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samedi 19 juillet 2014

La gorge de Samaria

Pour changer un peu, à la question du matin « On fait quoi aujourd'hui ?», j'ai lancé « Samaria ». Ça tombe bien Pablo avait eu la même idée. On est si près que ce serait un crime de ne pas y aller. Pour le petit déjeuner on a du bon pain de couleur sombre, du beurre, un assortiment de confitures servies dans de petites coupelles : orange ou prune, un plein bol de yaourt grec bien épais où la cuillère tient debout toute seule avec du miel à foison, un jus d'orange pressé maison et une boisson chaude, le tout au pied du vieux fort vénitien et des montagnes de Samaria, dans un jardin constellé de fleurs où une chatte heureuse attend de mettre bas en fermant les yeux à l'ombre des tables. 
Avec Stélios, l'hôtelier, c'est dire comme on est choyé. Pas étonnant que l'adresse soit pleine de commentaires élogieux sur Tripadvisor et dans le guide du routard.
J'ai pris ma décision pour la randonnée dans les Lefka Ori. Stélios m'a conforté sur le fait que c'était très beau et que cela se faisait facilement sur deux jours. Je vais donc rejoindre Sougia demain pour prendre un autre jour le bus pour Omalos. De là je pense rejoindre Loutro en deux ou trois jours selon ma forme et les réserves de nourriture et d'eau que j'aurai. Je veux randonner léger. Aussi je pense laisser quelques affaires superflues à la taverne Omikron. 
A voir si cela est possible. A la pension ils ont un petit livret sur les randonnées dans le sud-ouest de la Crète. Les classiques y sont dont la balade dans la gorge de Samaria. Mais pas dans les Lefka Ori. La gorge est longue de 12 kilomètres mais nécessite 16 à 17 kilomètres de marche selon les guides, entre le point où débarquent les randonneurs des bus et le port d'Agia Roumeli. Si on peut appeler ça un port. C'est juste une digue artificielle à l'ouest pour protéger un peu du vent et un ponton en ciment très court qui permet aux camions et éventuelles voitures de monter à bord.
La portion la plus belle de la gorge se trouve seulement à 5 kilomètres du village. 
Je le sais, la première année j'avais fait la randonnée classique, avec les autres randonneurs, à la queue-leu-leu sans pouvoir doubler qui que ce soit. Mais il y a la version rusée, aussi appelée « Lazy way » dans la guide. Il suffit de la prendre à rebrousse poil depuis Agia Roumeli et de faire demi tour après l'endroit le plus impressionnant, là où la gorge devient si encaissée qu'il ne reste que quelques mètres entre les deux parois. L’avantage est aussi énorme : le gros des troupes n'est pas encore arrivé d'en haut, à moins d'y avoir dormi pour partir tôt, solution recommandée dans les guides. 
La gorge commence!
A deux kilomètres du village se trouve le guichet. Parc National oblige, il faut prendre un ticket. Compter 5 euros. Encore qu'une année je m'y étais pointé vers 8 heures du matin et il n'y avait personne puisque personne n’est censé arriver à cette heure là.
La gorge de Samaria abrite une population de kri-kri, un bouquetin aux longues cornes emblématique de Crète. Je ne l'ai jamais vu, à part dans le jardin de la pension Captain George à Sougia. Nul doute qu''il doit se terrer loin du sentier de randonnée. J'espère avoir la chance d'en apercevoir lors de ma randonnée dans les Lefka Ori, hors des sentiers battus. Même en cette saison il y a encore de l'eau dans la gorge, malgré le fait qu'elle soit captée par de gros tuyaux noirs qui sillonnent la gorge en la défigurant un peu pour alimenter en eau Agia Roumeli et ses jardins potagers. 
Je ne sais pas à partir d'où l'eau disparaît. Car à l'embouchure il ne coule pas une goutte. La gorge est très verte, peuplée de pins et de lauriers roses. La fraîcheur y est exquise, on pourrait facilement y passer la journée. Les parois sont si hautes que le soleil ne doit pénétrer à certains endroits qu'une heure dans la journée. De ce fait il est très dur d'en sortir de beaux clichés. Entre les portions dans l'ombre et les cimes complètement chauffées par le soleil, le résultat est souvent catastrophique, entre premier plan tout noir et fond cramé avec ciel blanc garanti. Sauf que cette année j'ai un appareil photo très bien qui est expert pour traiter ce genre de scène. 
Il prend en fait trois ou quatre photos en rafale à différentes expositions qu'il combine ensuite par magie pour sortir un cliché où tout est parfaitement exposé, fidèle à ce que voit l’œil. C'est quand même ce qu'on demande à un appareil photo. J'aurai mis du temps à le trouver. Par contre il faut savoir le manier et faire différents essais. J’ai de la chance pendant ce temps là Pablo admire le paysage en touchant une plante aux feuilles duveteuses qui sent très fort l'huile essentielle, des mètres à la ronde. Je pensais que c'était de la crapaudine, autrement appelée Mountain Tea par ici, mais Claire, la femme de Stélios, qui est française, m'a dit que la crapaudine poussait bien plus haut en altitude. En revanche elle ne m'a pas donné son nom, de sorte que je ne sais toujours pas ce que c'est.
