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vendredi 7 novembre 2014

Redwood : Prairie Creek

Aujourd'hui, place à l'exploration du secteur sud du parc que je réservais pour un jour de beau temps. Pour hier, il y a un épisode qui manque car il a plu toute la journée sans aucune interruption jusqu'à une heure avant le coucher du soleil. Je suis allé faire un saut au centre des visiteurs voir les prévisions météo. Ils n'affichent que celles du jour. Je ne vois pas bien l'intérêt, il suffit de jeter un œil dehors. Du coup je suis allé voir sur internet, en faisant traîner le truc question de m'occuper. Ça m'a permis de définir des lieux à visiter sur le chemin de San Francisco le long de la fameuse Highway 1. Par contre, au moment de remettre les gaz j'étais bien embêté. 
Plus de jus, juste un déclic poussif avec des témoins qui brillent qu'à moitié. Il faut dire que je n'étais pas très malin, j'ai laissé tourner le transformateur qui me permet de délivrer du 220V pour charger mes bidules électroniques le moteur éteint. Mais je l'ai déjà fait, ce n’est pas ça. Le temps hier était si bouché et brumeux qu'il fallait conduire avec les phares en pleine journée. Et au moment de me garer j'ai oublié de les éteindre. J'ai essayé plusieurs fois de redémarrer, rien à faire. Heureusement j'avais squatté le wifi d'un motel à côté d'une station service. Je suis donc allé là bas demander si quelqu'un pouvait me dépanner. Après avoir fait le tour des employés, aucun n'avait de câble.
Il fallait donc faire venir un garagiste. Ça allait bien me coûter un bras cette affaire. Tandis que la caissière lui téléphonait, je suis quand même allé réessayer un coup pour voir. Si c’est comme l'appareil photo, en laissant reposer l'appareil quelque temps, je peux encore parfois prendre une ou deux photos à nouveau. Ça a marché pareil avec la voiture. Soulagé, je suis allé prévenir d'annuler le dépannage. Pour le coup, j'ai laissé le moteur tourner et je suis parti rouler pendant une demie-heure, tout feux éteints, à la limite de ne pas vouloir utiliser les essuie-glaces. Je ne sais pas combien il faut de temps pour recharger une batterie à plat, j'ai préféré voir large plutôt que de me retrouver le lendemain matin coincé au fond d'un endroit de bivouac loin de tout.
Avec tout ce qu'il a plu hier tout est en déconfiture, dégouline de partout et trempé jusqu'à la corde. Cela fait les affaires des élans qui avaient disparu de la circulation, cachés je ne sais où en attendant des jours meilleurs. Ce matin ils sont là, à brouter sur les bas côtés, traversant nonchalamment, faisant comme chez eux. On ne voit jamais un élan tout seul. Ils sont toujours pas troupeaux. Les mâles sont les plus gros, encore plus imposants que les cerfs par chez nous et plus massif qu'un cheval. Ils peuvent peser jusqu'à 600 kilos. Ils ont des bois très longs. Plus ils sont longs et plus ce sont des pachas, vautrés dans les prés et veillant à leur harem. 
En ce moment c’est la période des ruts, alors mieux vaut ne pas s'approcher d'eux, surtout des femelles si on ne veut pas finir embrocher par le mâle dominant. L'espèce d'élan qui a élu domicile ici s’appelle l'élan Roosevelt et c'est la plus importante sous-espèce d'élan de toute l'Amérique du Nord. Il en restait seulement 15 en 1925. Un seul troupeau venu se réfugier à Prairie Creek, tout fraîchement désigné parc d’État. Depuis ils ont bien remonté la pente et on les voit partout. Autour des maisons, dans les jardins, les ranchs, les bas côtés de la route. Dès qu'il y a de l'herbe ils sont là. Comme quoi la déforestation n'a pas que du mauvais. 
En effet dans les forêts de séquoias on ne les voit pas. Il n'y a rien à manger pour eux. Les élans ont même leur propre radio. Si si ! Elk Radio, sur la bande AM. Ils donnent la fréquence le long de l'autoroute. Je suppose qu'ils doivent donner des renseignements sur les endroits où ils sont et inviter les automobilistes à lever le champignon.
