Aujourd'hui, place à
l'exploration du secteur sud du parc que je réservais pour un jour
de beau temps. Pour hier, il y a un épisode qui manque car il a plu
toute la journée sans aucune interruption jusqu'à une heure avant
le coucher du soleil. Je suis allé faire un saut au centre des
visiteurs voir les prévisions météo. Ils n'affichent que celles du
jour. Je ne vois pas bien l'intérêt, il suffit de jeter un œil
dehors. Du coup je suis allé voir sur internet, en faisant traîner
le truc question de m'occuper. Ça m'a permis de définir des lieux à
visiter sur le chemin de San Francisco le long de la fameuse Highway
1. Par contre, au moment de remettre les gaz j'étais bien embêté.
Plus de jus, juste un déclic poussif avec des témoins qui brillent
qu'à moitié. Il faut dire que je n'étais pas très malin, j'ai
laissé tourner le transformateur qui me permet de délivrer du 220V
pour charger mes bidules électroniques le moteur éteint. Mais je
l'ai déjà fait, ce n’est pas ça. Le temps hier était si bouché
et brumeux qu'il fallait conduire avec les phares en pleine journée.
Et au moment de me garer j'ai oublié de les éteindre. J'ai essayé
plusieurs fois de redémarrer, rien à faire. Heureusement j'avais
squatté le wifi d'un motel à côté d'une station service. Je suis
donc allé là bas demander si quelqu'un pouvait me dépanner. Après
avoir fait le tour des employés, aucun n'avait de câble.
Il fallait
donc faire venir un garagiste. Ça allait bien me coûter un bras
cette affaire. Tandis que la caissière lui téléphonait, je suis
quand même allé réessayer un coup pour voir. Si c’est comme
l'appareil photo, en laissant reposer l'appareil quelque temps, je
peux encore parfois prendre une ou deux photos à nouveau. Ça a
marché pareil avec la voiture. Soulagé, je suis allé prévenir
d'annuler le dépannage. Pour le coup, j'ai laissé le moteur tourner
et je suis parti rouler pendant une demie-heure, tout feux éteints,
à la limite de ne pas vouloir utiliser les essuie-glaces. Je ne sais
pas combien il faut de temps pour recharger une batterie à plat,
j'ai préféré voir large plutôt que de me retrouver le lendemain
matin coincé au fond d'un endroit de bivouac loin de tout.
Avec tout ce qu'il a plu
hier tout est en déconfiture, dégouline de partout et trempé
jusqu'à la corde. Cela fait les affaires des élans qui avaient
disparu de la circulation, cachés je ne sais où en attendant des
jours meilleurs. Ce matin ils sont là, à brouter sur les bas côtés,
traversant nonchalamment, faisant comme chez eux. On ne voit jamais
un élan tout seul. Ils sont toujours pas troupeaux. Les mâles sont
les plus gros, encore plus imposants que les cerfs par chez nous et
plus massif qu'un cheval. Ils peuvent peser jusqu'à 600 kilos. Ils
ont des bois très longs. Plus ils sont longs et plus ce sont des
pachas, vautrés dans les prés et veillant à leur harem.
En ce
moment c’est la période des ruts, alors mieux vaut ne pas
s'approcher d'eux, surtout des femelles si on ne veut pas finir
embrocher par le mâle dominant. L'espèce d'élan qui a élu
domicile ici s’appelle l'élan Roosevelt et c'est la plus
importante sous-espèce d'élan de toute l'Amérique du Nord. Il en
restait seulement 15 en 1925. Un seul troupeau venu se réfugier à
Prairie Creek, tout fraîchement désigné parc d’État. Depuis ils
ont bien remonté la pente et on les voit partout. Autour des
maisons, dans les jardins, les ranchs, les bas côtés de la route.
Dès qu'il y a de l'herbe ils sont là. Comme quoi la déforestation
n'a pas que du mauvais.
En effet dans les forêts de séquoias on ne
les voit pas. Il n'y a rien à manger pour eux. Les élans ont même
leur propre radio. Si si ! Elk Radio, sur la bande AM. Ils
donnent la fréquence le long de l'autoroute. Je suppose qu'ils
doivent donner des renseignements sur les endroits où ils sont et
inviter les automobilistes à lever le champignon.
