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lundi 8 février 2021

Rendez-vous en terre inconnue

J'avais prévu large hier pour le bateau. Le port de Los Cristianos n'est vraiment pas loin de la Montaña Roja. C'est mieux comme ça, on est parti avec un quart d'heure d'avance! Je suis arrivé sur le bateau 1h avant le départ il y avait déjà plein de monde comme s'il venait d'ailleurs. J'ai même eu du mal à penser que c'était un bateau qui allait vers El Hierro, petite île qui se dépeuple chaque année. Il y avait plein de familles, je suppose qu'ils ont dû passer le weekend à Ténérife. 
Ils avaient fermé un tiers du navire, ce qui est un peu idiot car les gens étaient regroupés au même endroit. Le bateau est aussi rapide qu'il est bruyant. Pas des machines mais à cause des écrans qui passent des dessins animés au volume maximum. Impossible d'y échapper, le son est diffusé même dans les toilettes et aussi sur le pont extérieur via le mégaphone!
À l'intérieur chacun fait comme chez soi, ça discute d'un siège à l'autre, les gamins font du trampoline sur les fauteuils pendant que les mères avachies passent la traversée une main fourrée dans des sachets aluminisés de chips et compagnie.
Heureusement le bateau a fait vite, au lieu de 2h30 il n'a mis que deux heures. Les moteurs ont baissé de régime puis une annonce au micro a coupé le dessin animé. On est prié de descendre à la voiture. 
Je pensais à cette émission rendez-vous en terre inconnue où des célébrités se font transporter sans savoir où elles vont. C'est un peu ça. Dans la nuit noire impossible de savoir où on est, l'annonce ne le dit pas et le seul indice dont on dispose c'est que ça parle espagnol. Tout est nouveau pour moi je n'ai jamais mis les pieds sur cette île je n'ai donc aucun repère. Dans ces conditions le seul moyen de trouver un endroit où passer la nuit c'est de lancer une recherche sur Google Maps en cherchant des endroits pas très loin du port qui soient à l'écart de villages, au fond d'un chemin, sans maison ni ferme autour et disposant d'un replat pour se garer. Je m'étais fait ainsi une liste de 5 endroits possibles. 
Sauf qu'une carte satellite ça n'indique rien des reliefs. Le port de Valverde, la ville principale de El Hierro, se situe en bas d'une falaise terminus où il n'y a rien d'autre que le port. Pas d'autre choix que de grimper. Et ça grimpe sec, ça a l'air sacrément tarabiscoté comme île. Les deux premiers endroits que j'avais sélectionnés n'existent pas, ça devait être des sentes de biques.
Le 3e sur les hauteurs de Valverde est le bon. Il faut prendre un chemin rural où 2 voitures ne peuvent pas se croiser avec des précipices des 2 côtés. Et même en première on cale. J'ai presque l'impression que la voiture va basculer sur le toit comme une tortue déséquilibrée tellement c'est pentu. Et les virages il faut faire trois ou quatre manœuvres avant d'arriver à le prendre. Le coin est tranquille il se trouve sur un replat au niveau d'une retenue d'eau pluviale. Je distingue l'océan en bas et juste en face au loin les lumières de la Gomera.
Au petit jour El Hierro se découvre enfin. J'ai passé la nuit dans un paysage très rural, on se croirait en Normandie ou en Nouvelle-Zélande. C'est plein de près, de bocages noyés dans la brume, de coquelicots et de fleurs jaune comme du colza avec des vaches et des chevaux qui broutent sur des collines vertes et pelées. 
Je prends la route, au petit hasard sans carte, avec la vague idée de me rendre à El Pinar d'où commence une importante forêt de pins des Canaries qui couvre toutes les hauteurs de l'île. C'est l'une des raisons pour laquelle je viens, je cherche la forêt. Et là je suis servi. Le massif forestier est incroyable et émerge au-dessus des nuages. Je cherche un endroit où je puisse me garer mais il y en a peu, sont trop près de la route et les zones récréatives sont fermées. 
Alors que je longe la route au sud de l'aile ouest de l'île ( El Hierro a la forme d'un V aux branches écartées), au niveau de El Julan, je tombe sur une piste forestière qui part vers les montagnes en s'enfonçant dans la forêt. La piste a l'air bien carrossable mais je ne suis pas sûr d'avoir le droit d'y aller. Qu'importe ! Ça m'a l'air bien prometteur, je suis sûr que je vais trouver un coin sympa.
Mais au fur et à mesure que je grimpe le chemin se complique il y a eu des éboulis en raison des pluies des derniers jours, heureusement ils ont été déplacés. Espérons qu'il n'y en aura pas de nouveaux sinon je ne pourrai pas redescendre. Je finis par trouver quelques replats mais ils ne sont pas cachés, sont soit dans la brume soit sans vue soit à l'ombre, je décide donc de poursuivre sur des kilomètres. 
À un endroit j'arrive à un embranchement d'où partent plein de pistes dans différentes directions. Je continue sur celle qui prend de la hauteur. Sauf qu'elle est en très mauvais état. Plus je grimpe plus je me dis que c'est une mauvaise idée il y a des ornières, plein de pierres, de branchages et impossible de faire demi-tour, c'est de plus en plus étroit avec le vide d'un côté que j'évite de regarder en conduisant. Visiblement je suis en train de gravir une montagne ! Et en effet j'arrive à une tour métallique, un genre de mirador avec des antennes relais de téléphone et un groupe électrogène pour faire marcher tout ça. La vue de là haut est magnifique. 
On est en haut de la montagne Mercadel, à 1252 mètres d'altitude. La forêt courre à perte de vue, on voit quelques sommets, l'océan en contrebas, c'est une nature on ne peut plus sauvage. J'aurais pu rester là mais le groupe électrogène fait trop de bruit et surtout de là-haut j'ai vu la voiture d'un garde forestier qui prenait une autre piste. Ils doivent faire leur ronde il ne faudrait pas qu'ils viennent jusqu'ici. Je veux m'enfermer quelques temps sans être délogé.
Aussi en descendant j'ai regardé les traces de pneus pour savoir la piste qu'ils avaient prise. J'en choisis une autre qui mène à un très joli plateau. On se croirait dans ces endroits de montagne idéals pour faire du ski de fond. Au pied du Mercadel, il y a un chemin très peu visible qui mène à une station météo miniature où l'on voit que ça fait très longtemps que personne n'est venu ici. Il y a un recoin caché du chemin principal derrière une butte, plein sud avec une vue tombante sur la côte. L'endroit est vraiment exceptionnel inutile de chercher plus loin, j'ai trouvé mon coin ! 
C'est d'un calme absolu je n'entends que les oiseaux siffloter et leurs aîles froufrouter. Même si les gardes forestiers empreintent les pistes ils ne pourront pas me trouver. Je suis vraiment planqué, c'est pile ce qu'il me fallait. Par mesure de précaution j'ai même effacé les traces de pneus depuis la piste principale d'un revers du pied. Pour vivre heureux vivons cachés ! J'ai de la nourriture pour plusieurs jours, de l'eau pour des semaines, un panneau solaire et même de la couverture Internet grâce à l'antenne en haut de la montagne ! Il est de ces endroits qu'on n'a pas envie de laisser. Le reste de El Hierro attendra, je n'ai aucun impératif ni même de billet de bateau de retour...


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