![]() |
| Gorge de Samaria depuis ses sommets |
Debout dès 7 heures, le
petit déjeuner m'attendait. Des toasts avec une corbeille pleine de
doses de beurre et de confiture, deux œufs durs et deux oranges que
j'ai pressées comme j'ai pu avec la petite cuillère. Les deux
grenobloises étaient déjà sur le départ, pour chopper le bus de
Chania à 8 heures. Cela faisait 17 ans que l'une d'entre elles
n'était pas revenu. La première fois c'était il y a 30 ans et
apparemment c'était très différent. Elles n'ont pas reconnu Sougia
qui à l'époque n'avait rien. Pas plus Agia Roumeli qui a vu fleurir
les tavernes et les chambres à louer. J'ai très bien dormi dans mon
dortoir douillet. J'ai même eu trop chaud. Christophos a dormi dans
le salon sur la banquette orange.
![]() |
| Le refuge de Kalergi en haut à droite, juste au bord de la gorge |
Je l'ai croisé alors que je
descendais aux toilettes au petit matin d'où il revenait. Il prend
bien soin d'ouvrir et fermer les portes précautionneusement. J'ai
essayé la douche, malheureusement l'eau chaude est plus proche de
l'eau froide que de l'eau tiède, j'ai dû tout remballer au bout de
plusieurs minutes où j'attendais tout nu grelottant la main sous le
jet.
A 8h30 j'étais sur le
chemin. Katsiveli est à 6 heures de marche. Il suffit au départ de
suivre une piste caillouteuse qui descend jusqu'à une bergerie. Sur
le parcours on a une vue d'un côté sur la gorge de Samaria et de
l'autre sur la baie de Chania à travers un petit canyon. Arrivé à
la bergerie une heure plus tard, la piste remonte et longe une ruche.
![]() |
| Baie de Chania au fond en bas |
Les perches de signalisation du sentier E4 sont rares mais il suffit
de suivre la piste, ce n'est pas bien compliqué. Y a un type qui m'a
rattrapé et qui avait l'air de faire un marathon, appuyé sur ses
deux bâtons de randonnée comme les skieurs des JO prêts à pousser
sur leurs bâtons pour piquer un schuss endiablé. On aurait dit un
gros insecte. J'ai un peu pressé le pas, je n'avais pas envie de me
le farcir devant à dénaturer le paysage. J'ai fini par le
distancier et je l'ai même perdu à un moment. Peut-être s'était-il
arrêté pour se reposer.
En continuant une demie
heure de plus la piste s'arrête et un truc de bique érodé prend le
relais, sans que cela soit bien évident. Je l'ai emprunté sur
quelques dizaines de mètres mais cela était de moins en moins tracé
et sans aucune balise. Bizarre !
![]() |
| Gorge de Samaria |
J'ai alors essayé de me
rappeler la dernière fois que j'avais vu une balise. Cela faisait
très longtemps. J'étais tellement lancé sur la piste que je n'y
avais plus pris gare. Maintenant tout s'expliquait. J'avais dû rater
une bifurcation, que l'autre randonneur avait dû prendre. J'ai donc
fait demi tour. Finalement il y avait bien une bifurcation mais elle
n'est pas visible en venant de la bergerie mais bien indiquée en
rebroussant chemin. Ça doit être fait exprès, je ne dois pas être
le premier à me faire prendre. N'empêche, l'autre qui me talonnais,
il aurait pu me siffler quand il a vu que je prenais la mauvaise
direction. Ça m'a fait perdre presque une heure, je m'en serais bien
passer. Pour information, si vous passez devant les ruches, c'est
trop tard, il faut prendre un sentier qui monte sur la droite juste
avant.
![]() |
| Gingilos au loin mais je suis trop loin j'ai loupé le chemin! |
Et ça grimpe sec. Mes
jambes ont du mal à me porter. La faute au sac à dos qui me
comprime les épaules et au sac à ventre lesté de deux bouteilles
d'eau. C'est bien fini de randonner avec de la bouffe. Les deux
filles du refuge voyageaient avec un petit sac de rien, libres et
légères. Je suis sûr en plus que j'ai trop à manger. Je
m'interdis pour l’instant de m’arrêter. Je me suis fixé une
pause toutes les deux heures, sinon je ne m'en sortirai pas. Mais
l'ascension du chemin vers le mont Melidaou à 2133 mètres m'aura
valu de m’arrêter deux fois. Une pour me désaltérer et enlever
ce poids sur les épaules pendant 5 minutes. L'autre pour prendre des
photos d'une vue fantastique sur la gorge de Samaria avec la baie
d'Agia Roumeli en bas.
![]() |
| Cette fois je suis sur le bon chemin |
Il y a des vautours qui passent à cet
endroit. J'ai pris une photo mais elle et un peu ratée. On est
vraiment sur la crête de la Crète. On voit des deux côtés de
l'île, depuis l'ouest et la péninsule de Gramvoussa jusqu'à Chania
en contrebas. On ne peut pas voir plus à l'est, les Lefka Ori
barrant le paysage. Et il y a des sommets de plus en plus élevés.
Désormais je vérifie
bien la présence des balises jaunes et blanches, parfois peintes sur
les rochers, parfois sur un plot. Il en va de ma survie. Avec
l'épisode de tout à l'heure, j'ai bien appris la leçon. Ne jamais
se fier à un sentier, aussi bien tracé soit-il. Juste après avoir
dépassé le Melidaou, le chemin devient enfin plat, longeant le
flanc d'une montagne qui part en précipice sur la droite, direct
dans la gorge de Samaria. La gorge est presque plus belle vue d'en
haut. Elle est couverte de pins et dominée par le mont Gingilos que
l'on aperçoit encore, de même que le refuge de Kalergi, devenu à
présent un minuscule point.
![]() |
| Vue sur les deux côtés de la Crète |
Au détour d'un virage le
mont Pachnes et ses cousins proches font leur apparition. Enfin !
Depuis le temps que je les attendais. On les reconnait tout de suite
par leurs pierres claires. Il ne pousse rien dessus ce sont que des
cailloux qui à ma grande surprise paraissent légèrement orangés
vus de par derrière. Car côté mer, ils sont tout blancs, ce qui
vaut leur nom de Leka Ori (les montagnes blanches en Grec). Le
sentier descend ensuite vers une bergerie, Pirou Mitato où j'ai
décidé de pique niquer. La bergerie n'est en fait qu'un point
d'eau, une espèce de puis en plein air qui recueille l’eau de
pluie et qui a une drôle de couleur verte avec plein d’insectes
qui flottent, d'algues et de têtards qu s'agitent en tout sens.
![]() |
| Pachnes, me voici! |
Ce
n'est certainement pas ici que je remplirai une bouteille. Car malgré
mes deux bouteilles, le stock fond comme neige au soleil. Je sais
qu'en principe je devrais trouver de l'eau potable à Katsiveli,
apportée par des bergers depuis le sommet du mont Svourichti par un
petit tuyau. Mais il se peut qu'il n'y ait plus d'eau, auquel cas je
devrai marcher une heure et demie de plus jusqu'à Rousiés, un col
au niveau du Pachnes. J'espère ne pas avoir à aller aussi loin.
A Pirou Mitato il y a une
hutte en pierres qui est si étroite et basse de plafond qu'on ne
peut pas y tenir, même assis. Sans doute un truc pour donner de
l'ombre à des brebis souffrant d'insolation.
![]() |
| Gorge de Samaria |
Car tout le coin est
une zone de pâturage pour les feta à quatre pattes. Il y en a
partout. J'ai essayé de déjeuner là mais à 13h30 sans ombre, je
n'ai pas pu y rester. En plus, à force de me rationner, j'ai la
gorge si sèche que les noisettes que j'essaie de mâcher restent
collées aux gencives. J'ai donc pris les seuls trucs un peu liquides
que j'avais : un yaourt et une banane. Et j'ai repris le chemin.
A force de descendre on
arrive à une autre bergerie, Klisidia Mitato avec toujours la même
eau qui ne sert que pour les brebis. En revanche se dresse un peu
plus loin une bergerie avec un toit. J'ai besoin d'une halte et
d'ombre. C'est donc là que j'ai décidé de m'arrêter. A ma grande
stupéfaction elle est habitée.
![]() |
| E4 au milieu de la crapaudine. Il y en a partout! |
Son occupant est parti vaquer mais
sur une table bancale se trouve son téléphone, un briquet, des
clopes. Son lit est une espèce de vieux matelas mousse éventré,
avec une couette en charpie et pleine de taches couverte de deux
pulls en polaires. C'est disposé sur des cailloux pas droits et le
pauvre a les pieds dans le vide. C'est un vrai bric-à-brac là
dedans qui plairait à Sébastien. Le toit est constitué de deux
troncs sur lequel on a mis une bâche en textile trouée qui ne
couvre pas toute la surface de la bâtisse. Les murs sont des pierres
entassées sans mortier ni ciment. Mais c'est astucieux car des creux
ont été aménagés dans lesquels le type a glissé des bouteilles
d'eau, de raki, des marmites, un piolet, une louche.