A Prairie Creek il y a un
chemin qui rejoint l'océan au bout de 10 kilomètres au niveau de la
plage de Gold Bluffs. C'est là que les premiers chercheurs d'or
trouvèrent des pépites, ce qui suscita l'arrivée massive d'autres
personnes et la création de la ville de Crescent City quelques
dizaines de kilomètres plus au nord.
La côte est battue par les
vagues. Ici le sable est gris. A d'autres endroits il est noir, ce
qui montre l'activité volcanique et sismique de la région.
D'ailleurs le secteur autour de Redwood est classé zone à haut
risque pour les tsunamis et il y a des panneaux qui fleurissent un
peu partout pour désigner les zones à éviter. Je ne vous
apprendrai rien en racontant que la Californie est dans une zone où
deux plaques tectoniques se rencontrent. C'est à cet endroit du
globe qu'a été enregistré le second plus gros tremblement de terre
au monde et le premier de toute l'histoire des États-Unis. C'était
en 1964. L'épicentre était situé en Alaska mais un tsunami a
balayé la côte, avec une série de vagues dont la plus haute, de
plus de 6 mètres, s'est abattue sur Crescent City, emportant des
centaines de bâtiments et des milliers de voitures.
Depuis 1933,
c'est 34 tsunamis qui ont frappé la région. Aussi la nuit je
choisis des coins en haut de falaises, bien à l'abri. On ne sait
jamais...
Quatre kilomètres après
Gold Bluffs Beach, le chemin arrive à Fern Canyon, après avoir
traversé des ruisseaux dans lesquels il faut rouler. J'ai hésité
longuement à traverser un de ces ruisseau, assez profond, de peur de
noyer le moteur. Mais en faisant gaffe ça passait. Fern Canyon est
un endroit incroyable qui vaut le déplacement à lui tout seul.
C'est une gorge profonde de 9 mètres aux parois tapissées de
fougères luxuriantes sur toute leur hauteur. Il n'y a pas de
sentier.
Il faut marcher dans le lit du ruisseau dont l'eau gelée me
rappelle étonnamment la randonné au fond du canyon à Zion. Le
ruisseau est encombré de troncs et de branches qu'il faut parfois
escalader. Tout est humide et pourri. Il faut faire très attention à
ses appuis car tout est très glissant. Des petits torrents se
jettent aussi des hauteurs, finissant en fine pluie au fond de la
gorge. C'est plein de mousses perlées de gouttes d'eau. Les fougères
sont resplendissantes de vitalité. J'aurais pu continuer loin
l'exploration du canyon mais là encore mes pieds gelés m'ont fait
stopper toute aventure. J'ai croisé des randonneurs qui y allaient
gaiement mais ils avaient prévu le coup.
Ils pataugeaient là dedans
en grosses godasses imperméables. Même si on n'a jamais d'eau au
dessus de la cheville, ça suffit pour avoir le pied engourdi et une
perte de contrôle de ses mouvements.
De retour sur le chemin
vers Prairie Creek, avec le soleil à son zénith qui réchauffe
l'atmosphère, c'est un spectacle féerique qui anime la forêt. Le
sol gorgé d'eau de la veille s’évapore en nappes de brumes à
travers lesquelles filtrent les rayons du soleil. S'il y a deux jours
j'avais été admiratif devant ce phénomène, ce n'est rien comparé
à aujourd'hui. Du coup je m'arrête partout, trouvant à chaque fois
un coin encore plus photogénique que le précédent.
Comme quoi la
pluie ça a du bon et ça valait le coup d'attendre et de retarder
mon programme d'un jour. Il pleut beaucoup dans le coin, jusqu'à 3
mètres d'eau selon les années. C'est pour ça que tout est aussi
luxuriant et ressemble à une jungle, les tropiques en moins.
