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| Le plus beau coin de Tarutao |
Après la pluie, le beau
temps ! Pas un seul nuage ne barre un ciel d'un bleu profond ce
matin. Les rares touristes d'Ao Molae en ont profité après le petit
déjeuner pour partir en excursion au petit bonheur la chance, à
pieds ou en vélo. Et moi ? Je souris toujours devant ces gens
qui ne restent que quelques jours et ont constamment la bougeotte
pour arriver à caser le maximum de choses dans un temps imparti et
qui au final ne profitent pas du calme et de la sérénité offerts
par l'île. Je goûte chaque instant et cela remplit ma journée. Je
n'ai pas besoin de partir de l'autre côté de l'île pour ne pas
avoir à rougir à la question « alors, qu'as-tu fait
aujourd'hui ? ». Je nourris mon âme des bonnes
vibrations, de la lumière et des couleurs. Je ne suis pas dans
l'accumulation ou l’effervescence mais dans l'introspection.
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| Promenade de santé |
Ceci dit je retournerais
bien à Ao Son. On y mange si bien là bas. Et puis j'aime aussi me
balader dans la jungle et écouter tous ces animaux qui bruissent.
Sans compter que je ne suis pas complètement satisfait des photos
que j'avais tirées du lagon au bout de la plage d'Ao Son la fois
dernière. J'y étais trop en plein midi, le soleil pas encore
vraiment dans la bonne direction et en plus mon appareil était
cassé, abonné aux photos peu nettes. Je suis sûr qu'il y a moyen
de faire mieux. Cette partie de l’île est la plus belle de tout
Koh Tarutao, je me sens bien d'humeur d'aller à la rencontre de ses
joyaux. Mais je veux être sûr du temps. Alors j'attends encore un
peu. En effet la marée basse est cet après midi et c'est alors le
meilleur moment pour découvrir tous les bancs de sables qui se
dévoilent au niveau du lagon.
Seulement l'après midi le ciel se
charge très souvent depuis que je suis ici. On est loin du temps
resplendissant qui sévissait cet hiver. Mais cette matinée est
différente. Je n'ai encore jamais vu un ciel si pur en dix jours et
il ressemble beaucoup à un ciel qui veut rester tel qu'il est.
Au bout de dix jours, il
est temps de bouger un peu. Quand on connaît déjà on est moins
enclin à partir en exploration mais là je suis content. J'ai loué
un vélo. J'aurais pu aller à pied jusqu'à Ao Son mais la balade
sera épuisante si j'enchaîne les kilomètres le long de la plage
d'Ao Son pour arriver à son extrémité où se cache son lagon. Et
puis j'ai aussi envie de prendre mon temps, de flâner dans la
jungle, de partir à la recherche des cours d'eau et de me perdre un
peu sur le sentier des cascades Lu Du.
J'ai choisi le plus beau vélo,
le plus neuf. Ils m'en faisaient l'article il y a quelques jours, se
plaignant que les vélos en Thaïlande valaient très chers. Celui
que j'ai a des boutons sur le haut de la fourche avant. Pour régler
la dureté de suspension de la fourche. Je ne savais même pas que ça
existait. Le système fait effet, la fourche absorbe bien tous les
cailloux sur le chemin. Je ne me souvenais d'ailleurs pas qu'il était
si chaotique.
L'insecte qui fait un
bruit de scierie est là. Il y a aussi des effluves puissantes qui
sentent la marijuana. Je suis dans l'ambiance. De gros papillons que
l'on ne voit pas s'envolent en déployant des ailes d'un bleu flashy
avant de disparaître comme un éclair. On en trouve aussi des jaunes
citron.
Ça grommelle sur mon passage, les yeux de la jungle me
surveillent. Je reconnais le cri des macaques. Un cours d'eau longe
le chemin en contrebas. J'ai posé le vélo sur la bas côté pour
aller le voir de plus près, en me retenant à quelques branches pour
descendre à travers la jungle tout en les repoussant comme on ferme
un portail derrière soi. Avec la fin de la saison humide les cours
d'eaux sont très vifs et les plantes à leur apogée. Il n'y a pas
qu'elles non plus. Avec toute cette humidité, je dois me débarrasser
constamment de sangsues qui me grimpent le long du mollet en faisant
comme des ponts. On ne les sent pas sur la peau, c'est traître.
