougères et d'autres plantes
qui dégringolent en un jardin suspendu. Il y a toujours quelque
chose à voir, et en regardant de près, aucun coin n'est pareil,
chaque détour révélant une nouvelle ambiance toujours dans une
harmonie de lumière, de formes et de couleurs. C'est une vraie forêt
paradisiaque dont je ne voulais plus m'extraire.
5 heures pour faire
deux fois 10 kilomètres, on peut dire que c'est un record ! En
plus ce parc est le moins fréquenté de tous ceux que j'ai vus
jusqu'à présent. J'ai dû croiser une dizaine de voitures seulement
de tout l'après midi.
En sortant de la forêt,
stupeur ! Je pensais voir la côte sous un soleil
resplendissant, c'est tout le contraire. Un épais brouillard couvre
le littoral en s'évanouissant ensuite sur les hauteurs et dans la
forêt. Le phénomène est unique. Ce n’est pas un brouillard
immobile mais une brume qui se forme juste au dessus de l'océan, que
l'on voit glisser à sa surface avant de s'élever en volutes au
niveau du rivage.
Le brouillard est plus chaud que le reste de l'air.
Son contact réchauffe, ce qui est d'autant plus étonnant. Il se
forme en fait par la rencontre de l'air chaud avec les eaux froides
du Pacifique. Ce choc thermique crée une condensation immédiate.
Comme aujourd'hui le soleil est de la partie, toutes les conditions
sont requises pour que les différences de température soient
réunies. Marcher dès lors sur la plage est une expérience
fantastique. On peut être au milieu et ne plus voir ni l'océan ni
le bord de la plage, comme si on était perdu dans un désert de
sable. Les traces derrière nous s’effacent tandis que le soleil
ressemble à une pleine lune à travers un ciel voilé.
Ça donne une
ambiance très énigmatique. En autre merveille, par moments le
brouillard devient moins dense et c'est alors un arc au ciel qui
s'élève autour de la brume avec la silhouette d'arbres qui
apparaissent au loin tel un mirage.
C'est au bout de Crescent
Beach que je campe ce soir. Le camping se situe au bout d'une petite
route, après un sentier de 800 mètres qui longe la côte du haut
d'une falaise et qui conduit à une petite crique. Le terrain de 5
emplacements s'étend juste derrière, le long d'un ruisseau qui se
jette sur la plage, sous des arbres où des lapins viennent brouter
l'herbe grasse. J'ai pris l'emplacement le mieux, celui sous un
conifère avec des aiguilles douillettes pour mon dos et pour
m'isoler de l'humidité.
Et puis c'est celui le plus près de la
plage et le moins humide. J'étais tout seul quand j'ai planté la
tente. Après, pour éviter de me trimbaler la bouffe jusqu’au
lieu de bivouac, je suis retourné à la voiture me faire à manger
là bas, pendant qu'une randonneuse solitaire lestée d'un lourd et
haut sac à dos prenait la direction du camping. Je l'ai retrouvée
au coucher du soleil. Elle dormait déjà, épuisée après une
journée de marche. Si aux États-Unis il y a des feignasses qui
aiment leur confort dans leur bus camping-car, d'autres préfèrent
la grande aventure en arpentant inlassablement des kilomètres de
sentiers de parcs nationaux. C'est ça l'Amérique : un pays
d’extrêmes où tout est possible... dans la limite où ce soit
permis...















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