A Prairie Creek il y a un chemin qui rejoint l'océan au bout de 10 kilomètres au niveau de la plage de Gold Bluffs. C'est là que les premiers chercheurs d'or trouvèrent des pépites, ce qui suscita l'arrivée massive d'autres personnes et la création de la ville de Crescent City quelques dizaines de kilomètres plus au nord. 
La côte est battue par les vagues. Ici le sable est gris. A d'autres endroits il est noir, ce qui montre l'activité volcanique et sismique de la région. D'ailleurs le secteur autour de Redwood est classé zone à haut risque pour les tsunamis et il y a des panneaux qui fleurissent un peu partout pour désigner les zones à éviter. Je ne vous apprendrai rien en racontant que la Californie est dans une zone où deux plaques tectoniques se rencontrent. C'est à cet endroit du globe qu'a été enregistré le second plus gros tremblement de terre au monde et le premier de toute l'histoire des États-Unis. C'était en 1964. L'épicentre était situé en Alaska mais un tsunami a balayé la côte, avec une série de vagues dont la plus haute, de plus de 6 mètres, s'est abattue sur Crescent City, emportant des centaines de bâtiments et des milliers de voitures. 
Depuis 1933, c'est 34 tsunamis qui ont frappé la région. Aussi la nuit je choisis des coins en haut de falaises, bien à l'abri. On ne sait jamais...
Quatre kilomètres après Gold Bluffs Beach, le chemin arrive à Fern Canyon, après avoir traversé des ruisseaux dans lesquels il faut rouler. J'ai hésité longuement à traverser un de ces ruisseau, assez profond, de peur de noyer le moteur. Mais en faisant gaffe ça passait. Fern Canyon est un endroit incroyable qui vaut le déplacement à lui tout seul. C'est une gorge profonde de 9 mètres aux parois tapissées de fougères luxuriantes sur toute leur hauteur. Il n'y a pas de sentier. 
Il faut marcher dans le lit du ruisseau dont l'eau gelée me rappelle étonnamment la randonné au fond du canyon à Zion. Le ruisseau est encombré de troncs et de branches qu'il faut parfois escalader. Tout est humide et pourri. Il faut faire très attention à ses appuis car tout est très glissant. Des petits torrents se jettent aussi des hauteurs, finissant en fine pluie au fond de la gorge. C'est plein de mousses perlées de gouttes d'eau. Les fougères sont resplendissantes de vitalité. J'aurais pu continuer loin l'exploration du canyon mais là encore mes pieds gelés m'ont fait stopper toute aventure. J'ai croisé des randonneurs qui y allaient gaiement mais ils avaient prévu le coup. 
Ils pataugeaient là dedans en grosses godasses imperméables. Même si on n'a jamais d'eau au dessus de la cheville, ça suffit pour avoir le pied engourdi et une perte de contrôle de ses mouvements.
De retour sur le chemin vers Prairie Creek, avec le soleil à son zénith qui réchauffe l'atmosphère, c'est un spectacle féerique qui anime la forêt. Le sol gorgé d'eau de la veille s’évapore en nappes de brumes à travers lesquelles filtrent les rayons du soleil. S'il y a deux jours j'avais été admiratif devant ce phénomène, ce n'est rien comparé à aujourd'hui. Du coup je m'arrête partout, trouvant à chaque fois un coin encore plus photogénique que le précédent. 
Comme quoi la pluie ça a du bon et ça valait le coup d'attendre et de retarder mon programme d'un jour. Il pleut beaucoup dans le coin, jusqu'à 3 mètres d'eau selon les années. C'est pour ça que tout est aussi luxuriant et ressemble à une jungle, les tropiques en moins.