Tout le long de la balade on passe d'un côté à l'autre du lit de la rivière par de petits ponts constitués de deux troncs parallèles reliés par des planches fines qui font barreaux et où l'on a le pied qui passe à travers si on a trop la tête en l'air occupée à regarder les sommets et les vautours planer. Il y a aussi des endroits prévus pour se reposer, déjeuner à l'ombre autour de tables de pique nique, avec des sanitaires et des fontaines pour remplir sa gourde. A ces endroits se trouvent des gardes du parc, arrivés là par un mulet qui patiente au bord de l'eau. Il y a plein de choses à observer. D'ailleurs un panneau en plein milieu de la gorge, confectionné par la Direction des forêts de Chania le dit mieux que moi :
« Un challenge pour vous à découvrir.
Les chasmophytes : des plantes qui réussissent à survivre sous des conditions extrêmes, dans des fissures de falaises et parois rocheuses.
Les portes : l'endroit caractéristique où les deux côtés de la gorge s'approchent tellement que la distance entre eux est seulement 3 mètres s'appelle « portes » ou « sideroportes » et se situe à 11,5 km de l'entrée à Xyloskalo. La hauteur verticale des roches à ce point arrive à 300m.
Les chapelles : les chapelles solitaires byzantines, comme St Nicolas (Agios Nicolaos), St George (Agios Giorgis), Ste Maria (Osia Maria), Christos, et beaucoup d'autres, se trouvent partout dans la gorge et parfois près de temples anciens.
La rivière : la rivière anonyme qui coule et disparaît dans la gorge a été utilisée au passé comme voie de transport du bois coupé à Agia Roumeli, ainsi que pour la production d'énergie par les moulins d'eau.
Les fossiles : les surfaces des roches verticales à des altitudes diverses sont ornées de fossiles, révélant une longue histoire. L’œil expert découvre des organismes fossiles, comme diatomées et éponges, qui révèlent l'histoire géologique de la Méditerranée avant 180 millions d'années, depuis les périodes Jurassique et Oligocène. »
A la sortie de la gorge on en apprend aussi un peu plus :
« The biggest in Europe but also the most remarkable with its vertical cliffs, its beauty, flora and fauna. It was declared as National Park in 1962 and it's most well known in the world from hundreds of articles and descriptions in newspapers and magazines worldwide, and also in numerous tourist guides in many different languages.
The region of the Gorge was declared as National Park in 1962 and much later with the perspective of expansion, it is refered to as National Park of Lefka Ori. For now it covers an area of 48.500 acres. The crossing is allowed from early May (perhaps mid-April sometimes) till the end of October.
After the crossing of the Gorge, bathing in the unique and beautiful beach with the small pebble offers a unique opportunity of resting. In Agia Roumeli there is an infirmery and an organized hellipad. Also many taverns with traditional delicacies, rooms to rent, hotels and various other shops. Note that in the revolution of 1867 two castles were raised one on the each side of the Gorge's exits, which are excellent examples of castle architecture.
Till 1962 the residents of the Samaria settlement were living under difficult circumstances, under the hot summer sun and the winter storms and snow, which had as a result their exclusion for many days or sometimes even for whole months. 
Although they lived a happy life loving their environment. Their scarce incomes came from farming, logging, collecting resin and tree barks, and even older from a few olive trees. There was an oil press, whose wheels were moved by a donkey and in the whole Gorge there were 10 water saws for logging, one of which still existed in 1962.
Flora : 136 endemic species (Greece), 100 valuable endemic species of Crete, 30 endemic species of Lefka Ori, 26 endangered species
Fauna : 50 different species of vertebrates, 30 endemic species, 5 Red Data Book species
Avifauna : 40 species nest in the Gorge
Endangered species : Gypaetus barbatus, Hieraaetus fasciatus, Aquila chrysaetos, Gyps fulvus, Falco biarmicus. »
Après la balade dans la gorge, on est retourné au trou bleu, si pratique, à deux pas de notre pension. En plus il y a un rocher un peu au large que j'aime bien avec un trou qui se remplit d'eau quand une vague passe par dessus. C'est comme un aquarium. Il y a des algues, des petits poissons de la même couleur que la roche, avec une grosse tête et qui vous regardent avec leurs yeux, juste sous la surface de l'eau en se demandant ce que vient foutre cet énergumène. Des petits crabes vont et viennent aussi au fond de la flaque. On y trouve également des chapeaux chinois. C'est un vrai petit écosystème qui s’est développé dans cette flaque. 
Des tours de galets fleurissent chaque jour un peu plus sur la plage juste après le trou bleu, en allant vers Agios Pavlos. C'est à qui réussira à faire la plus étonnante. Certaines défient la gravité en tenant en équilibre par miracle. Il y a même sur un rocher un galet tout rond immobilisé comme s'il avait été collé là. J'ai touché un de ces édifices pour m’assurer qu'il n'avait pas été fixé à la glu. Grave erreur, tout s’est cassé la gueule et il m'a fallu des minutes avant de tout reconstruire. Il faut de la précision, de la délicatesse, du doigté et de la patience pour y arriver. Mais au final on obtient de jolies tours de galets bien plus belles que n'importe quelle œuvre d'art.

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