C'est léger, gélatineux et avance sans bruit.
Mais comme je me
doutais bien de leur présence, je m'examine constamment. Idem pour
les tiques mais je n'en ai pas encore croisées une seule. Le petit
cours d'eau est très joli, bordé de plantes luxuriantes de ce vert
magnifique et hypnotisant lorsqu'un rayon de soleil les traverse. Des
champignons bien charnus s’épanouissent dans les ombres tandis que
de vieux troncs servent de pont de fortune.
Décembre est une bonne
saison. Certes le temps n'est pas d'une constance qui caractérise
les mois d'hiver mais il n'y a vraiment pas grand monde. On peut se
sentir très facilement Robinson abandonné sur une île presque
déserte. Sur le chemin des cascades je n'ai croisé qu'une seule
personne. Et encore il a rebroussé très vite après m'avoir demandé
s'il était dans la bonne direction.
D'un pas pressé, il devait
manquer de temps pour tout caser dans la même journée. Quant à moi
les cascades je les connais déjà et elles ne valent le coup que
pour la balade dans la jungle. Aussi, pas besoin d'aller très loin.
Cela me laisse le temps pour flâner et observer tout ce qu'il y a
autour de moi. Le bleu vert de la rivière par exemple, presque
luminescente lorsque le soleil l'éclaire le travers. J'aime les
scènes de sous-bois un peu à contre jour. C'est là que je trouve
que c'est le plus beau, en donnant un fort contraste entre lumière
et ombres. Ça rend les choses plus profondes, plus dramatiques. Sans
doute la déformation de l’œil du photographe.
Les deux femmes de la
gargote d'Ao Son n'ont pas changé. Leurs chiens non plus. En
arrivant un peu avant l'heure du déjeuner elles étaient dans leur
hamac, à profiter de la vie et du temps qui passe en écoutant le
vent dans les feuilles et la mer Andaman toute à côté.
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| Ao Son en vue! |
La
cuisinière, celle qui parle (l'autre est sourde), m'a reçu de sa
sempiternelle réplique « Something to eat ? Somethink to
drink ? ». J'ai failli pouffer de rire. Pas de doute, je
suis bien de retour sur Koh Tarutao, je n'ai pas rêvé avant !
Elles ne me reconnaissent pas mais moi je reconnais tout. La carte
est sans fin et tout fait envie. Cette saison ils ont uniformisé les
cartes de Ao Pante et Ao Molae. On y mange donc exactement la même
chose, au même prix, seul le talent de la cuisinière fait la
différence. Ao Son continue à faire dans la carte rebelle et c'est
tant mieux. C'est vraiment là qu'on mange le mieux et en plus ça
fait vraiment gargote du bout du monde. Je me demande pourquoi c'est
si bien achalandé alors qu'il n'y a personne. Ou plutôt si :
Stefano est arrivé hier. Il est venu passer dire coucou en soirée à
Ao Molae, avec sa torche. Toujours aussi intrépide, il a traversé
de nuit la jungle à la lumière de sa torche. Jean-Pierre sera là
d'ici une semaine m'apprend-il. Les vieux lascars, brigands de
Tarutao, on va bientôt être au grand complet !
En plus de Stefano, il y
a un couple qui campe sur la plage. Ils étaient attablés en même
temps que moi. Je suis fort surpris par la quantité de produits
alimentaires mis en présentoirs à la vente. On y trouve des chips,
des biscuits, des Springles, des mélange de graines de pistaches,
noix de cajou, raisons et baies de goji. Tout cela sous l’œil
apparemment indifférent des macaques. C'est à n'y rien comprendre.
Ils sont là, juchés sur une barre en bois à guetter mais ils ne
font rien. Pas une attaque. Y aurait il deux mondes ? En fait je
crois que j'ai compris l'astuce : la cuisinière leur donne les
déchets tout de suite. Ils restent donc sagement dehors à attendre,
comme un chien attend le signal de son maître.