A Prairie Creek il n'y a pas que des élans. Il y a aussi un camping avec un seul camping-car dessus. On y trouve des douches bien pratiques qui fonctionnent avec un demi dollar pour cinq minutes de bonheur. On peut rallonger le temps en ajoutant d'autres pièces. C'est devenu mon QG. J'y jette mes ordures, remplis mon bidon d'eau et lave les vêtements dans un lavabo qui ne dispense que de l'eau chaude. 
Pendant ce temps, comme la voiture était ouverte aux quatre vents, un geai bleu est venu chaparder dans le coffre. Je l'ai surpris alors que je refourguais le bidon. J’étais aussi surpris que lui. Ce n’est pas tous les jours qu'un gros oiseau bleu vous file une aile à moitié dans l’œil. Je ne sais pas ce qu'il m'a piqué mais en tout cas il ne voulait plus lâcher l’affaire, restant sur une branche au dessus de la voiture en attendant que je décanille, piaillant d'impatience.
De l'autre côté de l'autoroute se trouve une route qui grimpe sur les hauteurs en s'enfonçant dans la forêt. Elle mène au départ d'un sentier de randonnée qui conduit à Tall Trees Grove, un endroit dans la forêt où l'on a découvert le plus haut de tous les redwoods en 2006. 
Du coup l'accès est réglementé et nécessite un permis délivré au compte goutte au centre des visiteurs. 50 par jour. Non seulement il faut compter 5 km de marche aller/retour dans une pente escarpée mais en plus il faut conduire sur des miles pour arriver au parking. Il y a un plan B. C'est celui que j'ai choisi. Sur cette route, sans avoir à aller jusqu'au bout, il y a un arrêt pour une promenade populaire et facile sur le sentier de Lady Bird Johnson Grove. C'est à cet endroit qu'en 1966 une équipe de scientifiques de National Geographic trouva le plus haut des séquoias côtiers, ce qui précipita la transformation en parc national deux ans plus tard. Entre Tall Trees Grove et Lady Johnson il ne doit pas y avoir une grande différence. 
De toute façon les arbres sont si hauts qu'on a l'impression qu'ils font tous la même taille. Le long du sentier qui forme une boucle on trouve des séquoias victimes du feu. Leur tronc étant moins large que leurs cousins des montagnes, ils sont moins résistants au feu. Mais ils survivent quand même. C'est étonnant de voir un arbre dont il ne reste plus qu'une pelure, vidé de l'intérieur, et qui continue de vivre. On peut se tenir dans l'arbre et se dévisser la tête en regardant le sommet plus haut et ses branches qui nous narguent. En été on peut y trouver aussi de nombreux rhododendrons roses dont il ne reste plus que le feuillage en cette saison.
Ce soir je me suis amusé avec ma boîte de sel. Qu'on se rassure, j'ai toute ma tête. Vous allez voir, je vais vous filer des nœuds dans le cerveau. Je n'avais pas fait attention mais tous les contenants standards sont différents ici, basés sur l'once pour le poids. 5 par ci, 8 par là... Mais pas que ! Il y a aussi la livre qui vient foutre le merdier. Une livre c'est 16 onces. Ainsi ma boite de sel fait 1 livre et 10 onces (737 grammes au passage, y avait pas plus petit...). Bon, soit ! Imaginez maintenant que vous achetiez deux boîtes de sel. Quel est le poids total, hein ? Euh... 2 livres et 20 onces ? Eh bien non ! Ici quand on multiplie il faut additionner puis soustraire ! 
20 onces ça n'existe pas puisque 16 onces font une livre. On a donc un total de 3 livres et 4 onces. Comme c'est pratique un système de 16 ! Et si maintenant vous consommez la moitié d'une boîte sur les deux, combien reste-t-il pour la bouillabaisse ? Ouïe ouïe ouie, apportez moi une aspirine ! Il faut tout rediviser en once. Ça fait 26 onces plus 13 soit 39 que divise 16, ce qui donne 2 livres et 7 onces. Quelle histoire ! Imaginez si l'on avait le même système à devoir composer avec le pouce de Charlemagne et le pied de Jeanne d'Arc, en retenant l'âge du capitaine Haddock...

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