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mercredi 23 juillet 2014

Sur la crête de la Crète : Refuge de Kalergi - Katsiveli

Gorge de Samaria depuis ses sommets
Debout dès 7 heures, le petit déjeuner m'attendait. Des toasts avec une corbeille pleine de doses de beurre et de confiture, deux œufs durs et deux oranges que j'ai pressées comme j'ai pu avec la petite cuillère. Les deux grenobloises étaient déjà sur le départ, pour chopper le bus de Chania à 8 heures. Cela faisait 17 ans que l'une d'entre elles n'était pas revenu. La première fois c'était il y a 30 ans et apparemment c'était très différent. Elles n'ont pas reconnu Sougia qui à l'époque n'avait rien. Pas plus Agia Roumeli qui a vu fleurir les tavernes et les chambres à louer. J'ai très bien dormi dans mon dortoir douillet. J'ai même eu trop chaud. Christophos a dormi dans le salon sur la banquette orange. 
Le refuge de Kalergi en haut à droite, juste au bord de la gorge
Je l'ai croisé alors que je descendais aux toilettes au petit matin d'où il revenait. Il prend bien soin d'ouvrir et fermer les portes précautionneusement. J'ai essayé la douche, malheureusement l'eau chaude est plus proche de l'eau froide que de l'eau tiède, j'ai dû tout remballer au bout de plusieurs minutes où j'attendais tout nu grelottant la main sous le jet.
A 8h30 j'étais sur le chemin. Katsiveli est à 6 heures de marche. Il suffit au départ de suivre une piste caillouteuse qui descend jusqu'à une bergerie. Sur le parcours on a une vue d'un côté sur la gorge de Samaria et de l'autre sur la baie de Chania à travers un petit canyon. Arrivé à la bergerie une heure plus tard, la piste remonte et longe une ruche. 
Baie de Chania au fond en bas
Les perches de signalisation du sentier E4 sont rares mais il suffit de suivre la piste, ce n'est pas bien compliqué. Y a un type qui m'a rattrapé et qui avait l'air de faire un marathon, appuyé sur ses deux bâtons de randonnée comme les skieurs des JO prêts à pousser sur leurs bâtons pour piquer un schuss endiablé. On aurait dit un gros insecte. J'ai un peu pressé le pas, je n'avais pas envie de me le farcir devant à dénaturer le paysage. J'ai fini par le distancier et je l'ai même perdu à un moment. Peut-être s'était-il arrêté pour se reposer.
En continuant une demie heure de plus la piste s'arrête et un truc de bique érodé prend le relais, sans que cela soit bien évident. Je l'ai emprunté sur quelques dizaines de mètres mais cela était de moins en moins tracé et sans aucune balise. Bizarre ! 
Gorge de Samaria
J'ai alors essayé de me rappeler la dernière fois que j'avais vu une balise. Cela faisait très longtemps. J'étais tellement lancé sur la piste que je n'y avais plus pris gare. Maintenant tout s'expliquait. J'avais dû rater une bifurcation, que l'autre randonneur avait dû prendre. J'ai donc fait demi tour. Finalement il y avait bien une bifurcation mais elle n'est pas visible en venant de la bergerie mais bien indiquée en rebroussant chemin. Ça doit être fait exprès, je ne dois pas être le premier à me faire prendre. N'empêche, l'autre qui me talonnais, il aurait pu me siffler quand il a vu que je prenais la mauvaise direction. Ça m'a fait perdre presque une heure, je m'en serais bien passer. Pour information, si vous passez devant les ruches, c'est trop tard, il faut prendre un sentier qui monte sur la droite juste avant.
Gingilos au loin mais je suis trop loin j'ai loupé le chemin!
Et ça grimpe sec. Mes jambes ont du mal à me porter. La faute au sac à dos qui me comprime les épaules et au sac à ventre lesté de deux bouteilles d'eau. C'est bien fini de randonner avec de la bouffe. Les deux filles du refuge voyageaient avec un petit sac de rien, libres et légères. Je suis sûr en plus que j'ai trop à manger. Je m'interdis pour l’instant de m’arrêter. Je me suis fixé une pause toutes les deux heures, sinon je ne m'en sortirai pas. Mais l'ascension du chemin vers le mont Melidaou à 2133 mètres m'aura valu de m’arrêter deux fois. Une pour me désaltérer et enlever ce poids sur les épaules pendant 5 minutes. L'autre pour prendre des photos d'une vue fantastique sur la gorge de Samaria avec la baie d'Agia Roumeli en bas. 
Cette fois je suis sur le bon chemin
Il y a des vautours qui passent à cet endroit. J'ai pris une photo mais elle et un peu ratée. On est vraiment sur la crête de la Crète. On voit des deux côtés de l'île, depuis l'ouest et la péninsule de Gramvoussa jusqu'à Chania en contrebas. On ne peut pas voir plus à l'est, les Lefka Ori barrant le paysage. Et il y a des sommets de plus en plus élevés.
Désormais je vérifie bien la présence des balises jaunes et blanches, parfois peintes sur les rochers, parfois sur un plot. Il en va de ma survie. Avec l'épisode de tout à l'heure, j'ai bien appris la leçon. Ne jamais se fier à un sentier, aussi bien tracé soit-il. Juste après avoir dépassé le Melidaou, le chemin devient enfin plat, longeant le flanc d'une montagne qui part en précipice sur la droite, direct dans la gorge de Samaria. La gorge est presque plus belle vue d'en haut. Elle est couverte de pins et dominée par le mont Gingilos que l'on aperçoit encore, de même que le refuge de Kalergi, devenu à présent un minuscule point. 

