A un peu plus d'une heure
de marche depuis Agia Roumeli se trouve un petit trésor de moins en
moins caché : Agios Pavlos. C'est une chapelle byzantine en
bordure d'une plage de galets accessible seulement à pieds, en kayak
ou en bateau privé. Quelques personnes viennent en zodiac pour la
plupart depuis Loutro, afin d'y passer la journée. Ça leur fait une
sortie. Pour les randonneurs cela constitue une halte idéale entre
Agia Roumeli et Loutro. On y trouve en plus une taverne où l'on peut
se rassasier et se désaltérer. Il n'y a pas grand choix et les prix
sont de haut vol. Il faut dire qu'ils sont obligés de tout amener
par petit bateau depuis Agia Roumeli.
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| Après la plage horrible |
Déjà qu'Agia Roumeli c'est un
bout du monde, alors Agios Pavlos, n’en parlons pas. C'est un
service qu'on paye de bon cœur tant la marche jusqu'à la chapelle
est éprouvante. Elle ne revêt aucune difficulté mais en plein
soleil c'est un vrai cauchemar, surtout pour la première portion qui
mène à une longue plage de galets. Avec Pablo on l'a surnommée la
plage horrible. Non pas pour son paysage qui est plutôt magnifique
mais parce que le sentier du E4 se perd soudain dans les galets. Il
faut alors marcher un bon kilomètre sur de gros galets où l'on se
tord la cheville sans un brin d'air.
Ce n’est pas la
première fois que je me rend à Agios Pavlos. Lors de mon second
séjour en Crète j'avais fait la randonnée depuis Loutro.
Avec un
départ en fin de matinée. J'étais arrivé à Marmara, une plage au
bas de l’impressionnante gorge d'Aradena, pour le déjeuner d'où
j'avais filé ensuite avec en tout et pour tout une petite bouteille
d'eau de 75 cl. Inutile de dire que je m'étais retrouvé à court
d'eau avant même d'être arrivé à la moitié du parcours, sans
ombre aucune, au milieu de squelettes de brebis égarées que la
chaleur avait achevées. Leurs crânes servent depuis à baliser le
chemin. Tout le reste du parcours j'avais rêvé d'une glace au
citron, avalant d'un trait un litre de bière une fois parvenu à la
taverne providentielle d'Agios Pavlos.
L'an dernier j'avais biaisé
cette section pour arriver à la chapelle en passant par les
hauteurs, au niveau de Selouda. Une sacrée rallonge mais qui offre
une vue à tomber sur la baie d'Agia Roumeli. C'est la partie de la
côte la plus boisée de tout le sud-ouest de la Crète. Les pins
descendent des cimes par des gorges escarpées jusqu'au niveau de la
mer qui prend ici des couleurs bleu turquoise incomparables.
Toutes les autres fois je
m'y suis rendu depuis Agia Roumeli. C'est un classique
incontournable. Mais quelque soit l'heure à laquelle on part, un
arrêt baignade est indispensable au bout de la plage horrible.
A
partir de là on est à plus de la moitié du parcours et le sentier
prend un peu de hauteur pour suivre la mer par une corniche ombragée,
offrant de magnifiques vues sur des criques sauvages à travers les
branches des pins. C'est une explosion de couleurs entre le vert
tendre des pins et le bleu si lumineux de la mer, le tout avec pour
toile de fond les parois des montagnes qui se parent par ici de
teintes de couleur rouille. Avec l'ombre dont on bénéficie par
intermittence, cette dernière section du parcours se fait les doigts
dans le nez, à part une petite section érodée qui ne s'arrange pas
d'une année l'autre où un glissement de terrain a entraîné le
sentier dans une chute fatale. Il est aussi impossible d'avancer très
vite, en tout cas pour moi.
C'est si joli que je m'arrête à chaque
virage pour prendre une nouvelle photo, trouvant le point de vue à
chaque fois plus beau que le précédent. Heureusement Pablo est
patient, il m'attend un peu plus loin, à l'ombre, en sifflotant, le
temps que j'ai terminé mes cadrages et mes réglages. Je n'imagine
même pas randonner par là avec un groupe. Ni au sommet du Pachnes
du reste. Je n'ai toujours pas de nouvelles de l'agence que j'ai
contactée pour la randonnée vers le toit des Lefka Ori. Et ce n'est
pas plus mal. Car ils proposent aussi un autre tour sur deux jours
cette fois, à partir d'Omalos, en traversant les Lefka Ori par leurs
crêtes, au lieu de monter pour mieux redescendre.
J'ai bien
réfléchi, je peux sûrement faire ça par moi même. Sur la carte
de randonnée que j'ai ils indiquent les portions mal signalées,
érodées ou dangereuses. Pour cette randonnée, il n'y a rien de
mentionné autre que le fait que le sentier est en très bon état et
bien signalé. Je vais voir comment je vais organiser tout ça mais
l'idée de crapahuter tout seul là haut pendant plusieurs jours me
plaît plus que de devoir suivre un groupe comme un troupeau de
chèvres dont il ne me manquerait que la clochette et un clebs mal
luné au cul. En plus, après, il faut socialiser, parler avec le
reste du groupe le soir, manger avec, aller au lit quand tout le
monde l'a décidé... Après quatre semaines de vie en dehors de
tout, ça ne me dit franchement pas. Je suis devenu un vrai sauvage !
A Agios Pavlos il y a une
famille occupée à squatter la chapelle tandis qu'un groupe de
randonneurs français fait une pause détente entre la taverne et des
bains sur la longue plage de galets. Ça tergiverse, ça se demande
quand on va repartir, certains veulent partir tout de suite pour
finir la randonnée vers Loutro quand d'autres veulent souffler. Il
n'y a rien de plus long que de faire bouger un groupe. Il y a
toujours quelqu'un à la traîne, une tête en l'air qui a oublié
quelque chose, ou encore quelqu'un de mal organisé à qui il faut
des heures avant de rassembler ses affaires. Sans compter les bavards
qui vous tiennent la jambe.
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| Le menu est peint à même le rocher! |
Ni ceux qu'il faut mettre en confiance,
qui ont besoin de visualiser le parcours avant d'y être et à qui il
faut raconter tout ce qu'on va faire et voir, le timing, le nombre de
kilomètres, si le téléphone portable passe et quand est prévue la
prochaine pause pipi... Je n’aimerais pas trop être guide de
randonnée, je laisse ça à d'autres.
Quelques purs et durs ont
élu domicile autour de la chapelle, sur la plage ou un peu sur les
hauteurs, sous les pins. C’est un endroit où les gens aiment bien
y faire du camping sauvage. Il y a une taverne, trois pèlerins qui
ne sont là que de passage, pressés de finir leur randonnée au plus
tôt. Seul une personne reste là à loisir. Un allemand qui a
installé son camp un peu avant la taverne, sur la plage.
Je l'ai
reconnu, on avait un peu parlé l'an dernier. Il passe ses étés
ici. Un autre raki man qui aurait toute sa place à Gavdos. C'est un
vieux briscard qui a bourlingué toutes les mers du globe avant de
s'échouer ici. Il est occasionnellement guide touristique, en
free-lance, mais pour l’instant sa boîte ne le contacte pas. Il
n'a pas l'air très pressé de travailler, préférant passer son
après midi à la taverne en enfilant raki sur raki et en adressant
la parole à tout le monde, surtout aux filles qu'il essaye de
courtiser. Il doit être imbibé une bonne partie de la journée,
pourtant son élocution est normale et il n'a pas ces ricanements
d'arsouilles qui rigolent sans qu'on sache pourquoi.
Il a toute sa
tête, qui vire juste un peu au rose. Même si je peux comprendre
qu'on recherche de la compagnie quand on passe l'été entier sur une
plage isolée, ça ne me viendrait pas à l'idée de rester le cul
assis sur une chaise pendant des heures à bavasser avec des
inconnus, racontant fatalement toujours un peu la même chose. Même
après des mois je suis sûr que je resterais terré quelque part
derrière, n'allant à la taverne que pour me rassasier. Enfin,
chacun fait comme il veut...
En face la chapelle on
trouve un gros rocher dans l'eau que Pablo a squatté une bonne
partie de l'après midi après l'avoir escaladé.
Je lui ai préféré
un autre, à peine submergé, qui donne l'impression de marcher sur
l'eau quand on s'y tient debout. C'est rigolo car la houle vous
désarçonne d'un rien. Le rocher me servait surtout à plonger sans
avoir à me jeter de haut, entre deux siestes sous le parasol. Il n'y
a plus de vent depuis qu'on est à Agia Roumeli. Je n'en ai jamais eu
ici. Sans doute parce que la baie est fermée par deux longues
falaises et des montagnes tout autour. Il y fait donc très chaud.
C'est pour cela qu'on n'est rentré qu'après 18 heures. Et même
malgré l'heure tardive, on a fait une pause au bout de la plage
horrible, en attendant que celle ci se retrouve à l'ombre des
montagnes.
Sur le chemin de l'hôtel,
je ne manque jamais de terminer par une séance de butinage de toutes
les fleurs qui dépassent des jardins et qui s'offrent à moi sur mon
passage. Il y aurait tort de se priver du parfum du chèvrefeuille,
du jasmin, du frangipanier, des roses anciennes et du citronnier.
J'ai mon parcours, je vais de l'un à l'autre, en zigzaguant d'un
côté à l'autre de la rue, comme une abeille qui sait où se trouve
la moindre fleur. Je ramène toujours une fleur ou deux de
frangipanier que je pose sur la table de chevet. Ce sont des petits
riens mais qui font terminer la journée en beauté. Et puis pour
rien au monde je ne raterais ça. Qui sait ce que l'avenir nous
réserve. Peut être que demain sera le jour d'une fin tragique. Il
ne faut jamais remettre ce genre de petits moments au lendemain. Le
bonheur se vit au présent.













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