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| Un python dépitant! |
C'est finement joué,
au final ils ne chapardent pas car ils savent qu'ils auront mieux et
plus goûtu. Parfois il y a des ratés. Quand le cuisinière vient
servir, des macaques à qui on la fait pas, en profitent pour entrer
dans la cuisine ouverte aux quatre vents. Le couple a côté l'a vu
et alerte la cuisinière : « A monkey in the kitchen !! ».
« Ah ah », fait elle en retournant à ses fourneaux en
traînant la savate, sans vraiment s'en faire. Elle est pas stressée
pour deux sous avec son hamac garni d'un gros oreiller moelleux où
elle patiente en attendant de nous retirer les plats. Sa collègue,
non contente d'être sourde, t'appelle en grognant pour te montrer un
truc en te regardant plusieurs mètres de côté. Au début j'ai cru
qu'elle s'adressait à quelqu'un d'autre, derrière moi, un ranger ou
je ne sais quoi.
Mais il n'y avait personne aussi j'en ai conclu
qu'elle avait un petit vélo dans la tête. Eh bien pas du tout !
Le couple à côté a compris qu'il y avait un signal. J'ai suivi le
mouvement. Derrière la cuisine, dans les arbres, il y avait ces gros
singes clowns, avec leurs gros yeux et le museau cernés de blanc. On
dirait de bonnes grosses peluches. Ils ont toujours l'air de se
marrer. A la différence des macaques il ne sont d'aucune nuisance.
Très farouches ils ne mettent jamais un pied à terre et se
contentent de rester au sommet des arbres en grignotant des feuilles.
Il y en avait un complètement affalé, les quatre pattes à
califourchon autour d'une branche, en train de faire la sieste. Je
l'ai mitraillé de photos, je n'étais encore jamais parvenu à les
approcher de si près, d’ordinaire ils sont toujours en activité.
Là c'était l'heure du repos, et avec mon zoom plus bas il me
regardait d'un œil torve qui signifiait que je ne méritais pas
dérangement. Comme quoi tous les singes ne se valent pas : à
côté des petits teigneux de macaques on trouve les placides singes
clowns, qu'ici ils appellent « langurs ».
C'est alors que la
cuisinière a insisté pour que je la suive aux pythons. 20 bahts
pour qu'elle m'y mène. Pas fou, je lui demande s'ils sont là avant.
Oui, cela semblerait être la saison. Elle m'a conduit le long de la
rivière. Je m'attendais à voir un machin long et fin, vert, la tête
en bas à guetter que quelque chose passe dessous. En fait ça n'a
rien à voir. Ce sont de gros boas avec des faux yeux sur le corps et
dont on ne voit rien. Ils sont entortillés autour d'une branche,
sans queue ni tête.
On dirait des ronds de merde perchés sur un
arbre ! Et il n'y en a pas qu'un. J'en ai dénombré au moins
sept ! Pendant ce temps là la guide prenait des airs dégoûtés
en me les montrant du doigt. Quand je lui ai fait voir l'écran de
mon appareil photo, elle a fait un pas en arrière d'effroi de les
voir si près, en secouant la tête pour ne pas voir ça. De retour à
la gargote, même réaction de la sourde qui grognait de plus belle
les yeux révulsés. La peur du serpent, il semblerait que ce soit
dans nos gènes...
Avec tout ça il serait
temps que j'aille voir ce lagon ! C'est marée basse et le début
d'après midi. Le moment où il fait le plus chaud. Je vais
souffrir...
Les sandflies promettent d'être féroces aussi je me
suis bien badigeonné de DEET. A cet effet j'ai une lotion à 100%
mais même malgré cela je me fais piquer. J'ai complété la
panoplie en nouant un paréo autour de la taille pour faire
protection supplémentaire. Je n'ai l'air de rien mais je m'en moque
pas mal. Avec la marée basse la longue plage rectiligne d'Ao Son a
un effet miroir des plus sublimes. Si on ajoute à ça la jungle qui
recouvre les monts derrière, on a une ambiance très sauvage,
vierge, qui arrive dans mon top des endroits préférés de Tarutao.