Vue sur les deux côtés de la Crète

Au détour d'un virage le mont Pachnes et ses cousins proches font leur apparition. Enfin ! Depuis le temps que je les attendais. On les reconnait tout de suite par leurs pierres claires. Il ne pousse rien dessus ce sont que des cailloux qui à ma grande surprise paraissent légèrement orangés vus de par derrière. Car côté mer, ils sont tout blancs, ce qui vaut leur nom de Leka Ori (les montagnes blanches en Grec). Le sentier descend ensuite vers une bergerie, Pirou Mitato où j'ai décidé de pique niquer. La bergerie n'est en fait qu'un point d'eau, une espèce de puis en plein air qui recueille l’eau de pluie et qui a une drôle de couleur verte avec plein d’insectes qui flottent, d'algues et de têtards qu s'agitent en tout sens. 
Pachnes, me voici!
Ce n'est certainement pas ici que je remplirai une bouteille. Car malgré mes deux bouteilles, le stock fond comme neige au soleil. Je sais qu'en principe je devrais trouver de l'eau potable à Katsiveli, apportée par des bergers depuis le sommet du mont Svourichti par un petit tuyau. Mais il se peut qu'il n'y ait plus d'eau, auquel cas je devrai marcher une heure et demie de plus jusqu'à Rousiés, un col au niveau du Pachnes. J'espère ne pas avoir à aller aussi loin.

