12h50. En avance de dix
minutes, je prends le camion benne pour Ao Molae. Je suis partagé
entre tristesse de ne plus revenir ici et de ne pas avoir eu le temps
de faire du kayak jusqu'à la plage sans nom et la joie de retrouver
ma petite baie sauvage à l'abri du tintamarre des long tail boat où
je pourrai dormir sereinement. Le camion est plein, ils auraient dû
en prévoir un plus grand en ce jour de première. J'étais
tranquillement en train de finir de manger quand j’ai vu le
véhicule débarquer avec tout le monde qui s'engageait dedans. Je
n'ai pas eu le temps de finir mes fruits que j'ai donnés à un
couple à côté de moi à table. Les gens sont assis comme ils
peuvent, sur les sacs, sur le rebord du camion, d'autres sont mêmes
debout faute de place.
Le camion progresse dans
la jungle et peine dans la fameuse côte après Ao Pante. Ça sent le
caoutchouc brûlé et le truc avance comme un escargot. D'ici qu'on
reste en rade... Impossible de prendre des photos du périple, le
camion est réduit en un truck people débordant de gens. A Ao Molae
toute l'équipe est là à nous attendre, souriants. Celui qui prend
les commandes au restaurant me reconnaît. J'ai droit à des
salutations personnalisées, du style accueil VIP. Il me demande si
je vais camper. « Oui, là bas, comme la dernière fois ».
Il m'en dissuade en raison de la présence des macaques et me
conseille plutôt de rester dans la zone dédiée au camping. Mais
les singes, je m'en moque, je sais ce qu'il ne faut pas faire et
puis, rien n'empêche en étant sur le terrain de subir l'assaut de
macaques mal lunés. C'est arrivé déjà à plein de personnes de
retrouver une tente éventrée. Certes, ils avaient de la
nourriture...
En l’espace de
plusieurs mois la plage a bien changé. Il y a plein de détritus,
bien plus que lorsque j'avais fait place nette en Janvier. C'est
aussi jonché de bois flottés qui donnent à l'ensemble l'impression
qu'un tsunami est passé par là. Beaucoup de boulot en perspective.
Pour l'heure je pare au plus pressé : monter la tente,
suspendre le fil à lige et le hamac. L'avantage est que je me
souviens très bien où mettre tout ça. Une fois la tente montée,
j'ai un peu l'impression de m'être installé dans un dépôt
d'ordures. Les rangers ont aussi fait des tas tout autour pour y
mettre le feu, plastiques compris.
Tandis que je suis dans
mon hamac en train de lire, le premier macaque arrive, patrouillant
la plage à la recherche d'un mauvais coup. Il reste près de moi,
style je regarde le paysage. En fait ce qu'il veut c'est mes sacs
accrochés dans les branches.
Ils sont un tel fléau qu'on ne peut
rien laisser à terre ou sans surveillance. Quand je vais me baigner,
je prends toujours mon sac que je dépose au bord de l'eau, prêt à
bondir en cas de besoin. Car je les connais ; même s'il n'y a
rien à manger, dès qu'ils voient un truc ils vont s'en accaparer
pour l'éventrer et faire le tri plus loin dans les arbres. Je n'ai
pas trop envie de voir passeport et argent prendre la voie des airs.
Le macaque voyant que je ne vais rien lâcher poursuit son chemin,
s’arrêtant au niveau de la tente pour aller la prospecter. Je
garde un œil sur lui, scrutant la toile pour voir si elle bouge,
signe qu'il essaye de rentrer dedans. D'ordinaire de laisser la porte
ouverte avec juste la moustiquaire pour qu'ils voient à l'intérieur
qu'il n'y a rien à manger suffit pour qu'ils s'en aillent.
Mais en
fait j'ai un peu peur qu'il ne lacère la moustiquaire pour aller
voir de plus près. Je descends donc du hamac. Et là qu’est ce que
je vois ? Le macaque en train de tirer sur mon oreiller pour
l'en faire sortir par une fente qu'il a pratiquée comme s'il avait
fait une césarienne. Le dégât est par chance mineur, il n'a coupé
la moustiquaire qu’au niveau de la base ce qui me permettra de
raccommoder le tout. Mais je retiens la leçon. J'ai voulu ne pas
écouter les conseils du ranger, c'est bien fait pour moi. Ils m'ont
l'air plus agressifs que jamais cette année. Désormais je ne
laisserai rien dans la tente. D'ailleurs une fois la porte
raccommodée, j'ai tout enlevé et laissé la porte grande ouverte.
Comme ça plus besoin d’éventrer quoi que ce soit. A moins de
tomber sur un macaque vandale qui saccage pour le plaisir, mais ça
ne m'est jamais arrivé... contrairement aux babouins de Namibie.
En attendant que je
retourne à la réception pour y laisser mes affaires extraites de la
tente, je reprends ma lecture. Mais le macaque est revenu, obnubilé
par l'oreiller que j'ai posé à la fourche d'un arbre. Je me lève
pour le faire décamper mais je n'ai droit qu'à des menaces. Le
macaque déguerpit plus haut pour mieux revenir et lance des assauts
comme s'il allait me sauter dessus avant de changer de cap au dernier
moment. Je connais leurs tactiques d'intimidation, je ne vais pas me
laisser dominer. Au contraire je montre des dents, grogne et lui
jette tout ce que je trouve par terre. Tant que j'aurai des trucs
avec moi je ne serai pas tranquille. Je suis donc allé tout déposer
dans la cabane de la cantine. Mais quand je suis revenu le macaque
s'était vengé.
Je ne sais si c'est pour prendre la bouteille d'eau
que j'avais laissée au creux du hamac mais je l'ai retrouvée vide
par terre avec le hamac lacéré en son milieu. Ça commence à bien
faire tous ces dégâts ! J'espère pouvoir réparer le hamac
mais avec mon poids sur un tissu tendu entre deux branches je ne suis
pas sûr que les tensions exercées ne soient pas trop fortes pour
faire sauter les coutures. Sinon je serai contraint de quitter
Tarutao car il n'est pas possible de rester à terre à cause des
sandflies. Peut être que j'irai à Koh Adang. Mais là bas, si près
de Koh Lipe à l'approche de Noël, ça m’étonnerait que ce soit
très calme. En attendant, encore une chose qu'il va falloir que
j'enlève quand je n'y suis pas : le hamac. Je ne me laisserai
pas faire par un macaque terroriste, qu'on se le dise !







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