Par moments des trouées dans les filaos ouvrent comme une fenêtre
sur les montagnes. C'est de la verdure à perte de vue. Pas
d'érosion, pas de champ, pas de construction, que de la jungle
partout qui me fait sentir comme au premier jour du monde.
J'ai trouvé la plage
moins longue que la dernière fois. Par contre le lagon encore plus
beau. Je ne regrette pas du tout cette petite excursion qui me change
les idées après déjà dix jours passés sur l’île. Un catamaran
par contre a jeté l'ancre juste en face. Pas fous, ils ont choisi le
meilleur endroit. Et, c'est moins top, les occupants ont été
débarqués par annexe sur le banc juste au moment où j'arrivais. On
aurait dit que c'était fait exprès. Je faisais grise mine, pas
content que des intrus viennent fouler le beau sable vierge et se
mette en travers de l'objectif. Malgré mon air renfrogné je me suis
déridé devant la gentillesse et la spontanéité d'américains qui
m'ont demandé d'où je venais comme ça. Quand je leur ai raconté
le périple ils étaient admiratifs. Bah, juste 5 km en vélo dans la
jungle puis autant le long de la plage, quand on aime on ne compte
pas.
Le banc de sable est
plein de méandres, de circonvolutions, avec des reliefs de
vaguelettes à certains endroits donnant un effet de texture qui
contraste avec le lisse du sable humide. La marée est si basse que
l'on pourrait presque traverser la rivière. Il y a une petite île
qui s'est dégagée en son centre. Je ne me lasse pas de contempler
le paysage. Je ne suis pas tout le temps derrière mon viseur à
déclencher à tout va, il ne faut pas croire. J'inspecte tous les
recoins, remonte dans la mangrove. Ce qui me fascine le plus c'est
cette barrière de montagnes au fond qui fait presque se sentir dans
un cirque. Montagnes, jungle, banc de sable blanc, les formes et
couleurs se transcendent mutuellement. La nature est ici à sa
perfection.
Un bain plus tard pour me
rafraîchir et il est déjà temps de repartir. De toute façon on ne
peut pas rester sur la plage à traînasser, outres les sandflies
insatiables il n'y a pas un brin d'ombre. Je suis un peu triste de
partir si vite mais j'aurai peut être l'occasion de revenir. Rien
que pour manger à Ao Son et qui sait, avec Stéphane et Séverine
qui doivent en principe arriver sur l'île ces jours ci. Je suis
retourné à la gargote, en nage. Je ne pouvais pas les laisser comme
ça, sans leur dire au revoir alors qu'en partant je leur avait dit
« see you later ». J'ai repris une bière, une Chang,
bien fraîche. Après la marche en plein cagnard, je ne sais pas ce
qui tape le plus dur entre le soleil et la bière ! D'ailleurs
je n'y voyais plus très droit sur le pont suspendu vermoulu où ma
tong passait à travers. Heureusement, je rentre à vélo !
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| Au dessus de ma tête pendant le dîner... |
J'ai laissé les deux
femmes de la gargote avec d'autres compères dans une partie de
cartes intergénérationnelle au milieu d'une franche rigolade. Ils
ne doivent pas gagner grand chose sur l'île mais cela semble les
combler bien suffisamment. Ils ont le temps de passer du temps
ensemble, de nouer des contacts entre générations, de profiter de
la vie dans un cadre reposant, loin du stress, de contraintes, de
comptes à rendre et d'impératifs de productivité. Si l'on regarde
ces gens avec ceux cravatés qui se rendent le matin au travail en
métro, qui a l'air le plus épanoui ? Et qui gagne plus et
consomme plus ? J'ai envie de dire : travaillez moins,
profitez de la vie, allez à la rencontre du monde. On peut vivre
différemment et bien, avec peu...




















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