![]() |
| Pirou Mitato |
Il y en a
partout. On trouve même un savon dans le creux d'une roche. Juste à
côté de sa couche se trouve un transistor, seule distraction qu'il
a par là. Le truc fait quand même trou à rat, je ne pensais pas
qu'on pouvait encore à notre époque vivre là dedans. Pas sûr que
berger en Crète ça tente les jeunes du coin.
Je me suis fait un coin,
en m'allongeant comme j'ai pu sur des pierres surélevées qui
faisaient comme un banc. Pas de quoi s'allonger mais suffisant pour
se reposer le dos et les épaules, le tout à l'ombre. J'avais
commencé à piquer une sieste quand la radio s'est mise à s'allumer
toute seule. L'aurais-je allumée en la cognant par inadvertance ?
Elle passait ces airs grecs à la guitare qui se ressemblent tous.
![]() |
| Klisidia Mitato |
Il
m'a fallu du temps pour arriver à l'éteindre. Il y avait plein de
boutons, le machin faisant aussi office de réveil. Au passage je lui
ai détraqué la fréquence. Il aura une surprise quand il reviendra.
C'est comme la maison du petit chaperon rouge : « mais qui
est passé par là ? ». Du coup je suis parti, je m'étais
assez tapé l'incruste.
Prochaine destination :
Katsiveli. C'est à peine à 1h30 de marche et il me semble avoir mis
moins de temps. Le sentier grimpe à nouveau dans une espèce de
gorge aride où ne pousse plus que de la crapaudine. A cet endroit on
perd de vue le Pachnes et les autres monts, pour arriver à une
bergerie où il est dit qu'on peut dormir.
Plus haut se trouve un
refuge mais il faut être membre du club alpin de Chania pour avoir
une clef, celui-ci étant toujours fermé. La bergerie est occupée.
Et il y a du monde. Ça déborde de partout en me voyant arriver. Des
gens à la mine patibulaire qu'on n'aimerait pas croiser en d'autres
endroits, tous en treillis. Je me suis approché un peu pour chercher
la fameuse fontaine, je n'ai trouvé que des auges à brebis à l'eau
dégueulasse et deux ânes derrière un rocher qui me regardaient de
leur plus beau profil, l'air de rire. Juste à côté se trouve un
genre de champ avec de la crapaudine fauchée et mise à sécher
avant de la mettre dans de grands sacs de jute. Je me suis fait hélé
« Come, come ! ».
Un gros jovial m'a tendu la main,
me demandant comment je m'appelais et d'où je venais. Au même
moment il a demandé à voir mon appareil photo et ce que j'avais
pris comme photo. Il m'a fait supprimer tout ce que j'avais pris de
la bergerie. Je crois comprendre pourquoi. Claire de la pension
d'Agia Roumeli m'avait dit que la cueillette de crapaudine était
désormais réglementée, en raison d'abus qui ont vu l'espèce se
dépeupler des montagnes. Il y en a encore plein partout et à la
bergerie ils doivent faire un trafic illicite, des genres de
contrebandiers crétois. Il faut dire que les quelques brins séchés
se vendent sous cellophane aux touristes pour 3 euros pour le fameux
Mountain Tea. Vu ce qu'ils ont récolté, il y a un beau pactole.
Une fois les choses
réglées, j'ai été invité à pénétrer dans la bergerie, une
espèce de grotte aménagée. Cette fois c'était cauchemar à la
bergerie ! On m'a mis au fond sur un rocher couvert d'un coussin
et le gros est parti farfouiller sous la table pour en sortir une
marmite en alu qui gisait à même le sol. Il a fait réchauffer le
tout pendant qu'il me préparait une assiette que même lui trouvait
douteuse et qu'il a commencé à essuyer du revers de son T-shirt,
avant d'aller la rincer dehors avec l'eau des brebis. Leur
hospitalité est adorable mais je crains pour ma santé digestive.
Qu'allait il sortir de la marmite et c'était cuit depuis combien de
temps ?
Il s’est saisi d'une louche pour me mettre une pleine
assiette d'un genre de ragoût noirâtre cuit à l'huile d'olive. Un
morceau énorme sans accompagnement. J'ai fait l'attraction de toute
la bergerie, les autres sont venus s'asseoir près de moi. Tous ne
parlaient pas anglais. Il y en avait à la peau plus sombre dont
j'appris plus tard qu'ils venaient du Pakistan pour l'été. Comme je
disais, les jeunes crétois ne doivent pas avoir l'âme d'un berger,
ils sont obligés de faire venir des types d'ailleurs. Pour un
pakistanais, la bergerie est un truc qui ne devrait pas les dépayser.