A Pirou Mitato il y a une hutte en pierres qui est si étroite et basse de plafond qu'on ne peut pas y tenir, même assis. Sans doute un truc pour donner de l'ombre à des brebis souffrant d'insolation. 
Gorge de Samaria
Car tout le coin est une zone de pâturage pour les feta à quatre pattes. Il y en a partout. J'ai essayé de déjeuner là mais à 13h30 sans ombre, je n'ai pas pu y rester. En plus, à force de me rationner, j'ai la gorge si sèche que les noisettes que j'essaie de mâcher restent collées aux gencives. J'ai donc pris les seuls trucs un peu liquides que j'avais : un yaourt et une banane. Et j'ai repris le chemin.
A force de descendre on arrive à une autre bergerie, Klisidia Mitato avec toujours la même eau qui ne sert que pour les brebis. En revanche se dresse un peu plus loin une bergerie avec un toit. J'ai besoin d'une halte et d'ombre. C'est donc là que j'ai décidé de m'arrêter. A ma grande stupéfaction elle est habitée. 
E4 au milieu de la crapaudine. Il y en a partout!
Son occupant est parti vaquer mais sur une table bancale se trouve son téléphone, un briquet, des clopes. Son lit est une espèce de vieux matelas mousse éventré, avec une couette en charpie et pleine de taches couverte de deux pulls en polaires. C'est disposé sur des cailloux pas droits et le pauvre a les pieds dans le vide. C'est un vrai bric-à-brac là dedans qui plairait à Sébastien. Le toit est constitué de deux troncs sur lequel on a mis une bâche en textile trouée qui ne couvre pas toute la surface de la bâtisse. Les murs sont des pierres entassées sans mortier ni ciment. Mais c'est astucieux car des creux ont été aménagés dans lesquels le type a glissé des bouteilles d'eau, de raki, des marmites, un piolet, une louche. 
Pirou Mitato
Il y en a partout. On trouve même un savon dans le creux d'une roche. Juste à côté de sa couche se trouve un transistor, seule distraction qu'il a par là. Le truc fait quand même trou à rat, je ne pensais pas qu'on pouvait encore à notre époque vivre là dedans. Pas sûr que berger en Crète ça tente les jeunes du coin.
Je me suis fait un coin, en m'allongeant comme j'ai pu sur des pierres surélevées qui faisaient comme un banc. Pas de quoi s'allonger mais suffisant pour se reposer le dos et les épaules, le tout à l'ombre. J'avais commencé à piquer une sieste quand la radio s'est mise à s'allumer toute seule. L'aurais-je allumée en la cognant par inadvertance ? Elle passait ces airs grecs à la guitare qui se ressemblent tous. 
Klisidia Mitato
Il m'a fallu du temps pour arriver à l'éteindre. Il y avait plein de boutons, le machin faisant aussi office de réveil. Au passage je lui ai détraqué la fréquence. Il aura une surprise quand il reviendra. C'est comme la maison du petit chaperon rouge : « mais qui est passé par là ? ». Du coup je suis parti, je m'étais assez tapé l'incruste.
Prochaine destination : Katsiveli. C'est à peine à 1h30 de marche et il me semble avoir mis moins de temps. Le sentier grimpe à nouveau dans une espèce de gorge aride où ne pousse plus que de la crapaudine. A cet endroit on perd de vue le Pachnes et les autres monts, pour arriver à une bergerie où il est dit qu'on peut dormir. 
Plus haut se trouve un refuge mais il faut être membre du club alpin de Chania pour avoir une clef, celui-ci étant toujours fermé. La bergerie est occupée. Et il y a du monde. Ça déborde de partout en me voyant arriver. Des gens à la mine patibulaire qu'on n'aimerait pas croiser en d'autres endroits, tous en treillis. Je me suis approché un peu pour chercher la fameuse fontaine, je n'ai trouvé que des auges à brebis à l'eau dégueulasse et deux ânes derrière un rocher qui me regardaient de leur plus beau profil, l'air de rire. Juste à côté se trouve un genre de champ avec de la crapaudine fauchée et mise à sécher avant de la mettre dans de grands sacs de jute. Je me suis fait hélé « Come, come ! ». 
Un gros jovial m'a tendu la main, me demandant comment je m'appelais et d'où je venais. Au même moment il a demandé à voir mon appareil photo et ce que j'avais pris comme photo. Il m'a fait supprimer tout ce que j'avais pris de la bergerie. Je crois comprendre pourquoi. Claire de la pension d'Agia Roumeli m'avait dit que la cueillette de crapaudine était désormais réglementée, en raison d'abus qui ont vu l'espèce se dépeupler des montagnes. Il y en a encore plein partout et à la bergerie ils doivent faire un trafic illicite, des genres de contrebandiers crétois. Il faut dire que les quelques brins séchés se vendent sous cellophane aux touristes pour 3 euros pour le fameux Mountain Tea. Vu ce qu'ils ont récolté, il y a un beau pactole.


 Une fois les choses réglées, j'ai été invité à pénétrer dans la bergerie, une espèce de grotte aménagée. Cette fois c'était cauchemar à la bergerie ! On m'a mis au fond sur un rocher couvert d'un coussin et le gros est parti farfouiller sous la table pour en sortir une marmite en alu qui gisait à même le sol. Il a fait réchauffer le tout pendant qu'il me préparait une assiette que même lui trouvait douteuse et qu'il a commencé à essuyer du revers de son T-shirt, avant d'aller la rincer dehors avec l'eau des brebis. Leur hospitalité est adorable mais je crains pour ma santé digestive. Qu'allait il sortir de la marmite et c'était cuit depuis combien de temps ? 
Il s’est saisi d'une louche pour me mettre une pleine assiette d'un genre de ragoût noirâtre cuit à l'huile d'olive. Un morceau énorme sans accompagnement. J'ai fait l'attraction de toute la bergerie, les autres sont venus s'asseoir près de moi. Tous ne parlaient pas anglais. Il y en avait à la peau plus sombre dont j'appris plus tard qu'ils venaient du Pakistan pour l'été. Comme je disais, les jeunes crétois ne doivent pas avoir l'âme d'un berger, ils sont obligés de faire venir des types d'ailleurs. Pour un pakistanais, la bergerie est un truc qui ne devrait pas les dépayser.

« Good ? Good ? » me dit le gros pendant que je dégustais ce qui devait être de la brebis au goût atrocement fort. Ou du bouc. 
En plus il m'avait donné du pain pour aller avec de sorte que la bouchée était encore plus dure à avaler. J'ai eu des hauts le cœur à plusieurs reprises. Mais je ne pouvais pas refuser. Je me sentais comme à Pékin Express quand les participants sont invités chez l'habitant pour déguster des spécialités locales douteuses. Heureusement j'ai eu aussi une boisson offerte. « You like Whisky ? ». Évidemment dans ce genre de circonstances on se doit de dire oui à tout. Joignant le geste à la parole, il se saisit d'un jerrycan façon bidon d'essence dans lequel se trouvait une mixture maronnasse dans laquelle flottait des trucs sombres. S'il y avait eu un camping car à côté on aurait pensé que c'était le collecteur des eaux usées. 
Chemin pour Katsiveli
Il m'a servi dans une vieille conserve rouillée reconvertie en verre. Ce n'était pas mauvais au goût. Sans doute un alcool maison fait à base de crapaudine. Une bouchée de ragoût, une gorgée de gnôle pour faire passer. La viande était coriace au possible. C'est que les brebis par là ça gambade joyeusement. A moins que ce n'était le chien qui était passé à la casserole, il n'y en avait mystérieusement pas. En plus il y en avait un qui ricanait un peu quand il me voyait manger, comme s'ils m'avaient fait une mauvaise blague.
Le gros a lancé : « take a picture ! ». Après m'avoir fait supprimer les photos, il voulait que je les prenne tous en photos dans leur antre. Bourré jusqu'à la moelle il n'a pas dû comprendre mon manège car ils avaient déjà pris la pose avant que je pose l'appareil sur la table en mode retardateur afin de me joindre à la scène. 
Ma tente dans la grotte!
Les réglages était prêts mais le gros avait déjà fichu le camp dehors déjà pour parlementer avec deux autres qui s’apprêtaient à partir pour Anopoli. Il sorti son fusil et se mit à tirer en l'air. Va savoir pourquoi. Après il avait un flingue dans la poche arrière de son treillis qu'il se mit à lustrer avant de lui enfiler une balle, maniant son pistolet dans tous les sens, dont le mien. Une fraction de seconde j'ai pensé qu'il voulait me régler mon compte. Je souriais bêtement. J'ai la naïveté de croire que la douceur et un sourire peuvent désarmer la brute la plus épaisse. Mais il n'en avait pas après moi. « Stay with us my friend, we have beds ! » Je n'avais qu'une hâte, partir loin de son flingue, un accident est si vite arrivé. 
Je ne tenais pas non plus à revoir la brebis au fond de la marmite pour le dîner. J'ai prétexté devoir partir pour cause de photos du Pachnes au coucher du soleil. En laissant dans l'assiette plus que ce que que je n'avais été servi tant la viande était un bas morceau plein d'os et de nerfs. N'empêche, j'ai passé un bon moment. Peu connaîtront la Crète authentique et profonde comme je viens de la fréquenter. Dommage qu'il n'en reste aucun cliché.
J'ai pris le chemin pour Rousiés. Rien d'indiqué. Le chemin n’est plus le E4. Heureusement les deux autres étaient non loin de moi aussi je n'ai eu qu'à partir dans leur direction. 
Il faut suivre un sentier marqué de roches peintes en rouge qui commence au niveau des abreuvoirs à brebis. De là il part sur les hauteurs. Les deux devant étaient occupés à ramasser des sacs plein de crapaudine qu'ils allaient redescendre sur Anopoli. Je n'en pouvais plus de marcher, aussi je me suis arrêté pas très loin, où j'ai trouvé une demie grotte au fond d'une mini gorge. J'ai installé la toile de la tente à même le sol constitué d'une boue séchée. Je n'ai pas de tapis de sol, le reste de la tente m'attend à Sougia. J'ai donc posé le matelas à même la poussière. Ce n'est pas pire qu'à la bergerie ! Il était 17h30, je me suis octroyé une sieste d'une heure pour me remettre du périple. Je ne l'ai pas volée !

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