A Prairie Creek il n'y a
pas que des élans. Il y a aussi un camping avec un seul camping-car
dessus. On y trouve des douches bien pratiques qui fonctionnent avec
un demi dollar pour cinq minutes de bonheur. On peut rallonger le
temps en ajoutant d'autres pièces. C'est devenu mon QG. J'y jette
mes ordures, remplis mon bidon d'eau et lave les vêtements dans un
lavabo qui ne dispense que de l'eau chaude.
Pendant ce temps, comme
la voiture était ouverte aux quatre vents, un geai bleu est venu
chaparder dans le coffre. Je l'ai surpris alors que je refourguais le
bidon. J’étais aussi surpris que lui. Ce n’est pas tous les
jours qu'un gros oiseau bleu vous file une aile à moitié dans
l’œil. Je ne sais pas ce qu'il m'a piqué mais en tout cas il ne
voulait plus lâcher l’affaire, restant sur une branche au dessus
de la voiture en attendant que je décanille, piaillant d'impatience.
De l'autre côté de
l'autoroute se trouve une route qui grimpe sur les hauteurs en
s'enfonçant dans la forêt. Elle mène au départ d'un sentier de
randonnée qui conduit à Tall Trees Grove, un endroit dans la forêt
où l'on a découvert le plus haut de tous les redwoods en 2006.
Du
coup l'accès est réglementé et nécessite un permis délivré au
compte goutte au centre des visiteurs. 50 par jour. Non seulement il
faut compter 5 km de marche aller/retour dans une pente escarpée
mais en plus il faut conduire sur des miles pour arriver au parking.
Il y a un plan B. C'est celui que j'ai choisi. Sur cette route, sans
avoir à aller jusqu'au bout, il y a un arrêt pour une promenade
populaire et facile sur le sentier de Lady Bird Johnson Grove. C'est
à cet endroit qu'en 1966 une équipe de scientifiques de National
Geographic trouva le plus haut des séquoias côtiers, ce qui
précipita la transformation en parc national deux ans plus tard.
Entre Tall Trees Grove et Lady Johnson il ne doit pas y avoir une
grande différence.
De toute façon les arbres sont si hauts qu'on a
l'impression qu'ils font tous la même taille. Le long du sentier qui
forme une boucle on trouve des séquoias victimes du feu. Leur tronc
étant moins large que leurs cousins des montagnes, ils sont moins
résistants au feu. Mais ils survivent quand même. C'est étonnant
de voir un arbre dont il ne reste plus qu'une pelure, vidé de
l'intérieur, et qui continue de vivre. On peut se tenir dans l'arbre
et se dévisser la tête en regardant le sommet plus haut et ses
branches qui nous narguent. En été on peut y trouver aussi de
nombreux rhododendrons roses dont il ne reste plus que le feuillage
en cette saison.
Ce soir je me suis amusé
avec ma boîte de sel. Qu'on se rassure, j'ai toute ma tête. Vous
allez voir, je vais vous filer des nœuds dans le cerveau. Je n'avais
pas fait attention mais tous les contenants standards sont différents
ici, basés sur l'once pour le poids. 5 par ci, 8 par là... Mais pas
que ! Il y a aussi la livre qui vient foutre le merdier. Une
livre c'est 16 onces. Ainsi ma boite de sel fait 1 livre et 10 onces
(737 grammes au passage, y avait pas plus petit...). Bon, soit !
Imaginez maintenant que vous achetiez deux boîtes de sel. Quel est
le poids total, hein ? Euh... 2 livres et 20 onces ? Eh
bien non ! Ici quand on multiplie il faut additionner puis
soustraire !
20 onces ça n'existe pas puisque 16 onces font une
livre. On a donc un total de 3 livres et 4 onces. Comme c'est
pratique un système de 16 ! Et si maintenant vous consommez la
moitié d'une boîte sur les deux, combien reste-t-il pour la
bouillabaisse ? Ouïe ouïe ouie, apportez moi une aspirine !
Il faut tout rediviser en once. Ça fait 26 onces plus 13 soit 39 que
divise 16, ce qui donne 2 livres et 7 onces. Quelle histoire !
Imaginez si l'on avait le même système à devoir composer avec le
pouce de Charlemagne et le pied de Jeanne d'Arc, en retenant l'âge
du capitaine Haddock...
















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