« Good ?
Good ? » me dit le gros pendant que je dégustais ce qui
devait être de la brebis au goût atrocement fort. Ou du bouc.
En
plus il m'avait donné du pain pour aller avec de sorte que la
bouchée était encore plus dure à avaler. J'ai eu des hauts le cœur
à plusieurs reprises. Mais je ne pouvais pas refuser. Je me sentais
comme à Pékin Express quand les participants sont invités chez
l'habitant pour déguster des spécialités locales douteuses.
Heureusement j'ai eu aussi une boisson offerte. « You like
Whisky ? ». Évidemment dans ce genre de circonstances on
se doit de dire oui à tout. Joignant le geste à la parole, il se
saisit d'un jerrycan façon bidon d'essence dans lequel se trouvait
une mixture maronnasse dans laquelle flottait des trucs sombres. S'il
y avait eu un camping car à côté on aurait pensé que c'était le
collecteur des eaux usées.
![]() |
| Chemin pour Katsiveli |
Il m'a servi dans une vieille conserve
rouillée reconvertie en verre. Ce n'était pas mauvais au goût.
Sans doute un alcool maison fait à base de crapaudine. Une bouchée
de ragoût, une gorgée de gnôle pour faire passer. La viande était
coriace au possible. C'est que les brebis par là ça gambade
joyeusement. A moins que ce n'était le chien qui était passé à la
casserole, il n'y en avait mystérieusement pas. En plus il y en
avait un qui ricanait un peu quand il me voyait manger, comme s'ils
m'avaient fait une mauvaise blague.
Le gros a lancé :
« take a picture ! ». Après m'avoir fait supprimer
les photos, il voulait que je les prenne tous en photos dans leur
antre. Bourré jusqu'à la moelle il n'a pas dû comprendre mon
manège car ils avaient déjà pris la pose avant que je pose
l'appareil sur la table en mode retardateur afin de me joindre à la
scène.
![]() |
| Ma tente dans la grotte! |
Les réglages était prêts mais le gros avait déjà fichu
le camp dehors déjà pour parlementer avec deux autres qui
s’apprêtaient à partir pour Anopoli. Il sorti son fusil et se mit
à tirer en l'air. Va savoir pourquoi. Après il avait un flingue
dans la poche arrière de son treillis qu'il se mit à lustrer avant
de lui enfiler une balle, maniant son pistolet dans tous les sens,
dont le mien. Une fraction de seconde j'ai pensé qu'il voulait me
régler mon compte. Je souriais bêtement. J'ai la naïveté de
croire que la douceur et un sourire peuvent désarmer la brute la
plus épaisse. Mais il n'en avait pas après moi. « Stay with
us my friend, we have beds ! » Je n'avais qu'une hâte,
partir loin de son flingue, un accident est si vite arrivé.
Je ne
tenais pas non plus à revoir la brebis au fond de la marmite pour le
dîner. J'ai prétexté devoir partir pour cause de photos du Pachnes
au coucher du soleil. En laissant dans l'assiette plus que ce que que
je n'avais été servi tant la viande était un bas morceau plein
d'os et de nerfs. N'empêche, j'ai passé un bon moment. Peu
connaîtront la Crète authentique et profonde comme je viens de la
fréquenter. Dommage qu'il n'en reste aucun cliché.
J'ai pris le chemin pour
Rousiés. Rien d'indiqué. Le chemin n’est plus le E4. Heureusement
les deux autres étaient non loin de moi aussi je n'ai eu qu'à
partir dans leur direction.
Il faut suivre un sentier marqué de
roches peintes en rouge qui commence au niveau des abreuvoirs à
brebis. De là il part sur les hauteurs. Les deux devant étaient
occupés à ramasser des sacs plein de crapaudine qu'ils allaient
redescendre sur Anopoli. Je n'en pouvais plus de marcher, aussi je me
suis arrêté pas très loin, où j'ai trouvé une demie grotte au
fond d'une mini gorge. J'ai installé la toile de la tente à même
le sol constitué d'une boue séchée. Je n'ai pas de tapis de sol,
le reste de la tente m'attend à Sougia. J'ai donc posé le matelas à
même la poussière. Ce n'est pas pire qu'à la bergerie ! Il
était 17h30, je me suis octroyé une sieste d'une heure pour me
remettre du périple. Je ne l'ai pas volée !























Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire