J'ai bien fait de
m'arrêter ici, personne ne reste au delà de 17h30. C'est le point
d'arrivée de la très courue gorge de Samaria que tout touriste venu
en Crète et en assez bonne condition physique se doit de réaliser.
C’est une randonnée de 17 kilomètres et il y a un passage vers la
fin où la gorge ne fait plus que 3 mètres de large. Après, arrivés
complètement exténués et le visage cramoisi, ils prennent un
bateau vers Sfakia ou Sougia pour trouver un bus qui les ramènent
sur la côte nord de l'île où se trouvent tous les hôtels clubs,
bien loin de la Crète authentique. Ça faisait comme dans le métro
parisien, ils étaient tous pressés de monter et ne me laissaient
pas descendre.
Je me suis frayé un chemin en me servant de mon
parasol comme brise foule. Les gens étaient ahuri de voir que
quelqu'un pouvait descendre là. Même au guichet des tickets à
Gavdos - une simple cahute de bois grande comme une chiotte - la
préposée m'a demandé si j'étais vraiment sûr de vouloir rester à
Agia Roumeli, si j'avais un hébergement là bas. Oui, oui j'en suis
sûr. Tout le monde prenait un billet pour Sougia, raison de plus
pour descendre avant. Richard avec sa planche de surf a fait de même.
Après Gavdos, il faut se réhabituer progressivement à la
civilisation. A Sougia il y a voitures et transats sur les plages.
Ici, une fois les randonneurs partis, c'est mort.
C’est un petit
village où l'on ne peut accéder que par la mer. Et que dire du
cadre ? Richard me disait que depuis Gavdos il regardait la côte
à cet endroit et que ça l'appelait. J'en faisais de même. Je
m'amusais à parcourir du regard toute la côte jusqu'à donner des
noms aux endroits, aux gorges, aux baies et aux sommets. Depuis Agios
Ioannis on a une vue imprenable qui s'étend de Fragokastello, à
l'est de Sfakia, jusqu'à Agia Roumeli. Cette côte est
particulièrement magnifique avec ses montagnes de pierres claires
qui culminent à 2500 mètres et descendent en gorges découpées au
sabre jusqu'à la mer. Quand on voit ça on ne peut pas ne pas
s'arrêter me confiait Richard.
Je suis bien d'accord avec lui. Et
j'ai mes endroits. Il y a un une pinède juste à l'embouchure de la
gorge de Samaria où l'on peut camper mais les meilleurs emplacements
sont déjà squattés. 3 personnes en tout et pour tout. Ça ne va
pas chercher loin mais c'est déjà trop. J'ai préféré aller au
delà, en refermant un portail derrière moi pour garder les brebis,
jusqu'à dépasser des rochers pour arriver en bas d'une plage de
galets en demie lune. Il y a un endroit au bord de l'eau, juste sous
les rochers creusés par la mer. Le temps de chasser les gros galets
pour n'avoir plus que du petit gravier et la tente était en place,
avec plage privée à 5 mètres.
Vue imprenable jusque vers Agios
Pavlos, cette drôle de chapelle byzantine construite sur une plage
avec une taverne à côté. C'est là que Richard compte dormir. Mais
je ne l'ai pas vu passer avec sa pagaie. Il a dû décider de partir
vers Domata et ses grottes, une plage en bas d'une falaise grise qui
semble coupée à la serpe. Il hésitait encore quand je l'ai laissé
sur le bateau.
Agia Roumeli est un petit
village qui doit compter trois rues parallèles et trois autres qui
les coupent à la perpendiculaire. Entre se trouvent plein de
tavernes qui proposent des chambres. Question hébergement, ce n'est
pas ce qui manque.
Ils ont même mis un plan du village montrant
toute l'offre à la sortie des gorges de Samaria. Je ne pense pas que
ce soit pour autant que les gens y restent dormir la nuit. Car le
soir venu, qu'est ce que c'est désert ! Il y a juste des
enfants qui jouent au vélo dans la rue ou sur la plage. Et quelques
locaux attablés à la taverne en face de l'épicerie. Pour les
tavernes, je suis toujours le seul. Les prix des chambres diminuent
d'année en année, concurrence oblige. Il y a le Paradise à 20
euros la nuit, un autre pas trop mal situé qui fait la double pour
25 euros, juste en dessous le Livikon, et un truc en front de mer,
anciennement studios Artemis repris par la taverne Faragi qui
propose les prix les plus bas, à 18 euros ! C'est les soldes.
Je reviens à Agia Roumeli dans une semaine, au Pachnes, avec Pablo.
J'ai réservé une double à 35 euros petit déjeuner compris, ce qui
revient à 25 sans. Ça reste donc un bon prix et puis ils proposent
des kayaks, ce qui nous permettra d'explorer des plages secrètes qui
abondent autour du village. Sans compter Agios Pavlos qui doit se
rejoindre plus vite en kayak. Ce soir j'ai vu tout un groupe qui en
revenait, à la queue-leu-leu. Ils se sont arrêtés à une taverne
sur le port. Je regardais leurs pagaies, elles portaient toutes le
sigle d'une compagnie norvégienne, sans doute spécialisée dans les
voyages d'aventure. Pour cela, Agia Roumeli est le cœur des vacances
actives.
Entre randonnées, hauts sommets, kayak, plongée, il y en a
pour tous les goûts. Le tout sans personne. Au fil des années,
c'est devenu ma destination préférée en Crète, prenant la place
de Sougia que j'aime aussi beaucoup mais qui a plus de monde,
notamment à l'endroit de la plage où l'on peut camper, réduit, où
il est difficile de trouver un coin au calme. Mais chaque année j'y
retourne quand même, dire bonjour à Eva, une serveuse française
exilée qui travaille à la taverne Omikron.
