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vendredi 25 décembre 2015

Un Noël de pirate

Katherine et Tim, un couple d'allemands de l'Est, sont arrivés hier sur Koh Adang, directement depuis Tarutao. Il campaient à Ao Molae avant de partir avec moi dans le camion benne vers le débarcadère où ils ont loué un kayak pour Crocodile Cave. Ils font partie des nombreux à se rendre à Koh Adang après Koh Tarutao, sautant allègrement Koh Lipe dont je suis le premier à en dire ce que j'en pense. C'est dommage qu'ils aient dénaturé cette île qui devaient encore être un petit paradis il y a une dizaine d'années. En effet son développement est tout récent et date à peu près de l'époque du tsunami de 2004. Il y avait un village de pécheurs avant cela, et ils ont sans doute profité du raz de marée pour construire à la place des hôtels. Le capitalisme profite toujours des catastrophes, c'est bien connu. 
Tim est juste devant
C'est désormais une suite ininterrompue d’hôtels et de bars, sans rideau de verdure derrière. Les gens sont ensemble et aiment ça. Ça discute, ça boit des bières, ça se compare les tatouages... Bref tout cela je l'ai dit et c'est ainsi que je vends Koh Lipe à qui me le demande, en ajoutant pour être honnête que les plages sont d'un blanc étincelant et la mer d'un bleu turquoise. Ces deux seuls ingrédients suffisent à attirer la plupart du monde. Avec la possibilité de pouvoir faire la fête et donc des rencontres. D'ailleurs hier soir, pour le 24, c'était discothèque en plein air là bas. Les basses ont traversé la mer jusqu'à nous. Mais il n'y a pas qu'elles. Je capte aussi des signaux wifi de Koh Lipe mais l'intensité est trop faible pour que je puisse me connecter. Il doit y avoir quelque chose comme 700 mètres entre les deux îles.
Hier j'ai essayé de trouver le chemin pour Pirate Waterfall, la cascade du pirate. C'est indiqué depuis le centre des visiteurs puis cela conduit à une plage qui se termine en cul de sac. Il faut après poursuivre sur des rochers. En plein cagnard, j'ai rapidement fait demi tour, les rochers étant sans fins et bordés par une jungle inextricable débordant de pentes abruptes sur lesquelles on ne peut pas s'emmancher. J'ai d'ailleurs croisé d'autres personnes perplexes qui me demandaient si elles étaient dans la bonne direction. Katherine et Tim n'ont aucune idée de quoi voir sur l'île et au centre des visiteurs ils ne sont pas très aidants pour donner des conseils à ce sujet. Ils sont davantage désinvoltes, distants et pas très aimables. Connaissant un peu les thaï, ce n'est pas trop étonnant avec le nombre de personnes ici et le taux de passage, ils voient les gens passer et jamais rester, aussi ils s'en moquent un peu comme du dernier macaque. 
Lianes folies
Il y a bien des panneaux informatifs avec une grande carte de Koh Adang mais celle ci est une carte marine, avec le nom de toutes les baies et criques mais rien sur les sentiers. Pour plus d'informations il y a des panneaux détaillés qui expliquent ce qu'est une éclipse solaire et la composition de la voie lactée. On se demande ce que ça vient faire là dedans !
Par chance, un occidental est là, avec son T-shirt noir « Tarutao ranger ». C'est un jeune volontaire et il est allemand. Il a expliqué à Katherine comment trouver le chemin et nous a expliqué aussi que de là on peut redescendre sur une autre baie où se trouve un hôtel que je prenais en arrivant pour une autre station de ranger. On me parle de corruption, je ne comprends pas trop... Le chemin pour la cascade est très bien caché, il faut vraiment savoir que c'est là. Il se trouve avant la fin de la plage du débarcadère. 
Il y a un tronc mort en travers et plein de débris et branchages mais j'ai été alerté par une trouée du style d'un chemin de bestioles à travers la jungle. Et juste à ce niveau j'ai trouvé un fanion rouge. J'ai alors hélé les autres, partis déjà plus loin. Le ranger nous a dit qu'il était mieux d'avoir des chaussures de sport, que ça dépend du degré de difficulté que l'on veut y mettre mais il a déjà vu des gens effectuer la balade en tongs. J'ai emporté une tong de rechange, celle qui vient du palais de la tong, au cas où la rafistolée lâche.
Le chemin trace son passage dans la jungle, autour de lianes et de troncs qu'il faut enjamber. Il grimpe et redescend parfois, il est rarement plat, on trébuche souvent, le pied restant coincé dans une liane comme dans un nœud coulant. Le ranger nous a dit dit qu'il fallait compter une heure. 
Mais c'est sans compter toutes les pauses que je m'octroie pour prendre des photos. Le chemin traverse une jungle plus dense que celle des cascades de Tarutao. Il me rappelle beaucoup la randonnée sur l'île d'Hinchinbrook en Australie qui par bien des aspects se rapproche beaucoup de Tarutao. Je guette les bestioles, marche doucement et sans bruit. Je reconnais le drapé lourd des toucans qui s’envolent dans la canopée. L'insecte qui scie est en plein travail, c’est un sifflement aigu ininterrompu tout du long. Des fleurs tropicales agrémentent la promenade. Elles ne sont jamais très luxuriantes. On pourrait s'attendre dans les pays tropicaux à voir des buissons débordant de fleurs géantes, en fait c’est le contraire qui se produit. Les plantes sont plus occupées à photosynthétiser et les fleurs sont en général peu nombreuses et très petites. Il faut avoir l’œil. Une par ci, une par là, pas de quoi faire la couverture d'un catalogue de jardinage !
Le sentier est balisé tout du long et indique que l'on va vers la cascade. C'est un peu inutile, il n'y a qu'un chemin, il serait dur de se perdre, d'autant plus qu'il longe un gros tuyau noir qui alimente le camp en eau. L'eau de la cascade est en effet potable, elle descend directement de la montagne et on peut donc remplir nos gourdes. C'est alors que le glougloutement d'un cours d'eau se fait entendre. La jungle devient plus espacée, les arbres rivalisent de hauteur. On est dans un endroit où chaque plante colonise le moindre rayon de lumière dont elle a besoin. Chaque plante connaît sa place attitrée, c'est un vrai écosystème. Les plantes tirent aussi davantage vers le vert tendre en raison de la fraîcheur apportée par le cours d'eau. 
La cathédrale vivante
On trouve des petites fougères et des plantes grimpantes qui se plaisent à coloniser les rochers en les épousant complètement. On dirait des fresques gravées à même le rocher. Il n'y a aucun espace entre la feuille et le rocher, aucun relief. C'est vraiment étonnant. Il y a aussi de grosses feuilles qui se terminent en pointe, à la façon des arums.
J'ai trempé un pied dans le cours d'eau. Elle est très bonne et tout invite à se reposer là un instant. On se sent comme dans un jardin d’Éden, au début de la nuit des temps. Il n'y aurait pas le sentier et la conduite d'eau on pourrait croire que l'homme n'est jamais venu ici. En fait la cascade était célèbre dans le temps. Les pirates qui sévissaient dans les mers autour de Tarutao avaient besoin d'eau douce comme n'importe qui et connaissaient donc bien les points d'eaux. Dont celui ci et le nom donné à la cascade. 
Pour un jour de Noël, un peu de mystère et d'intrigue, quoi de mieux ? On peut se plaire à imaginer que l'on est un moussaillon, que le bateau attend en bas avec sa flopée de jambes de bois et de borgnes et un capitaine avec un crochet au bout du bras, un perroquet sur l'épaule.
Notre petit groupe continue sa progression en longeant le cours d'eau. Il y a des passages plus sportifs où il faut grimper sur des rochers ou s'engouffrer dans des passages étroits entre de gros blocs. C'est plein de troncs qui forment des ponts sur lesquels les champignons se plaisent et que l'on parcourt les deux bras en l'air pour garder l'équilibre. 
La lumière pénètre au sol par endroit comme un grand rayon de lumière à travers le vitrail d'une cathédrale. La comparaison n’est pas anecdotique, on a vraiment l'impression de se trouver dans une cathédrale géante, vivante et verte, pas celle construite pour y célébrer Jésus mais celle directement construite par la main du Bon Dieu.
La cascade n'est pas très spectaculaire mais elle a le mérite de disposer d'un petit bassin avec du gravier au fond où l'on peut s'asseoir et même finir de l'eau aux épaules en se penchant un peu en arrière. J'ai bien regardé il n'y a pas de sangsues à déplorer. Après une randonnée pas de tout repos sous une forte chaleur sans aucune brise qui fait transpirer à grosses gouttes, on ne pouvait rêver mieux que de faire la grenouille. L'endroit est propice à la méditation. 
On n'a prononcé aucun mot pendant la bonne heure que nous avons dû passer sur place. J'observe tout. Les algues onduler au gré du courant, le miroitement de la surface de l'eau qui se reflète sur les feuilles des arbres, en créant un jeu d'ombres et de lumière qui virevoltent comme la multitude de papillons et de libellules. On ne sait plus où donner de la tête. Les libellules se posent sur un bras, un pied, une épaule. On se regarde, on sourit, on se comprend. Deux randonneurs nous ont surpris sous la cascade, ont pris une photo et sont repartis direct. Sans doute s’attendaient ils à une cascade impressionnante. Mais il faut parfois savoir scruter le détail. C'est souvent les chutes d'eau les plus insignifiantes qui ont le plus d'ambiance et le plus à offrir. Sans doute parce que l’œil n’est pas accaparé par la chute elle même et peut donc scruter tout ce qu'il y a autour.
La plage où accostaient les pirates pour aller chercher l'eau
La bifurcation vers l'autre station de l'île se trouve en redescendant de la chute, juste avant que le chemin ne quitte le cours d'eau. Il y a un tas de graviers et la conduite d'eau se sépare en deux, une partie continuant la descente. Sans avoir eu le temps de réaliser qu'on sortait vraiment de la jungle, un dernier pan de feuillage que l'on écarte de la main dévoile une petite crique comme la scène d'un théâtre derrière le rideau. La crique est entourée de gros rochers dodus et polis qui évoquent ce qu'on trouve sur les plages des Seychelles. En contournant l'un de ces rochers par la gauche on tombe sur le Adang resort qui apparaît avec des chaises longues en teck. Le truc a l'air d'un standing plus élevé, c'est assez bizarre. J'ai eu confirmation une fois devant. Le cadre est particulièrement unique, enchâssé dans la jungle, avec les montagnes derrière. 
Le resort dispose de ses propres long tail boat portant son nom. En plus des chaises longues et parasols, il comprend une petite piscine en arrière de la plage où deux gros touristes se font rôtir. On est arrivé à 12h30 et j'ai très faim. L'idée est de rentrer au camp à pied, en longeant la côte. Mais pour cela il faut attendre la marée basse et elle est encore bien haute. L'autre option serait de tout faire en chemin inverse en traçant par la jungle mais personne ne s'en sent le cœur.
Pour l'heure il est temps de se rassasier et un coup d’œil à la carte suffit à comprendre ce que le ranger nous a dit ce matin. Cet établissement n'a rien à voir avec le parc national. C’est un truc privé pour touristes avec de plus grands moyens et la carte affiche des plats complètement différents à des tarifs plus élevés. 
Ils ont dû soudoyer le parc pour avoir le droit à une concession. Ce qui me fait craindre pour l'avenir de Koh Tarutao qui pourrait très bien subir le même sort. Jusqu'à quel point le gouvernement peut il résister aux intérêts privés et à une grosse liasse de billets mise sous le nez ? Du coup j'ai quelques scrupules à cautionner ce système en mangeant là. D'un autre côté il faut reconnaître que l’établissement est tout ce qu'il y a de plus correct, avec des frangipaniers blancs partout et des bungalows en pagaille très peu occupés malgré les fêtes. Ce peut être un bon plan pour ceux qui veulent venir à Koh Lipe en ayant une expérience plus intime et calme.
A saute-moutons de rochers en rochers
Après le déjeuner nous sommes allés faire la sieste sous un arbre qui couvrait la plage de son ombre, le temps qu'il fasse moins chaud et que la mer se retire davantage. Il était près de 16 heures quand on a commencé à marcher sur les rochers. Il y a des passages presque d'escalade, d'autres où il faut descendre sur les rochers fraîchement découverts et où il faut faire très attention à là où l'on pose le pied. C’est très glissant. Mais heureusement il suffit de regarder la couleur de la roche : rose orangé, c'est là où la mer ne vient jamais, partout ailleurs c'est là où c'est poisseux, glissant et algueux. Il nous aura fallu près d'une heure pour arriver au camp où j'ai piqué direct une tête. Ce fut une journée pas prévue et complète qui aura bien marqué Noël comme ils se doit. L'an dernier Noël au Costa Rica playa Prieta, cette année la Thaïlande, dans la jungle de Koh Adang. J'aime mes Noëls exotiques !

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