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| On lui donnerait le Bon Dieu sans confession... |
Pendant le petit
déjeuner, au moment de commander, patatras : la lanière
centrale de la tong a lâché. C'était pourtant un bon modèle et
j'en ai eu plusieurs qui ont toujours tenu bon. Mais ce sont les
mêmes que celles qui m'ont conduit aux États-Unis, au Costa Rica et
cet hiver ici même, sans compter sur les sentiers rocailleux de
Crète et les étendues désertiques des Canaries. Elles ont en vue
du pays, j'aurais dû me douter. Et puis ici c'est très humide,
aussi la tige de tissu devait pourrir entre la semelle et la couches
de caoutchouc. En attendant je suis bien embêté, je n'ai rien
d'autre. Pile le jour où j'ai envie de retourner à Ao Son. Je
pourrais marcher pieds nus comme un sauvage, j'ai déjà fait. Les
vas-nus-pieds ça me connaît ! Mais je me vois mal prendre
l'avion comme ça et surtout arriver en Europe dans le froid comme un
pygmée sorti de sa jungle. Certes j'atterris à Madrid, ce n'est pas
comme si je retournais en Alaska comme un groupe d'américains
arrivés tous blancs il y a quelques jours. Blancs comme des ours
polaires. Ça doit les changer !
Je me suis donc attelé à
la reconfection de la tong. Sus au gaspillage, oui au recyclage. Les
voyages m'ont appris à être débrouillard et à rafistoler des
trucs pour leur donner une seconde vie. Faute de mieux. Seulement une
tong je n'avais jamais pratiqué. La semelle c'est quand même très
dur à percer. Alors que j'en étais à mon deuxième ourlet
l'aiguille a flanché. Pour lui faire traverser la semelle je me
servais de la table pour pousser. Depuis, j'ai une aiguille coudée à
90 degrés des plus inutiles. Mais heureusement il y a de la
solidarité. Les rangers m'ont dégoté une aiguille dans le
rangement sous la selle du scooter. Une toute fine... Encore plus
prompte à se tordre à la moindre résistance. Et ce n’est pas
comme si c'était la mienne, pas question de leur casser. J'ai fait
comme j'ai pu, j'ai rafistolé la lanière directement au caoutchouc.
Ce n'est pas très solide et je ne pense pas que cela tiendra encore
deux semaines.
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| Pourquoi tu me regardes? |
Pas de panique, il y a
une solution à tout ! La plage regorge de plastiques, de
casques de motos mais surtout de tongs. Denis ne s'était-il pas
trouvé une paire sur la plage sans nom lors de notre virée en
kayak ? Je suis donc allé prospecter au bout de la plage, là
où c’est plein de détritus. A tel point d’ailleurs qu'hier un
long tail boat a passé l'après midi là, non pour pécher mais pour
ramasser des bouteilles en plastique qu'il collectait dans de grands
filets, sans doute pour les revendre pour quelques bahts. Une bonne
initiative, ça permet aussi de dépolluer les plages. Il devrait
même y avoir quelques ONG environnementales pour développer le
concept dans tous les pays, en échange de quelques pièces. Ce
serait un bon moyen de dépolluer un peu les mers qui sont d'année
en année de plus en plus des poubelles géantes.
D’ailleurs les
touristes avec qui je discute s’en plaignent. Beaucoup me disent
qu'ils sont étonnés que ce soit si sale alors que c'est un parc
national, certains pensant que c’est dû aux rangers qui jettent
dans la nature. Je rectifie alors les choses, les mers connaissent
mieux que n'importe qui le concept de la mondialisation. Avec les
courants, impossible d'y échapper et de déterminer d'où ça vient.
Tandis que je cherche des
tongs à ma taille et en bon état, je suis arrivé dans l'aire des
macaques sans le savoir. Plusieurs fois dans la journée ils
patrouillent la plage mais le reste du temps ils restent dans les
branches tout au bout, à fainéanter ou à profiter du temps qui
passe. Ainsi il y avait un macaque posé sur la fourche entre deux
branches qui mangeait de temps en temps ces fleurs jaunes en corolle
dont le bouton est rose et qui sont le plus souvent entortillées sur
elles mêmes, préférant éclore au petit matin.