Quand on arrive au
village depuis les gorges on passe devant des jardins potagers où
des fleurs prennent place au milieu des plants de tomate, de
courgettes ou d'ail.
Ce sont des petits carrés très verts, avec au
fond des enclos à poules et à brebis qui se prélassent à l'ombre
des oliviers, des citronniers ou encore des figuiers. Le village
détourne l'eau des gorges, aussi à l'embouchure il est rare d'y
voir couler de l'eau. Ça m'est arrivé de le voir quelques fois au
mois de juin mais là cette année j'y viens trop tard. Il y a deux
vieux ponts caractéristiques en ruine, qui enjambent un lit asséché,
ça fait drôle. Dans le village on trouve aussi plein de jasmins, de
bougainvillées, d'hibiscus, de chèvrefeuilles et de frangipaniers
dont je ramasse à chaque fois une fleur pour humer. Ça sent
longtemps et je la garde dans la tente, posée sur mon sac à dos, à
côté de ma tête, comme ça j'en ai l'effluve toute la nuit.
Ça me
rappelle la Polynésie. Ce sont les mêmes, blanches avec un cœur
jaune. Je me demande d'ailleurs si ce n’est pas ça qu'on appelle
la fleur de tiaré, le parfum s'en rapproche beaucoup. C’est peut
être son nom commercial. A l'entrée du village pendait aussi une
chèvre, complètement éventrée avec ses boyaux suspendus à côté
de sa tête. Le sang coulait encore... Ça me choque un peu chaque
fois que je vois des trucs pareils, mais ça fait partie de la vie
des villages isolés. Ils ne font pas dans la sensiblerie, il faut
bien se nourrir. Quelques minutes avant je jouais avec quelques unes
d'entre elles au milieu des ruines d'une ancienne bergerie.
Les
petits me regardaient avec un regard tout innocent pendant que le
macho du troupeau arborait la plus belle cloche du village, toute
dorée. Certaines ruminaient allongées en rond au pied de murets
pendant que d'autres se frottaient aux cailloux ou se mesuraient les
unes aux autres, cornes contre cornes jusqu'à ce que la première
fasse un pas de travers. Celle qui a fini suspendue à un crochet au
soleil avait mené une telle vie quelques heures plus tôt, à
brouter du thym sauvage et crapahuter dans les escarpements. Au moins
elle aura eu une belle vie...
J'ai passé l'après midi
à mon coin préféré qui offre les plus belles couleurs de l'eau de
toute la Méditerranée. C'est juste à côté de là où j'ai posé
la tente. Il y a un coin secret où il faut descendre dans une ravine
large comme le corps en escaladant un peu. Là on trouve des rochers
presque plats sous des renfoncements de la paroi, formant ainsi un
parasol naturel où l'on reste à l'ombre toute la journée. C'est en
fait l'ancienne ligne de niveau de la mer qui a creusé ces espèces
de demi tunnel. C'était du temps où la Crète était plus basse. Au
niveau géologique il y a eu une élévation de 2 mètres durant
l'Holocène. En effet la région, tout comme Gavdos qui bénéficie
du même phénomène, se trouve sur la zone tectonique du Pinde, qui
traverse la Grèce du nord au sud et que j'ai visitée en Mai
dernier, ce qui explique aussi la formation de ces hautes montagnes.
De ma terrasse en rocher je regardais le toit au dessus de moi. Les
renfoncements peuvent atteindre 10 mètres et tout cela n’est pas
très rassurant quand on a ça au dessus de la tête. Surtout que
certains morceaux sont déjà tombés, formant des petites îles.
Mais bon c’est si vieux que toutes les inclusions de pierres sont
cimentées entre elles, plus durement qu'avec n'importe quel autre
matériau de construction. Ça a résisté à l’érosion de la
mer, aux mouvements tectoniques qui ont fait sortir ça de l'eau,
alors pour que ça tombe maintenant, ça relève plus de l'effet
psychologique irrationnel.
En milieu de journée,
l'eau prend une couleur bleue turquoise que je ne me lasse jamais
d'admirer. Avec les montagnes derrière et les pins qui descendent
jusqu'au bord de l'eau, je suis dans une carte postale grandeur
nature.
Et il y a un coin où l'on peut aller à l'eau, en poussant
un peu avec les bras. L'eau est plus fraîche qu'à Gavdos, sans
doute parce qu'ici le rivage tombe à pic et que ce sont des galets.
A Gavdos, on pouvait marcher des dizaines de mètres en ayant
toujours pied. Le coin le plus chaud pour se baigner reste sans
conteste Pyrgos. En fin de journée, l'eau y est aussi chaude que
dans son bain. J'y restais des heures et avec Sébastien on regardait
nos doigts tout fripés en rigolant.
Question restaurant,
l'offre à Agia Roumeli reste basique. On y trouve les principaux
plats grecs bourratifs comme la moussaka, le souvlaki et le stifado.
C'est un peu comme à Gavdos, la cuisine est rustique. On mange pour
cela mieux à Sougia et je rêve d'y être demain soir rien que pour
pouvoir goûter à ma feta au grill qui me manque tant. Depuis que je
suis arrivé je n'ai pas réussi à trouver une seule taverne qui en
fasse. Pourtant c’est mon entrée favorite !















Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire