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mercredi 2 décembre 2015

Trait de Khôl

J'ai trouvé un râteau. Il était planqué sous un des dortoirs qui entourent les toilettes au fond du jardin. Ainsi, et avant même le petit déjeuner, je me suis activé au camp, profitant de la fraîcheur matinale et avant que les gens qui nettoient les espaces verts ne commencent. La fraîcheur, façon de parler... Disons que c'est le seul moment où l'on ne transpire pas. Dans ma tente dont j'ai pourtant remplacé la porte par un voile en moustiquaire, je dors la tête à la porte, torse nu sur un drap. J'ai bien dormi cette nuit, étonné par le fait que je récupère si vite du décalage horaire. A 7 heures j'étais debout, frais et dispo alors qu'il n'est pourtant qu'une heure du matin en Europe. De toute façon, on ne peut pas faire de grasse matinée. Dès 5h30 il y a un va et vient de long tail boat qui pétaradent et donnent l'impression de dormir à côté d'un aérodrome. Même le paradis ne peut être parfait.
J'ai fait place nette autour de la tente. Le but de la manœuvre est de me permettre de marcher pieds nus à longueur de journée sans avoir à craindre ces feuilles de pandanus qui scient les chairs chaque fois qu'on s'y frotte. J'ai largement débordé dans les parages. Un coup de râteau sous le hamac ne fait pas de mal. Ça permet de poser mes petits pieds délicats au saut du hamac. Et tant qu'à faire pourquoi ne pas continuer plus sur la plage ? Et puis il y a le fil à linge, que j'ai tendu entre deux arbres sur une place voisine. C'est tactique. Après tout on n'est pas nombreux sur le camp, je peux bien déborder. Et ça dissuade des gens de s'y mettre. Même s'il y a toujours la place, je leur gâche la vue avec des paréos et serviettes qui ondulent au vent toute la journée, façon manouche. 
L'oiseau ventriloque
Je suis content de mon coup, ça fonctionne bien. A l'heure où les gens arrivent vers midi, deux nouveaux campeurs sont venus explorer le secteur. Ils sont restés dubitatifs devant le fil à linge puis ont regardé quel drôle de chenille se lovait dans son cocon de hamac. J'ai jeté un œil peu engageant et ça a suffit pour que ce petit monde tourne des talons et aille voir ailleurs si c'est plus sympa.
A midi j'ai eu la visite du toucan. Celui avec le long bec jaune et les yeux auréolés d'un trait de khôl bleu. Il n'y a que moi pour m'amuser avec et dégainer l'appareil à la recherche du meilleur cadrage à m'en dévisser la tête. Car la bestiole est du genre discrète et ne se laisse pas approcher - comble de l'absurde quand on réside sur une branche haute inatteignable. 
Comme si cela ne suffisait pas l'animal ne tient pas en place. C'est très dur de suivre le mouvement et avec les crampes à regarder en l'air, à peine on finit par faire la mise au point sur la bête qu'il faut se reposer la nuque et les bras. Avec un zoom sorti au maximum, il faut ensuite patiner dans le décor à la recherche du volatile en pestant, incapable de retrouver où il se situe dans la mosaïque des feuilles qui se ressemblent toutes. On essaye avec l'autre œil de trouver des points de repères, une fourche, une branche coudée ou n'importe quoi qu'il faut ensuite rechercher dans le viseur pour remonter à la bestiole, si tant est qu'elle soit encore là ! C'est bien dur que d'être photographe animalier. Je n'ai pas la patience pour. Je siffle pour espérer que l'animal adopte son meilleur profil mais ça ne marche jamais. 
Les bestioles font ce qui leur chantent et elles s'en foutent pas mal de poser. Elles ont autre chose à faire, de bien plus utile et intéressant. C'est au photographe de s'adapter et de faire tout le boulot. Et quand on croit détenir l'image parfaite, c'est le moment où l'oiseau choisit de se dégourdir les ailes, partant d'un claquement d'ailes tel un pied de nez, dans un vol lourd qui évoque les pales d'un ventilateur de plafond. Voilà tout ce que vous ne vous doutiez pas comme travail derrière ces photos !
Il y a plein d'oiseaux qui chantent dans ce petit paradis. Il y a celui au bec jaune, tout en grandes pattes, élancé avec les yeux cernés d'or. C'est l'oiseau qui pète et crépite. Le ventriloque. 
Oui c'est les chiottes, moins poétique sans doute...
Il y en au un autre qui siffle rudement bien mais ce n'est pas un oiseau. C’est celui qui sert les plats quand il ne dort pas sur des chaises accolées. Il siffle en gazouillant quand d'autres sifflotent des airs à la noix. Il faut dire qu'il est à bonne école ici. C'est saisissant de ressemblance. Je ne me doutais pas qu'un être humain pouvait imiter si bien le chant d'un oiseau. C’est plein de trilles et de nuances. Il y a le perroquet qui dit des gros mots ou des choses cochonnes, il y a désormais l'homme qui gazouille !

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