Je n'avais pas
l'air de déranger, il voyait que je ne lui voulais pas de mal. J'ai
ainsi pu m'approcher très près. Il aurait pu me sauter au visage
mais je l'ai senti en confiance. Avec les feuilles tout autour de
lui, je tenais une belle photo avec ces avant-plans de feuillage
flous qui donnent l'impression d'être au cœur de leur intimité et
de la jungle, en offrant un écrin tout autour pour les mettre en
valeur. Je devais être à moins de deux mètres de la bestiole. Même
pas besoin de sortir beaucoup le zoom, du coup les photos n'en sont
que plus nettes. Je peux même m'autoriser des gros plans que seuls
les photographes animaliers savent faire.
Une fois les clichés
dans la boîte, content de mon coup, j'ai continué à prospecter la
plage. J'ai trouvé un pied droit presque à ma taille. Ce n’est
pas ce qui manque, les pieds droits.
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| Et dans la jungle coule un ruisseau... |
A croire qu'ils ont tous des
jambes de bois. Et toujours la même, la gauche ! J'ai fait mon
difficile, j'ai pris le modèle le plus confortable pour mes pieds
sensibles. Sauf que ça n'allait pas du tout avec mon autre tong,
bleue. Au palais de la tong, j'ai demandé un pied gauche. Je devrais
ouvrir un magasin de tongs, que des pieds droits. Peut être y en a t
il un qui ne fait que les pieds gauches, auquel cas on pourrait unir
nos efforts. L'avantage ici est qu'il n'y a aucun frais de
chaussures, il suffit de chercher sur la plage. Au final je vais
faire avec un pied gauche un peu moins bien mais qui a l'énorme
avantage d'être un pied gauche !
Plus loin j'ai entendu de
grands ploufs dans les branchages avec un cri que je ne connaissais
pas, différent des macaques. En levant le nez j'ai aperçu les
singes clowns.
Tout le monde les aime bien et certains veulent même
en adopter un et le ramener en France pour faire animal de compagnie.
Ils sont végétariens, ils sont tout en haut des arbres car ils ne
mangent que les feuilles, et les tendres pousses de préférence,
plus nutritives et savoureuses. Là encore, à travers les branchages
j'ai brossé un portrait croquignolet.
Avec tout ça il était
déjà 11 heures quand j'ai pris le chemin pour Ao Son. Il paraît
qu'il n'y a que 4 kilomètres mais cela semble un peu plus long. Et
surtout, je m’arrête tout le temps pour saisir et contempler plein
de choses. J'ai mis deux heures à faire le chemin. Je mémorise tout
ce que je vois et entends. Les sons de la jungle, le grillon scieur
avec son bruit aigu d'un seul ton continu. Pour les parfums, on en a
aussi pour son argent de balade. Des effluves de vanille montent au
nez, d'autres fois ça sent l'herbe coupée ou celle qu'on fume.
A
d'autres endroits ce sont des parfums de tourbe humide. Et chaque
fois des papillons fuient sous notre pas. Des noirs avec de grandes
ailes, des mouchetés brun et orange, des verts mordorés, des bleus
électriques au reflet soyeux... Un couple se tournait autour. Un
blanc et un jaune qui entamaient une valse les menant vers
l'inconnu...
Un peu plus loin, un gros
varan pataud traversait le chemin en tirant la langue pour rejoindre
un petit cours d'eau en contrebas, ombragé et qui glougloute
doucement. A travers des feuilles dentelées comme une fougère, mais
en version géante, je l'ai aperçu en train de prendre un bain. J'ai
cherché à descendre vers cette portion de ruisseau enchanteur mais
même en me tenant aux branches c'était trop pentu. Un truc à se
casser la gueule et à finir dans l'eau pour poursuivre avec un varan
sur soi trop content d'avoir à manger si facilement.
Par contre
j'ai pu descendre un peu plus loin en traçant à travers a jungle,
enjambant lianes et feuilles avec des piquants acérés. Le ruisseau
à cet endroit est d'une belle couleur conférée par un fond
tourbeux que des algues d'un orange vif ont colonisé. Sur les bords
s’épanouissent des plantes aux longues feuilles étroites et
ciselées d'un vert tendre dans lequel on a envie de croquer. J'aime
toujours ces diversions le long du chemin qui permettent de
s’immiscer au cœur de la jungle. Il n'y a pas à crapahuter bien
loin, il faut juste faire attention aux tiques et aux sangsues.
Le chemin est constellé
de petites fleurs blanches au cœur brun comme si on les avait jetées
à nos pieds avant notre passage. Je n'ai jamais pu voir d'où elles
venaient. Elles doivent éclore tout en haut dans la canopée et en
se promenant en dessous on ne les voit jamais, jusqu'à ce qu'elles
tombent au sol.
Arrivé à Ao Son, j'ai bifurqué sur la droite pour
rejoindre la rivière, à l'endroit des pythons. J'en ai aperçu deux
enroulés comme une brochette autour d'une branche. En retournant sur
mes pas je tenais la photo parfaite. Un gros papillon, celui que
j'appelle puzzle en raison de son aile découpée qui possède un
lobe qui ressemble à la protubérance ronde d'une pièce de puzzle,
était en train de butiner la fleur rouge d'un arbuste. La mise au
point était faite, il ne me restait plus qu'à appuyer sur le
déclencheur quand deux touristes ont débarqué avec la sourde de la
gargote et m'ont hélé en me montrant les deux pythons de l'autre
côté de la rive que j'avais vus bien avant eux. Dans le calme et
l'harmonie de la jungle, cela a suffit par faire s'enfuir le papillon
et je me suis retrouvé avec un cliché sur lequel je n'avais que la
fleur rouge. J'étais vert !
La patronne de la gargote
n'est pas là. Il n'y a que la sourde aujourd'hui. Elle est peut être
muette mais elle est rigolote, elle est tout le temps en train
d'essayer de communiquer en faisant de grands gestes et des mimiques
ahuries pour nous faire rigoler. Un des rangers d'Ao Molae est arrivé
en scooter pour prendre ma commande. Plus tard, une fois fini son
service à l'autre plage, c'est la cuisinière qui a débarqué, sans
doute pour se changer les idées. Dès qu'elle m'a vu là elle s'est
exclamée : « Hey I love you ! I knew you would be
there today ». Certes je n'étais pas à Ao Molae mais j'aurais
très bien pu être ailleurs sur l'île. Elle me fait toujours de
grands sourires quand elle ne sort pas de sa cuisine pour aller dans
la jardin atour de la bicoque en tôle des rangers pour revenir à la
main avec un bouquet garni ou de petits piments multicolores qu'ils
font pousser.
Avec le temps les thaï sont très chaleureux, dès
lors qu'ils voient qu'on n'est pas de passage. Ils cherchent toujours
à plaisanter et à tourner les choses en dérision. Ils ne se
prennent pas au sérieux. Celui qui prend les commandes à Ao Molae
s'amuse depuis quelques temps à me dire n'importe quoi, du style
« goodnight » le matin ou « see you tomorrow »
à midi. Parfois il prend une calculette pour faire 180 + 20 alors
que je lui présente un billet de 200. Il se justifie toujours en me
donnant son âge, 42 ans, pour me signifier qu'il est sur le déclin
en rigolant. Les gens simples qui se contentent de peu sont souvent
les plus ouverts et les plus authentiques. Sans doute parce qu’ils
ont l'habitude d'aller à l'essentiel.
Ce soir j'ai changé de
coin, lassé par les allées et venues nocturnes des long tail boat.
Je me suis installé derrière le bloc de sanitaires qui a perdu la
tête, afin de profiter de la protection d'un mur pour me faire une
barrière anti-bruit.
Ça a été le sujet d’attraction des
rangers. Ils ont tous débarqué les uns après les autres pour
regarder ma tente, l'intérieur, la touchant, impressionnés par sa
qualité. « Good tent, hein ? ». Bah c'est une
Quechua, pas celle qu'on jette, une avec arceaux et abside pour me
permettre de rester porte ouverte quand il pleut sans à avoir à
étouffer. pour moi Les tentes de Decathlon sont ce qui se fait de
mieux rapport qualité prix. Elles sont parfaitement étanches et il
y en a pour tous les goûts et tailles de tribus. Seulement
l'escapade ne durera que le temps d'une nuit. Le sol y est
particulièrement dur comparé au sable que j'avais ratissé pour
l'aéré et lui donner du moelleux. Et surtout en y entend tous les
bruits de la jungle, du gecko qui s’étrangle aux vaches qu'on ne
voit pas mais qui meuglent non stop dès 5 heures du matin. Au final,
je suis quand même mieux sur une plage, sous mon arbuste fleuri, au
bord de l'eau que coincé contre un truc en ruine et manquant d'air
pour me rafraîchir. Ils vont sans doute trouver mon manège bizarre
avec mes déménagements de tente qui finissent toujours sur des
emplacements qui ne sont jamais ceux du terrain de camping. Mais tant
qu'ils me laissent faire...













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