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jeudi 3 décembre 2015

Les pieds dans le plat

Le seul moyen pour avoir internet sur l'île est d'acheter avant une carte SIM thaï avec du crédit internet. La seule chose que j'ai trouvée à Satun ou à Pak Bara c'est une carte valable 7 jours. Je me rends compte à présent que j'aurais dû en acheter deux. En effet, pas besoin d'en avoir 4, je peux très bien laisser passer une semaine sans avoir internet. J'ai plein de photos que j’aimerais partager et ce blog qui s'écrit pour rien. C'est très futile je sais mais on est dans l'ère de l'instantané. Le temps où l'on recevait des nouvelles de marins partis en mer plusieurs mois plus tard est révolue. Avec internet on peut avoir accès au monde n'importe où, n'importe quand. Sauf ici.
Maintenant que je suis coincé sur l'île je ne vois pas d'autre solution que de demander à quelqu'un du parc de m'en faire parvenir depuis Pak Bara, comme j'avais fait venir les fioles anti moustiques la dernière fois. De mosquito man, je vais passer au statut de internet man. Mais je ne n'aime pas trop demander des choses aux gens. Je préfère quand cela vient d'eux, quitte à les orienter subtilement dans ce sens là.
C'est ainsi que ce matin je me suis dirigé vers le débarcadère, résolu à coincer par inadvertance le petit gros en lui demandant s'il n'a pas de la famille ou des connaissances à Pak Bara. Évidement il n'est pas à son poste, mais regroupé avec d'autres rangers à papoter sous le auvent de la mini supérette où je suis allé faire un tour, question de voir l'arrivage des fameux t-shirts à l'insigne du parc. 
Il n'y en a aucun. En revanche la vieille pas aimable grimée à la poudre de riz est toujours là et semble comme empaillée, figée dans un rictus des mauvais jours qui n'en connaît jamais de bons. Rien ne sert de demander s'ils ont des cartes internet, le business de la supérette est hautement stratégique. Quoi que cette année ils vendent des petits flacons de produits solaires même si cela n’est pas très utile, l'île étant si luxuriante que ce n’est pas difficile de trouver de l'ombre. Ils n'ont toujours pas pensé à la lotion anti-moustique par contre...
En attendant que ptit Gro revienne à son poste, je fais mine de prendre des photos depuis le ponton. Bien m'en a pris car des hirondelles aux couleurs chatoyantes se livrent à un ballet aérien en chassés croisés plus habiles que les démonstrations du Bourget un 14 juillet. 
Et régulièrement elles se posent sur le rebord du ponton, toujours par couple. Je me rapproche alors en rampant sans bruit le plus près possible, restant ainsi à plat ventre jusqu'à ce qu'elles reviennent, retenant mon souffle. C'est ainsi que j'ai droit à une séance de toilette. Et vas y que je picore sous une aile, que je m'ébroue et que j'agite les deux ailes comme sur le point de m'envoler. Je guettais l'envol après avoir pris soin de placer l'appareil en vitesse d'ouverture haute mais ces bestioles sont trop rapides et me laissent avec un plan vidé de tout qui finira à la poubelle. Occupé avec mes oiseaux, j'ai raté ptit Gro qui était juste venu quelques secondes...
On va dire que je ne décris pas suffisamment ma journée mais elle se passe selon le programme d'attaque anti sandflies de la dernière fois sur lequel je ne reviendrai pas. 
Quand je ne me baigne pas, je suis dans le hamac occupé à lire. J'ai essayé deux bouquins que j'ai rapidement zappés. Pourtant le sujet de l'un d'eux m'intéressait particulièrement, retraçant la vie de Christophe Colomb écrite par un amiral de la moitié du XIXe siècle. Mais l'auteur est un peu trop fier de son sujet le présentant comme un homme remarquable dont il ne tarit pas déloge au point de le porter au rang de plus grand homme que la Terre n'ait jamais porté. J'aurais préféré une biographie neutre. Ajoutez à cela un style académique trop bien écrit comme les gens le faisaient à cette époque et cela finit par vite être ennuyeux car manquant de vivant et de spontanéité. Je me suis reporté sur « Dans la peau d'une djihadiste » que je ne quitte plus. Un sujet d'actualité sur les filières de recrutement de Daesh de jeunes filles paumées en Occident, pour certaines anciennes chrétiennes, à qui l'on promet une vie de princesse en Syrie en phase avec les valeurs d'un islam pur et qui finissent affublées de ceintures de kalachnikov car Dieu est grand... Bref !
Le midi je vais manger vers 13h30, période où les rares visiteurs ont généralement terminé leur repas. Ce qui me vaut de finir seul au restaurant, le service ayant décampé et me laissant avec mes assiettes. Le repos venu, c'est le signal d'attaque pour les macaques. Ils arrivent alors en nombre pour s'emparer des restes ou faire l'aspirateur de quelques grains de riz renversés. Il y en a un qui me regardait l'air de rien assis sur la balustrade en se grattant le bras ou le front l'air détaché. Sauf qu'il zieutait mon assiette de fruits que j'avais pratiquement finie. Aussitôt reposée, le macaque s'est invité à table, rampant sans bruit et approchant une main doucement et tout en retenue, comme ces roumaines qui mordent la poussière sans aucune dignité. Sauf que la bestiole a le geste sût et précis. D'hésitant, une fois l'assiette empoignée de ses petits doigts lestes, le macaque s'éclipse sur la rambarde pour lécher l'assiette à la verticale, les pieds dans le plat pour mieux la maintenir. 
Les macaques adorent les graines de pastèque, ce sont des petits Smarties pour eux dont ils ne perdent pas une miette. Une fois fini, le singe s'est remis à table. Enfin, façon de parler on l'a jamais éduqué, les bonnes manières il ne connaît pas et il va droit à l'essentiel, à savoir marcher sur la table pour ramasser les grains de riz les uns après les autres comme certains enfilent des perles. Le suivant dans ses pérégrinations, il m'a mené à ses congénères dont l'un est assis à la fourche d'un arbre, tenant entre ses pattes arrière le fruit d'un pandanus qui ressemble à un croisement géant entre une pomme de pin et un ananas et qui s'étiole en gros grains carrés à la façon d'une grenade. Il faut bien que les pandanus servent à autre chose qu'à entailler les chairs !

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